Méditation du 8ème Dimanche du Temps Ordinaire – Année C
Luc 6,39-45


Arbre


En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples en parabole :
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ?
Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?
Le disciple n’est pas au-dessus du maître ;
mais une fois bien formé,
chacun sera comme son maître.

Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère,
alors que la poutre qui est dans ton œil à toi,
tu ne la remarques pas ?
Comment peux-tu dire à ton frère :

‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil’,
alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ?
Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ;
alors tu verras clair
pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère.

Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ;
jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit :
on ne cueille pas des figues sur des épines ;
on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
L’homme bon tire le bien
du trésor de son cœur qui est bon ;
et l’homme mauvais tire le mal
de son cœur qui est mauvais :
car ce que dit la bouche,
c’est ce qui déborde du cœur. »

Guides et redresseurs de tort
Marcel Domergue

Un aveugle et un autre aveugle, voici deux hommes à égalité. Maître et disciple, encore deux hom­mes à égalité à l’instant où le disciple a appris tout ce que le maître avait à lui communiquer. Égalité dans la cécité, l’ignorance ; égalité dans le savoir. Dans les deux cas, aucun n’est qualifié pour guider l’autre. « Guide », « Maître », ces termes se retrouvent en Matthieu 23,8-11. Quant à l’aveugle, il figure en Matthieu 15,14. Chez Mat­thieu, ces thèmes sont utilisés dans la controverse contre les phari­siens, qui s’érigent en guides, docteurs et maîtres. Or, en Matthieu 23, il nous est dit que personne ne peut s’instituer guide ou maître. Dieu seul, et le Christ, sont habilités pour cela. En sortant ces textes de leur contexte polémique, Luc, qui ne parle pas à des juifs palesti­niens, leur donne une portée encore plus universelle. Nulle part au monde, un homme ne peut prétendre substituer sa volonté et ses vues à la liberté d’un autre ; personne ne peut obliger quelqu’un à passer par ses propres chemins. Pas même des parents vis-à-vis de leurs enfants.

Morale ou Sagesse ?
Là encore nous pourrions prendre les paroles du Christ comme des consignes d’action à appliquer à la lettre. En réalité il s’agit d’une inspiration, d’une sagesse. Ce qui nous est demandé, c’est le respect, par où commence la charité. Et cela découle du fait que nous sommes frères (le mot est répété en 41.42-43). Être frères, c’est être égaux; tous aveugles, par un certain côté, de la même cécité. Frères donc dans l’aveuglement. Frères aussi dans la science puisque le travail du maître auprès du disciple consiste à l’aider à accéder au même niveau que lui. Mais le mot frère impli­que quelque chose de plus fondamental: chaque homme est relié à Dieu d’un lien direct et c’est ce lien, le lien de fils à Père, qui fonde notre respect mutuel. Ainsi, au-delà d’une morale au petit pied, nous sommes conduits à une vision théologique de nos rapports. Souvenons-nous du commentaire précédent et comprenons que prétendre diriger et guider (les guides, c’est aussi le mot qui désigne les instruments servant à conduire les animaux) c’est déjà juger les autres, les considérer comme incapables de se diriger. Guider, non ; aider les hommes à marcher sur leur propre chemin, oui.

La paille et la poutre.
Ici nous ne sommes plus dans l’égalité de deux aveugles atteints d’une cécité identique. Si l’on peut dire, celui qui a la poutre dans l’œil est plus aveugle que celui qui ne souffre que de la paille. En première approximation, on peut dire que chacun est invité à faire le ménage chez soi, à se voir tel qu’il est avant de songer à jouer les redresseurs de tort. Au-delà de ce sens immédiat, j’en vois un autre, qui découle de ce qui vient d’être dit : dès que nous nous mêlons de corriger quelqu’un, nous nous enfonçons nous-mêmes la poutre dans l’œil, car nous nous érigeons en juges, prenant ainsi la place de Dieu. Nous voici dans le péché fondamental. A côté de cela, qu’est le misérable fétu dans l’œil de notre frère ? Il y voit bien plus clair que nous. Une fois que nous aurons renoncé à cette prétention, alors nous y verrons clair à notre tour. L’aide que nous apportons à notre frère ne sera plus entachée de cécité sur nous-mêmes. Ce sera un humble service. Le service de l’homme bon qui tire des bonnes choses de son cœur qui est bon (v. 45, absent du missel).

L’arbre et les fruits.
Tirer quelque chose de soi, c’est produire un fruit. Le lien avec ce qui précède n’apparaît pas à première vue. La première lecture, qui n’en est pas encore au « ne jugez pas », nous permet cependant de comprendre pourquoi ces sentences sont mises à la suite. La bouche parle de l’abondance du cœur (v. 45). C’est par le fruit des lèvres, quand un homme s’est totalement exprimé, que l’on peut voir ce qu’il est. Donc gardons-nous d’intervenir pendant la maturation du fruit. C’est Dieu qui donne la croissance (1 Corinthiens 3,6). Bref, on nous invite à attendre l’heure de la récolte. C’est après coup qu’on verra ce qu’elle vaut. Laissons naître, laissons grandir ; ne cherchons pas à séparer le grain de l’ivraie avant le temps (Matthieu 13,24-31 et Marc 4,26-29). Encore le respect.

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« L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon. »
Jacques Marcotte, o.p.

Nous sommes chanceux, cette année, que le Carême vienne plus tard, avec Pâques le 21 avril. Cela nous vaut quelques dimanches de plus, dans le Temps Ordinaire, avec l’Évangile de Luc qui nous plonge dans le concret de notre vie de disciples du Christ.

Et c’est la sagesse du Christ qui encore nous interpelle. Une sagesse liée à son mystère de salut pour l’homme et la femme de tous les temps. La sagesse du Christ reliée à son mystère pascal, mystère de restauration, de rédemption pour nous tous.

Et ce dont il nous est parlé aujourd’hui, c’est d’intériorité, de ces ressources intérieures, inépuisables qui alimentent, dirigent, soutiennent notre action, qu’elle soit paroles, écritures, gestes physiques ou spirituels. Tout ce qui vient de nous prend la couleur de ce que nous sommes. Nous parlons de ce que nous sommes. L’agir suit l’être. Nous agissons comme nous sommes. De là notre originalité foncière. Chacun de nous est unique au monde. Chacun, chacune a le droit et même le devoir d’être soi-même.

C’est pourquoi on peut dire que nous sommes pareils à nous-même en tout ce que nous faisons. Et si nous changeons vraiment quelque part, nous changeons partout. C’est alors quelque chose comme une vrai conversion qui passe d’abord par le dedans.

Et qui est notre maître à penser, à exister, à agir, si ce n’est le Christ Seigneur. Il est notre modèle. Le Père,lui, est le potier qui nous façonne avec amour, dans l’esprit, à l’image de son Fils. Laissons-nous donc travailler au-dedans par cette influence « trinitaire ». Mettons en pratique ce qu’elle nous inspire et nous communique.

De fait, nous sommes tous un peu sur les traces de quelqu’un. Nous imitons volontiers nos parents, notre grand frère, notre grande sœur, un ami, un professeur. Nous avons tous, peut-être en secret, un héros qui nous fascine. Ce rapport avec notre modèle nous façonne tranquillement au-dedans.

Dans la dynamique familiale, il y a aussi le jeu des gènes et des autres transmissions biologiques qui déjà nous configurent pour des traits qui nous font nous ressembler tant au plan psychologique que physique. Et c’est aussi un fait que nous nous conformons ou nous résistons à l’exemple, au modeling suggéré par les gens de la famille ou de notre entourage.

La Parole de Dieu nous invite aujourd’hui à nous conformer surtout au maître intérieur qui nous inspire pour une œuvre à produire d’abord en notre intérieur. Un travail de libération, de purification. Pour que soit dégagée en nous la source toujours nouvelle qui s’alimente à l’infini de Dieu.

Il ne s’agit pas là d’une prise de contrôle de Dieu qui serait comme une force extérieure qui pèserait sur nous. Dieu le premier nous laisse libres. Il est honoré par toute liberté bien assumée. Nous ne sommes donc pas des robots, comme si notre avion était pilotée à partir d’un autre avion ou d’une base quelconque éloignée de nous. Non, le rapport personnel à Dieu dont il est ici question fait que nous sommes encore plus libres et à notre meilleur quand nous entrons sous cette influence divine qui souffle au-dedans de nous. Dieu est à l’aise avec nous. Ce qu’il fait essentiellement, c’est de nous rétablir à notre meilleur pour que nous devenions plus nous-mêmes comme si nous en revenions au plan originel qu’il avait d’abord voulu pour nous.

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Jésus nous ramène à l’essentiel: la pureté du coeur
Armand Veilleux 

À première lecture, cet évangile nous semble une collection un peu désordonnée de paroles de Jésus qui n’ont pas beaucoup de relation les unes aux autres. Mais cela n’est vraiment pas le genre de Luc, qui est un bon écrivain, et qui sait surtout combien structurer un récit. Examinons donc un peu le contexte.

Ce morceau fait partie du discours de Jésus à la foule, qui correspond au “Sermon sur la montagne” de Matthieu. (En Luc Jésus se trouve non pas sur la montagne, mais dans un “endroit plat”). Il y a deux dimanches nous avions les béatitudes; puis, dimanche dernier, l’appel à être miséricordieux comme notre Père céleste. Et le texte se terminait par : “Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. Pardonnez et vous serez pardonnés…”

Ce “Sermon à la foule” de Luc se termine par une parabole que le texte que nous avons lu ne nous donne pas. Notre texte commence bien par la mention: “Jésus s’adressait à la foule en paraboles” (Ce qui n’est pas une traduction exacte; il faudrait plutôt traduire: “Il leur dit aussi une parabole”). Or, cette parabole viendra dans les derniers versets de ce chapitre, que nous n’avons pas lu, et qui terminent le discours de Jésus. Il s’agit de la double parabole du disciple qui, ayant écouté la parole de Jésus, construit sa maison sur le roc solide ou sur le sable mouvant. Cette parabole est introduite par trois questions dont nous avons les deux premières dans notre texte d’aujourd’hui, la troisième étant : “Pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur’ et ne faits-vous pas ce que je dis?”

Reprenons donc le texte que nous venons de lire et qui commençait par la question: “Un aveugle peut-il guider un autre aveugle?”. Cette question est suivie de l’affirmation: “Le disciple n’est pas au-dessus du maître.” Ce que Jésus nous rappelle ici c’est que nous n’avons qu’un seule maître, tout comme nous n’avons qu’un seul père. C’est lui notre guide. Et si nous nous efforçons de nous guider par nous-mêmes, et encore plus si nous nous efforçons de conduire les autres selon nos propres lumières, nous sommes des aveugles conduisant d’autres aveugles à leur perte. Nous construisons sur le sable. Par ailleurs Jésus ajoute: “Celui qui est bien formé – celui qui s’est laissé formé par le maître – sera comme son maître”. La formation, la doctrine reçue, il faut la mettre en pratique et la transmettre aux autres. Cet enseignement est repris dans la parabole finale : “Celui qui entend mes paroles et les met en pratique est comparable à un homme qui a bâti sa maison sur le roc”.

Puis vient la seconde question: “Qu’as-tu à regarder la paille dans l’oeil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton oeil à toi, tu ne la remarques pas ?” La tentation – à laquelle nous succombons souvent – est d’interpréter ces paroles comme si Jésus nous invitait à ne jamais corriger notre frère, puisque nous sommes aussi pécheurs et même plus pécheurs que lui. Jésus est beaucoup plus exigent. Il nous invite bel et bien à enlever la paille dans l’oeil de notre frère. C’est là un devoir de charité. La correction fraternelle est un devoir auquel un chrétien ne peut pas se soustraire. Mais Jésus nous dit aussi qu’il faut nous corriger nous-mêmes, et le faire en tout premier lieu, en enlevant la poutre qui est dans notre oeil. Il faut faire les deux et non pas négliger l’un et l’autre. Le fait que Jésus parle ici de “ton frère” et non de “ton prochain”, montre que ces recommandations sont adressées en tout premier lieu à ses disciples, et qu’elle valent donc d’une façon particulière pour toute communauté chrétienne.

Si nous pratiquons ces recommandations nous seront comme de bons arbres dont les fruits seront l’amour, la fraternité, la joie, l’harmonie, la paix. Si nous les négligeons, nous serons comme un arbre mauvais dont les fruits seront la tiédeur, la haine, les tensions.

Et comme toujours Jésus nous ramène à l’essentiel qui est la pureté du coeur. Si le coeur ne se laisse pas purifier par l’enseignement du maître, les paroles qui en sortiront seront fausses et conduiront les autres à leur perte comme un aveugle conduisant d’autres aveugles dans le précipice. Mais si le coeur est pur il sera ouvert à l’enseignement du maître, et pourra retransmettre cet enseignement par la parole de l’exemple. “Celui qui est bien formé sera comme son maître”.

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