Octobre est le mois de la mission dans le calendrier de l’Église. À cette occasion, je souhaite inaugurer une nouvelle rubrique consacrée, chaque mois, à une figure missionnaire à faire découvrir aux lecteurs du blog. Il ne s’agit pas de faire de l’« archéologie » de la mission, mais de redécouvrir certaines de ses figures emblématiques afin de raviver en nous la flamme missionnaire.

La première figure que je souhaite évoquer est celle de Teresa Grigolini, missionnaire combonienne, à l’occasion du 95e anniversaire de sa mort, survenue le 21 octobre 1931. Une personnalité véritablement singulière dans l’histoire de la mission : religieuse, épouse et mère. Trois états de vie marqués par la souffrance, au cours d’une existence qui peut être comprise à la lumière d’un triple martyre.

À travers ces pages, je voudrais apporter une humble contribution pour remettre sur le lampadaire une lampe trop longtemps cachée sous le boisseau, afin qu’elle puisse à nouveau éclairer toute la maison : celle de la mission et de l’Église (cf. Mt 5,15).

Il est une femme, dans l’histoire de la mission, qui a connu trois vies et autant de formes de souffrance. Elle a été religieuse, épouse et mère. Elle a traversé le désert africain, connu la captivité, subi des violences et des humiliations, jusqu’à sacrifier sa propre vocation religieuse pour protéger d’autres femmes.

Lorsqu’elle a enfin retrouvé la liberté, elle a découvert que dans le monde qu’elle avait quitté, il ne semblait plus y avoir de place pour elle.

Introduction – Une vocation marquée par le martyre

Missionnaire combonienne, prisonnière au Soudan, contrainte à un mariage qui changea pour toujours son existence. Telle est l’extraordinaire histoire d’une femme originaire de la région de Vérone, qui traversa la violence, l’exil et l’incompréhension sans renoncer à sa foi. À 95 ans de sa mort, son histoire continue d’interpeller l’Église.

Elle s’appelait Teresa Grigolini. Née dans la région de Vérone le 18 janvier 1853, elle mourut le 21 octobre 1931 [1]. Pendant des décennies, son nom est resté aux marges de la mémoire ecclésiale, comme si son histoire, trop douloureuse et complexe à raconter, constituait un chapitre embarrassant du passé missionnaire. Aujourd’hui, elle est reconnue comme Servante de Dieu, tandis que son histoire fait l’objet d’une redécouverte progressive.

L’historienne Lucetta Scaraffia l’a présentée comme une figure emblématique du martyre féminin : une souffrance qui ne culmine pas toujours dans une mort violente, mais qui peut se consumer lentement à travers la perte de la liberté, la violation du corps et l’exclusion sociale.

La vie de Teresa, cependant, n’est pas seulement le récit d’une tragédie. Elle est aussi un témoignage de responsabilité, de courage et de persévérance. C’est surtout l’histoire d’une femme qui, bien qu’ayant été privée de la possibilité de choisir librement son propre destin, chercha à rester fidèle à sa conscience.

La jeune Véronaise conquise par le rêve de Comboni

Teresa Grigolini naît à Mambrotta, localité de San Martino Buon Albergo, aux portes de Vérone, dans une famille aisée, attentive à l’éducation de ses enfants et profondément enracinée dans la foi.

Ce sont les années où l’Italie achève son processus d’unification, tandis que l’Église missionnaire porte une attention croissante à l’Afrique centrale. Parmi les protagonistes de cette époque émerge Daniel Comboni, prêtre originaire de Vérone, qui considère l’éducation, la formation des communautés locales et la présence des femmes comme des éléments fondamentaux de son œuvre d’évangélisation.

Comboni connaît la famille Grigolini et devine les qualités de la jeune Teresa : intelligence, sens de l’organisation, sensibilité religieuse et caractère déterminé. De son côté, Teresa est profondément séduite par l’idéal missionnaire combonien et choisit de consacrer son existence à l’Afrique.

Le 23 janvier 1874, elle se présente à la communauté de Vérone, via Santa Maria in Organo, pour entrer dans le nouvel institut des Pieuses Mères de la Nigrizia, aujourd’hui les Sœurs Missionnaires Comboniennes. En décembre 1874, elle commence son noviciat et, le 15 octobre 1876, elle est parmi les premières religieuses à prononcer leurs vœux selon le projet du fondateur.

Teresa devient rapidement une figure de référence pour la jeune congrégation. Comboni lui confie d’importantes responsabilités, jusqu’à reconnaître en elle le modèle de femme missionnaire qu’il souhaite former : une religieuse capable d’unir une spiritualité profonde à une initiative concrète, l’esprit d’adaptation au dévouement envers les personnes.

L’estime de Daniel Comboni pour Teresa

La profonde estime de Daniel Comboni pour Teresa Grigolini apparaît avec une intensité particulière dans ses lettres. Le fondateur y reconnaît dans la jeune religieuse l’une des figures les plus prometteuses de la congrégation naissante des Pieuses Mères de la Nigrizia.

Frappé par sa foi et sa force d’âme, il la définit comme « une fille incomparable, une véritable sainte » (Écrits, 5070).

Il admire surtout son caractère déterminé, son énergie et sa capacité à affronter les difficultés de la mission, au point de l’appeler, dans une expression à la fois affectueuse et vigoureuse, « un véritable gendarme du Christ » (Écrits, 6604).

En Teresa, Comboni voit se réaliser le modèle de missionnaire qu’il a toujours désiré : une femme capable de conjuguer contemplation et action, profondeur spirituelle et sens pratique, autorité et dévouement. C’est pourquoi, parlant d’elle, il s’exclame : « Voilà le type que j’ai en tête » (Écrits, 6654).

La reconnaissance la plus significative arrive quelques semaines avant la mort du fondateur, lorsque Comboni considère Teresa comme « le plus solide soutien de l’Afrique centrale » (Écrits, 7040).

Ces paroles témoignent non seulement de l’extraordinaire confiance placée en elle, mais aussi du rôle décisif que Comboni lui attribuait dans l’avenir de l’œuvre missionnaire.

Vers l’Afrique, entre le Nil et le désert : le voyage des premières missionnaires comboniennes

C’est le 12 décembre 1877 que Teresa Grigolini quitte Vérone pour rejoindre l’Afrique centrale. Elle n’a que vingt-quatre ans et se trouve à la tête des cinq premières Pieuses Mères de la Nigrizia destinées à la mission soudanaise.

Partent avec elle Maria Caspi, Maria Giuseppa Scandola, Concetta Corsi et Vittoria Paganini. Elles sont accompagnées par Daniel Comboni lui-même, consacré évêque quelques mois auparavant et nommé vicaire apostolique de l’Afrique centrale.

Il s’agit d’un moment historique pour la jeune congrégation féminine, fondée seulement quelques années plus tôt : pour la première fois, ses religieuses se préparent à vivre durablement au cœur du continent africain.

Le départ est précédé, le 10 décembre 1877, d’une célébration solennelle dans l’église San Tommaso, à Vérone, au cours de laquelle le cardinal Luigi di Canossa bénit les missionnaires et leur remet le crucifix, signe de la mission qui les attend.

Deux jours plus tard, le groupe quitte Vérone et rejoint Rome, où il rencontre le cardinal Alessandro Franchi, préfet de la Propaganda Fide, avant de poursuivre vers Naples.

Le 15 décembre 1877, le groupe embarque sur le vapeur français Erebe, à destination d’Alexandrie, en Égypte. Teresa écrit à sa famille au sujet du voyage en mer : « Nous sommes restés en mer quatre jours et demi. »

Le 19 décembre, en fin d’après-midi, le groupe entre dans le port d’Alexandrie. Le lendemain, il rejoint Le Caire, où il est accueilli par les missionnaires et les religieuses déjà présents dans les établissements comboniens.

Dans la capitale égyptienne, les jeunes sœurs passent quelques semaines de préparation et d’acclimatation. Comboni profite de cette halte pour les initier aux réalités culturelles et religieuses du pays et pour cultiver d’importantes relations diplomatiques.

Il les accompagne également à la découverte de certains lieux importants de l’histoire égyptienne : le 31 décembre 1877, elles visitent les Pyramides, tandis que le 2 janvier 1878, elles se rendent à l’Arbre de la Vierge et aux vestiges de l’ancienne Héliopolis.

Ces expériences ouvrent les yeux des jeunes religieuses sur un monde profondément différent de celui qu’elles ont laissé derrière elles à Vérone.

Le voyage reprend le long du Nil, à bord d’une dahabieh, un grand voilier spécialement affrété pour l’expédition.

Comboni avait initialement prévu de rejoindre le Soudan par la mer Rouge et Suakin, mais le risque d’une quarantaine, lié à plusieurs cas de choléra signalés à Djeddah, le convainc de choisir la voie fluviale, suivie de la traversée du désert.

La navigation avance lentement et est marquée par de nombreux imprévus. Au début du mois de février 1878, près de Minya, l’ancre endommage la coque et l’eau commence à pénétrer dans l’embarcation. Les voyageurs sont contraints de se transférer temporairement sur d’autres bateaux, tandis que les habitants et les soldats du lieu interviennent pour leur porter secours.

L’expédition se poursuit en passant par Assiout, Girga, Nag Hammadi et Louxor, où les religieuses peuvent admirer les imposantes ruines de l’ancienne Thèbes.

Dans les premiers jours de mars 1878, le groupe atteint Assouan. Teresa y reçoit une nouvelle dévastatrice : son père Lorenzo est mort subitement, peu après son départ d’Italie.

Comboni, déjà informé de ce qui s’est passé, redoute profondément le moment où il devra lui annoncer ce deuil. Teresa pressent que quelque chose de grave est arrivé, mais affronte cette perte avec une force d’âme qui émeut toute l’expédition.

La douleur de la fille se mêle ainsi à la détermination de la missionnaire, consciente de ne pouvoir revenir en arrière pour adresser un dernier adieu à son père.

Après avoir laissé l’Égypte derrière eux, commence la partie la plus difficile du voyage : la traversée du désert vers Berber, important centre caravanier du nord du Soudan.

Les missionnaires doivent affronter la chaleur intense, le manque d’eau, la fatigue des déplacements et les difficultés d’un territoire frappé par une sécheresse extrêmement grave. Ce sont des semaines qui mettent durement à l’épreuve la résistance physique et psychologique des jeunes religieuses, dont beaucoup n’ont jamais connu des conditions aussi extrêmes.

Enfin, le 30 mars 1878, Teresa et ses compagnes atteignent Berber. Plus de trois mois se sont écoulés depuis leur départ de Vérone.

Concetta Corsi décrit leur arrivée avec des paroles qui expriment toute la joie et le soulagement des missionnaires : « Nous voici toutes arrivées en bonne santé et très heureuses après soixante et un jours de voyage, soit 48 jours sur le Nil et environ 13 dans le désert. »

Cet interminable itinéraire le long du Nil et à travers le désert représente la première grande épreuve de la vocation de Teresa Grigolini.

La jeune Véronaise, qui quelques années auparavant avait choisi de suivre l’idéal de Daniel Comboni, a enfin atteint l’Afrique à laquelle elle désirait consacrer son existence.

Elle ne peut encore imaginer que cette terre même, dans laquelle elle place tous ses espoirs, deviendra bientôt le théâtre de l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire missionnaire féminine.

1. Le premier martyre : l’agonie de la mission africaine

L’Afrique qui accueille les premières missionnaires comboniennes est bien différente de celle qu’elles avaient imaginée. Une sécheresse dévastatrice a provoqué une grave famine, tandis que la fièvre typhoïde, la variole et d’autres maladies frappent durement la population. Les missions subissent elles aussi de lourdes pertes. Les conditions de vie sont extrêmes : la nourriture, les médicaments et le personnel manquent cruellement, tandis que les communications avec l’extérieur sont difficiles et irrégulières. Les religieuses se retrouvent ainsi à partager pleinement les souffrances des populations locales, prises entre la faim, les épidémies et la menace constante de la mort.

Pour Teresa, nommée supérieure du groupe, commence une rude épreuve de responsabilité, de courage et de persévérance. Elle doit organiser la vie communautaire, soutenir ses consœurs, se familiariser avec les langues et les coutumes locales et se préparer aux prochaines affectations missionnaires. Aux difficultés quotidiennes s’ajoutent l’isolement, la rudesse du climat et la nécessité de maintenir vivante l’espérance au sein de communautés constamment exposées à la maladie et à la mort.

Après son séjour à Berber, Teresa rejoint Khartoum, puis El Obeid, au Kordofan, où elle assume de nouvelles responsabilités. L’activité missionnaire comprend l’éducation, l’assistance aux plus vulnérables, le soin apporté à la communauté et la formation des jeunes femmes. Il ne s’agit pas seulement d’annoncer l’Évangile, mais d’en témoigner par une présence quotidienne, faite de proximité, de service et de partage de la vie des personnes.

Les quatre premières années de mission, de 1878 à 1882, constituent ainsi le premier martyre de Teresa, entendu au sens spirituel comme une offrande quotidienne de soi [2]. Avant même la persécution mahdiste, la jeune religieuse fait l’expérience du prix de la fidélité à sa vocation : l’éloignement de sa famille, les épreuves, les maladies, la mort de ses compagnons et l’apparente fragilité d’une œuvre édifiée au milieu d’immenses difficultés. C’est une école de sacrifice et de fidélité qui la prépare, sans qu’elle puisse l’imaginer, à des épreuves bien plus dramatiques.

Le 10 octobre 1881, Daniel Comboni meurt à Khartoum. Pour ses missionnaires, c’est une perte immense, qui survient dans une période d’instabilité politique croissante et prive les jeunes communautés de leur fondateur et de leur principal point de référence.

Cette même année, Muhammad Ahmad se proclame Mahdi, prenant la direction religieuse et politique d’un mouvement insurrectionnel contre le gouvernement turco-égyptien. La révolte s’étend rapidement, bouleversant les équilibres politiques et sociaux de l’ensemble du Soudan.

La mort du fondateur et l’avancée mahdiste plongent les communautés missionnaires dans une profonde incertitude. Aux difficultés déjà rencontrées s’ajoute désormais la menace d’une persécution appelée à dévaster les missions du Kordofan.

L’un des drames les plus profonds de l’histoire missionnaire du XIXe siècle

L’histoire des missionnaires comboniens pendant la Mahdiya constitue l’un des chapitres les plus douloureux de l’histoire missionnaire du XIXe siècle. S’y entremêlent la destruction des communautés chrétiennes, la guerre, la faim, les conversions forcées, la captivité et les violences faites aux femmes. Pourtant, c’est précisément dans ce contexte de souffrance qu’émerge également une extraordinaire capacité de résistance, de solidarité et de fidélité, attestée par les mémoires des survivants.

Au cœur de ce drame se trouve Teresa Grigolini, appelée à exercer sa responsabilité de supérieure dans des conditions extrêmes, où chaque décision pouvait avoir des conséquences tragiques. Son histoire personnelle devient ainsi inséparable du destin des communautés confiées à ses soins.

Seize années entre les mains du Mahdi : le calvaire de Teresa Grigolini et des missionnaires comboniens

Lorsqu’en septembre 1882, les milices de Muhammad Ahmad commencent à submerger les missions catholiques du Kordofan, Teresa Grigolini a vingt-neuf ans. Elle vit depuis quatre ans en Afrique, où Daniel Comboni lui avait confié d’importantes responsabilités dans la direction des Pieuses Mères de la Nigrizia. La mort du fondateur, survenue en octobre 1881, avait déjà plongé les missions dans une profonde incertitude. Désormais, l’insurrection contre la domination turco-égyptienne menace d’anéantir tout ce qui avait été construit au prix de longues années de sacrifices.

Le premier coup survient le 15 septembre 1882, lorsque la mission de Delen tombe aux mains des mahdistes. Les prêtres Luigi Bonomi et Josef Ohrwalder, les frères laïcs Gabriele Mariani et Giuseppe Regnotto ainsi que trois religieuses — Amalia Andreis, Maria Caprini et Eulalia Pesavento — sont capturés. Tous sont dépouillés de leurs biens et contraints de suivre les vainqueurs, sans savoir quel sort les attend.

Les violences et les privations font bientôt leurs premières victimes. Sœur Eulalia Pesavento meurt le 27 octobre, frère Gabriele Mariani le 31 octobre et sœur Amalia Andreis le 11 novembre. Ils ont respectivement vingt-six, vingt-neuf et trente ans. Trois jeunes vies brisées en l’espace de quelques semaines. Leur sort laisse présager le long calvaire qui attend les autres prisonniers.

À El Obeid, pendant ce temps, Teresa Grigolini cherche désespérément une issue. Elle a compris la gravité du danger et propose de quitter la ville pour rejoindre Khartoum. Mais le père Giovanni Losi, responsable de la mission, préfère attendre les confrères de Delen, ignorant qu’ils ont déjà été capturés. Cette décision s’avère fatale.

La ville est désormais assiégée. La faim commence à tuer avant même les armes. Les vivres s’épuisent, les maladies se propagent et les rues se remplissent de mourants. Teresa laisse dans ses mémoires un témoignage terrible : « Les pauvres, qui étaient très nombreux, furent les premiers à mourir. » Le père Giovanni Losi, affaibli par le scorbut, meurt lui aussi le 27 décembre 1882, quelques semaines avant la capitulation.

Le 19 janvier 1883, El Obeid tombe. Parmi les prisonniers figurent le prêtre Paolo Rosignoli, le frère Isidoro Locatelli et cinq religieuses : Teresa Grigolini, Concetta Corsi, Fortunata Quascè, Elisabetta Venturini et Caterina Chincarini. Fortunata, originaire de Nubie, avait été rachetée de l’esclavage et était devenue la première religieuse africaine de l’institut [3].

Au total, dans les deux missions de Delen et d’El Obeid, quatorze membres de la famille combonienne avaient été capturés : trois prêtres, trois frères et huit religieuses. Trois d’entre eux étaient déjà morts lorsque les survivants furent réunis.

La mission, née pour apporter l’espérance et la vie, se retrouve désormais plongée dans la captivité, la souffrance et l’incertitude face à l’avenir. Pour Teresa et ses compagnons commence l’une des épreuves les plus dramatiques de leur existence.

2. Le deuxième martyre : le grand sacrifice

Si les premières années africaines avaient été marquées par les épreuves et les privations, la captivité mahdiste soumet Teresa à une épreuve d’une nature radicalement différente. Il ne s’agit plus seulement de résister à la faim, aux maladies et à l’isolement, mais d’affronter la persécution religieuse, la violence et les menaces pesant sur la dignité de ses consœurs. En tant que supérieure, Teresa se sent responsable de leur sort et cherche à les protéger même lorsque toute possibilité de choix semble disparaître. Son deuxième martyre naît précisément de cette dramatique responsabilité : accepter un sacrifice personnel extrême pour épargner aux autres femmes des violences plus graves encore.

La violence et l’exigence de se convertir à l’islam

L’un des premiers objectifs des vainqueurs est d’obtenir des missionnaires une déclaration publique d’adhésion à l’islam. Ceux qui refusent sont menacés, battus et humiliés. Il ne s’agit pas d’un échange religieux librement consenti, mais d’une politique de coercition exercée dans le cadre du pouvoir mahdiste.

Le père Paolo Rosignoli et le frère Isidoro Locatelli, menacés de décapitation, prononcent la formule exigée [4]. Pour les religieuses, la pression est encore plus forte : elles doivent affronter non seulement la faim, l’emprisonnement et la violence physique, mais aussi la menace d’être contraintes au mariage et à des rapports sexuels.

Durant les premiers mois de captivité, la résistance des sœurs impressionne jusqu’à leurs confrères. Le père Luigi Bonomi reconnaît que leur courage a suscité chez les missionnaires une profonde admiration.

Les témoignages décrivent des tortures particulièrement cruelles. Fortunata Quascè est attachée à un poteau et fouettée ; Teresa reçoit des coups au visage et est blessée aux lèvres. Elisabetta Venturini raconte avoir été frappée, traînée et attachée à un arbre jusqu’à perdre connaissance.

En avril 1884, les femmes sont séparées et placées sous la surveillance de familles liées aux chefs mahdistes. Contraintes de marcher pieds nus sur des dizaines de kilomètres, sans nourriture suffisante et sous le soleil du désert, elles vivent dans l’incertitude d’une éventuelle exécution ou déportation.

Le 12 avril 1884, Concetta Corsi, après avoir été menacée de violences sexuelles, prononce la formule islamique afin de pouvoir entrer dans l’enceinte du Mahdi et demander sa protection. En apprenant la nouvelle, Teresa décide à son tour de la prononcer pour rejoindre sa compagne et ne pas la laisser seule.

Il ne s’agit pas d’une conversion née d’une conviction personnelle. C’est un geste accompli sous une pression extrême, par lequel la supérieure fait passer la protection d’une consœur avant sa propre sécurité. Pour les autorités mahdistes, toutefois, la formule prononcée suffit à les considérer comme musulmanes.

Ces événements seront ensuite racontés par Elisabetta Venturini, par le père Ohrwalder et par Teresa elle-même, qui laissera des mémoires de sa captivité. Ce sont des témoignages précieux, car ils permettent de reconstituer des épisodes longtemps passés sous silence ou évoqués seulement à mots couverts.

Dans le camp d’Omdurman : Européens, Grecs, Égyptiens et chrétiens prisonniers

Le sort des Comboniens se mêle à celui de nombreuses autres personnes capturées pendant la guerre. Parmi elles se trouvent des fonctionnaires du gouvernement égyptien, des commerçants, des artisans, des soldats et des personnes liées aux administrations des villes conquises.

Combien y avait-il d’autres prisonniers ? Aucun chiffre unique ne vaut pour l’ensemble de la période 1882-1898 : les prisonniers arrivent à des moments différents et beaucoup meurent, s’évadent ou sont libérés avant la chute du régime. Un document officiel présenté à la Chambre des communes britannique le 2 juin 1899 indique qu’après la bataille d’Omdurman, environ 10 854 personnes furent libérées au total, en très grande majorité des Égyptiens, des Turcs, des Coptes et d’autres habitants de la région. Parmi les détenus de diverses nationalités figuraient 177 chrétiens non coptes et 36 juifs, soit 213 personnes au total ; on comptait parmi eux 94 Grecs, 12 Italiens et quatre Autrichiens. Ils n’étaient donc pas tous européens [5].

Parmi les prisonniers les plus connus figure Rudolf Slatin, officier autrichien qui avait exercé les fonctions de gouverneur du Darfour. D’autres appartiennent à la communauté grecque, nombreuse dans les villes commerçantes du Soudan.

La communauté des prisonniers n’est pas homogène. Des personnes de nationalités et de religions différentes vivent dans des conditions variables, selon leur position, les protections obtenues et les décisions des autorités. Certains peuvent exercer de petits commerces ou des métiers artisanaux, tout en restant soumis à une étroite surveillance. D’autres dépendent entièrement de la charité de connaissances ou de compagnons d’infortune.

La faim constitue une menace permanente. Les habitations sont souvent de simples huttes, les vêtements insuffisants et les médicaments presque inexistants. Maladies infectieuses, épidémies et famines rythment la vie quotidienne. Les évasions comportent de grands risques et, même lorsqu’elles réussissent, peuvent entraîner des représailles contre ceux qui restent.

La persécution comporte également une dimension psychologique. Les autorités mahdistes cherchent à obtenir des gestes publics d’adhésion religieuse, séparent les prisonniers et contrôlent les relations entre hommes et femmes.

Les témoignages indiquent que certains Européens prononcent des formules de conversion à l’islam pour éviter des châtiments ou obtenir des conditions moins pénibles. D’autres persistent dans leur refus et paient leur résistance par de nouvelles violences. Pour interpréter ces déclarations, il est essentiel de distinguer la conviction religieuse libre des choix imposés par la nécessité de survivre.

Les mariages de protection et le sacrifice de Teresa

La situation la plus dramatique concerne les religieuses. Dès lors que les autorités les considèrent comme musulmanes, elles peuvent être contraintes au mariage. Pour éviter qu’elles ne soient attribuées à des hommes du mouvement mahdiste, certains prisonniers européens proposent une solution extrême.

Rudolf Slatin contribue à organiser des mariages officiellement reconnus par les autorités, conçus au départ comme une forme de protection extérieure. Certains commerçants grecs acceptent de se présenter comme les maris des sœurs et de les accueillir chez eux.

Teresa est confiée à Dimitri Cocorempas, un Grec d’El Obeid. Concetta Corsi est associée au frère Isidoro Locatelli, tandis que Caterina Chincarini trouve protection auprès d’un autre Grec. Fortunata Quascè est également concernée par cet arrangement.

La cohabitation reste précaire. Les hommes travaillent sur les marchés et les religieuses cousent des vêtements et accomplissent des tâches domestiques pour contribuer à la subsistance du groupe. Dans la mesure du possible, elles cherchent à vivre séparées de leurs protecteurs.

Teresa organise la vie quotidienne et tente de préserver les liens avec ses consœurs. Elle écrit des lettres, essaie d’obtenir de l’aide et s’occupe des femmes les plus faibles. En 1885, elle parvient à faire parvenir à l’extérieur un message décrivant la situation difficile des religieuses restées à Omdurman, cachées dans certaines maisons sous la protection des Grecs.

Au fil des années, cependant, le système des mariages de façade se révèle de plus en plus fragile. Les protecteurs réclament de l’argent et les autorités soupçonnent que ces unions ne sont pas authentiques. Le risque de nouvelles violences augmente.

La situation se précipite lorsque, selon les reconstitutions fondées sur les témoignages, Concetta Corsi subit une violence sexuelle attribuée à Isidoro Locatelli et tombe enceinte [6]. Cet épisode révèle toute la fragilité des solutions imaginées pour protéger les religieuses.

C’est alors sur Teresa que retombe le poids de l’épreuve la plus douloureuse. Pour dissiper les soupçons qui pèsent sur ces mariages, en août 1890, elle est contrainte de rendre effective son union avec Dimitri Cocorempas.

Cette contrainte transforme radicalement sa vie. La religieuse que Daniel Comboni avait considérée comme l’un des soutiens les plus importants de la mission devient épouse, puis mère. De ce mariage naissent trois enfants, dont l’un meurt en bas âge.

Ceux qui réussirent à s’évader et ceux qui restèrent

Les tentatives visant à libérer les missionnaires commencent tôt, mais échouent pendant des années. Le Mahdi refuse même des propositions de rançon, tandis que les autorités ecclésiastiques et leurs intermédiaires tentent d’organiser des évasions à travers le désert.

Le premier à réussir est le père Luigi Bonomi, qui quitte El Obeid le 25 juin 1885.

En octobre de la même année, Maria Caprini et Fortunata Quascè s’évadent à leur tour, grâce à une opération organisée avec l’aide de personnes extérieures au camp. Teresa aurait voulu que toutes ses consœurs s’évadent ensemble, mais Concetta, enceinte, et Caterina, gravement affaiblie, ne sont pas en état d’entreprendre le voyage.

Teresa décide de rester auprès d’elles.

En mars 1887, le frère Isidoro Locatelli parvient à retrouver la liberté, laissant Concetta Corsi avec un jeune enfant. Pendant ce temps, les années passent entre tentatives d’évasion, maladies et restrictions continuelles.

La grande famine de 1888-1889 aggrave encore la situation. Teresa essaie d’obtenir de l’aide de sa famille en Italie, tandis que l’argent et les nouvelles arrivent avec d’extrêmes difficultés.

Le 3 octobre 1891, Concetta meurt du typhus à Omdurman. Quelques semaines plus tard, le 29 novembre, le père Josef Ohrwalder réussit à s’évader avec Elisabetta Venturini et Caterina Chincarini. Leur traversée du désert est épuisante, mais ils finissent par atteindre l’Égypte.

Pour Teresa, c’est une nouvelle séparation douloureuse. Elle a vu partir presque toutes ses consœurs, tandis qu’elle demeure prisonnière, liée à un mariage qu’elle n’avait pas recherché et à la responsabilité de ses enfants.

Le père Paolo Rosignoli retrouve la liberté en octobre 1894, grâce aux initiatives encouragées par le successeur de Comboni, Mgr Francesco Sogaro.

Parmi les membres de la mission, seuls Teresa Grigolini et le frère Giuseppe Regnotto restent encore sous le contrôle du régime mahdiste.

3. Le troisième martyre : l’abandon

Le 2 septembre 1898, l’armée anglo-égyptienne, commandée par le général Herbert Kitchener, défait les forces mahdistes à la bataille d’Omdurman. Le lendemain prend fin pour Teresa la longue période de captivité.

Du 19 janvier 1883 au 3 septembre 1898, quinze ans et presque huit mois se sont écoulés [7].

La fin de la captivité ne coïncide pourtant pas avec celle de son tourment : elle marque le début d’une nouvelle épreuve, d’un troisième martyre, peut-être le plus douloureux, celui de l’abandon.

L’histoire de Teresa Grigolini reflète certains des drames les plus profonds de l’histoire missionnaire du XIXe siècle : la guerre, la captivité, les violences faites aux femmes, les choix accomplis sous la contrainte et le poids d’un sacrifice qui, pendant de longues années, ne trouvera pas une pleine reconnaissance.

La liberté retrouvée, mais pas pour tous

Pour les missionnaires survivants s’ouvre enfin la possibilité de reprendre leur vie interrompue. Certains retournent dans leurs communautés religieuses, d’autres rejoignent leurs familles et leurs pays d’origine.

Pour Teresa, en revanche, la libération ne signifie pas le retour à la vie perdue. Elle est épouse et mère. Elle a des enfants à élever, un mari auquel elle est désormais liée et une situation personnelle qui rend extrêmement difficile sa réintégration dans la congrégation.

Le paradoxe est douloureux : durant la captivité, elle avait renoncé à sa vocation pour protéger les autres femmes ; une fois libérées, ces mêmes consœurs peuvent retourner au couvent, tandis qu’elle reste exclue.

Dans les mémoires qu’elle écrira au cours de ses dernières années, Teresa décrit l’amertume de cette époque. C’est probablement l’une des pages les plus douloureuses de toute cette histoire : une femme qui avait enduré la captivité et accepté d’immenses sacrifices pour sauver ses compagnes se voit refuser le retour dans sa famille religieuse.

Il faut également tenir compte du contexte culturel de l’époque. L’histoire d’une ancienne religieuse mariée, mère de trois enfants, était difficilement compréhensible dans les cadres ecclésiastiques et sociaux des premières décennies du XXe siècle.

Teresa porte le poids d’une situation qu’elle n’avait pas choisie, mais qui est désormais considérée comme incompatible avec la reprise de son ancienne vie consacrée.

Elle ne renonce pourtant pas au lien spirituel avec Comboni et ses religieuses. Elle le préserve dans la prière, dans les souvenirs et dans le désir de continuer à se sentir membre de la congrégation.

Son témoignage frappe aussi parce qu’il ne dissimule pas sa révolte intérieure. Elle raconte son désespoir, son incompréhension, et même le sentiment d’avoir été abandonnée par Dieu.

C’est une foi qui traverse le doute, la souffrance et le sentiment d’injustice, sans se transformer en un récit artificiellement consolateur.

La maternité, entre-temps, l’attache à sa nouvelle condition familiale. Les reconstitutions biographiques décrivent une relation conjugale difficile, marquée notamment par des comportements violents de son mari. Teresa continue néanmoins à s’occuper de sa famille et, durant les années de maladie de Dimitri, elle le soigne jusqu’à sa mort, survenue en 1915.

Son histoire montre combien il est réducteur de n’interpréter le sacrifice que comme un choix héroïque. Teresa fut aussi une femme privée du droit de décider librement de son corps et de son avenir. Reconnaître cette dimension ne diminue en rien sa foi ; cela restitue, au contraire, toute la gravité des circonstances dans lesquelles elle fut contrainte de vivre.

Le retour à Vérone et la douleur de l’exclusion

En 1918, durant la dernière année de la Première Guerre mondiale, Teresa rentre définitivement en Italie.

Environ quarante ans se sont écoulés depuis son départ pour le Soudan. La jeune missionnaire pleine d’enthousiasme est devenue une femme marquée par la captivité, la maternité, les deuils et les épreuves familiales.

De retour définitivement en Italie, Teresa Grigolini est accueillie par son frère prêtre, don Luigi Grigolini, curé de Mambrotta, hameau de San Martino Buon Albergo, aux portes de Vérone, où ils étaient tous deux nés. Pour rester près d’elle, don Luigi avait demandé à quitter une importante paroisse de la ville et à être transféré dans cette petite communauté de la campagne véronaise. Teresa s’installe au presbytère et mène une existence retirée, consacrée à la prière et aux œuvres de charité, mais marquée par la douleur d’être éloignée de ses enfants et par l’impossibilité de réintégrer la congrégation combonienne. Au presbytère de Mambrotta, assistée dans ses derniers temps par une religieuse des Pieuses Mères de la Nigrizia, elle s’éteint le 21 octobre 1931, à l’âge de 78 ans.

Huit lires pour une messe : le geste qui raconte une vie

Parmi les épisodes les plus significatifs des dernières années de Teresa, il en est un, conservé dans la mémoire des Missionnaires comboniennes, qui révèle beaucoup de son monde intérieur.

En 1926 survient le cinquantième anniversaire de sa première profession religieuse, prononcée le 15 octobre 1876.

Mère Costanza Caldara décide de rendre visite à Teresa, désormais veuve, pour partager avec elle le souvenir de cette journée lointaine. Les deux femmes passent du temps ensemble, évoquant leur jeunesse et les années de mission.

Au moment de se séparer, Teresa remet à la religieuse huit lires, en demandant qu’une messe soit célébrée à l’occasion de l’anniversaire de ses vœux.

C’est un geste simple, mais chargé de sens : il exprime le lien profond de Teresa avec sa vocation.

Un demi-siècle après sa profession, malgré l’impossibilité de retourner au couvent, Teresa continue de considérer cette journée comme une date décisive de sa vie.

La congrégation ne l’a pas officiellement réadmise, mais elle n’a pas effacé son passé.

La visite de 1926 montre également que, malgré la distance institutionnelle, tous les liens personnels avec ses consœurs n’avaient pas été rompus.

Lorsque son état de santé se détériore, c’est une religieuse combonienne, Adelinda Fontana, qui l’assiste dans ses derniers temps. La femme qui avait tant souhaité revenir dans sa communauté reçoit ainsi, au moins à la fin de sa vie, la présence concrète de l’une de ses sœurs.

4. Après la croix, la résurrection

Il est des histoires que l’Église met longtemps à comprendre. Celle de Teresa Grigolini en fait partie. Lorsqu’elle meurt, le 21 octobre 1931, au presbytère de Mambrotta, aux portes de Vérone, où elle vit accueillie par son frère prêtre, don Luigi, son extraordinaire sacrifice ne reçoit aucune reconnaissance particulière. La femme que Daniel Comboni avait considérée comme l’un des soutiens les plus précieux de la mission africaine et qui avait affronté près de seize années de captivité mahdiste meurt loin de la congrégation à laquelle elle avait consacré sa jeunesse et qu’elle avait vainement espéré réintégrer.

Le long oubli de Teresa Grigolini et le parallèle surprenant avec le destin de son fondateur

Un long silence s’abat sur son histoire. Teresa a été religieuse, puis épouse et mère à la suite d’un mariage imposé par les circonstances dramatiques de sa captivité. Une histoire difficile à comprendre et à raconter selon la sensibilité religieuse de l’époque. Son sacrifice, accompli pour protéger ses consœurs, semble presque se transformer en faute. Victime de la violence et des contraintes, elle devient aussi victime de l’incompréhension et de l’oubli.

Pourtant, cette histoire révèle une ressemblance surprenante avec le destin de Daniel Comboni lui-même. Le fondateur, mort à Khartoum le 10 octobre 1881, à seulement cinquante ans, avait lui aussi connu, dans les dernières années de son existence, incompréhensions, accusations, abandons et profonde solitude. Et même après sa mort, la place qui lui revenait dans l’histoire de l’œuvre missionnaire qu’il avait entreprise ne lui fut pas immédiatement reconnue.

Le cas le plus significatif concerne précisément l’identité de l’institut masculin combonien. Après la mort de Comboni, la transformation de l’institut missionnaire d’origine en congrégation religieuse, sous la direction de nouveaux responsables et avec l’intervention des jésuites, entraîna un effacement progressif de la référence au fondateur. Dans les premiers documents de la nouvelle congrégation, Comboni n’était même pas désigné comme fondateur. Dans une circulaire du 7 juin 1903, le père Francesco Saverio Colombaroli, alors supérieur général, alla jusqu’à présenter le nouvel institut comme une institution « orpheline » de père [8].

Cette circonstance est rappelée par le père Tarcisio Agostoni, qui souligne que, dans les premières circulaires des supérieurs généraux, le nom de Comboni n’apparaissait pas avec le titre de fondateur. Même dans les premières formulations des Règles, ce rôle était attribué à Mgr Francesco Sogaro, successeur de Comboni à la tête du vicariat apostolique de l’Afrique centrale.

Le paradoxe est évident : l’homme qui avait fondé à Vérone l’Institut pour les Missions africaines en 1867 et les Pieuses Mères de la Nigrizia en 1872, consacrant toute son énergie à l’évangélisation de l’Afrique centrale, risquait d’être oublié précisément par ceux qui recueillaient son héritage.

Comboni et Teresa, le fondateur et l’une de ses premières filles spirituelles, connurent donc, sous des formes différentes, un destin à certains égards semblable : l’incompréhension, la marginalisation et l’effacement progressif de leur mémoire. Pour l’un comme pour l’autre, la reconnaissance ne devait venir qu’au terme d’un long et difficile chemin de redécouverte.

Pour Teresa, un premier geste concret de réhabilitation intervient en 1995, soixante-quatre ans après sa mort, lorsque ses restes sont enfin accueillis dans la tombe des Missionnaires comboniennes, dont ils avaient été exclus. Un geste silencieux, mais d’une immense portée : la femme qui n’avait pas pu retrouver de son vivant sa place dans la congrégation est symboliquement réintégrée après sa mort dans la communauté de ses sœurs.

Ce geste de réconciliation s’accompagne progressivement d’une relecture historique et spirituelle de son histoire. Les études, la mise en valeur des témoignages de ses compagnes de captivité et, surtout, la redécouverte de ses mémoires autobiographiques permettent de comprendre autrement sa conduite. Il ne s’agit plus d’une religieuse qui aurait abandonné sa vocation, mais d’une femme qui, privée de liberté, avait accepté un sacrifice extrême pour sauver d’autres personnes.

La contribution de l’historienne Lucetta Scaraffia a été particulièrement importante : elle a attiré l’attention sur le martyre des femmes consacrées victimes de violences et sur la nécessité de reconnaître des formes de témoignage chrétien qui ne s’achèvent pas nécessairement par une mort violente.

Ainsi commence, pour Teresa aussi, une lente résurrection de sa mémoire.

L’étape suivante arrive en 2012, avec les premières initiatives visant à promouvoir la cause de béatification de Teresa Grigolini Cocorempas. En 2013, son nom est déjà associé au titre de Servante de Dieu, tandis qu’en 2015 certaines publications ecclésiales évoquent explicitement le chemin entrepris vers la reconnaissance de sa sainteté [9]. Plus de quatre-vingts ans après sa mort, son histoire commence enfin à être envisagée non plus seulement comme une page douloureuse de l’histoire missionnaire, mais comme un possible témoignage de sainteté.

Le processus de reconnaissance ecclésiale de Daniel Comboni est beaucoup plus avancé : il fut proclamé bienheureux le 17 mars 1996, puis saint le 5 octobre 2003 par Jean-Paul II. L’Église reconnaît aujourd’hui officiellement comme fondateur des Missionnaires comboniens et des Sœurs missionnaires comboniennes celui dont la paternité n’avait pas été pleinement reconnue à une certaine époque de l’histoire de son institut.

Les deux histoires ne sont pas identiques, mais leur rapprochement est éloquent. Daniel Comboni avait écrit que les œuvres de Dieu naissent et grandissent au pied de la croix. Sa propre vie sembla confirmer dramatiquement cette conviction. On peut en dire autant de Teresa, la religieuse en qui il avait reconnu l’idéal de la missionnaire de la Nigrizia et qui allait connaître une croix aussi longue que difficile à comprendre.

Quatre-vingt-quinze ans après sa mort, la redécouverte de Teresa Grigolini n’efface ni les souffrances subies ni les responsabilités historiques de ceux qui n’ont pas su la comprendre. Mais elle permet enfin de reconnaître la valeur de son témoignage et de lui rendre la place qui lui revient dans la mémoire combonienne.

C’est peut-être là la résurrection la plus significative de son histoire : non pas l’effacement des blessures, mais la reconnaissance d’une fidélité demeurée vivante alors même que tout semblait perdu. Une femme longtemps oubliée s’adresse ainsi de nouveau à l’Église et au monde, rappelant que la sainteté ne suit pas toujours des chemins rectilignes et que la croix prend parfois le visage douloureux de l’incompréhension de ceux dont on attendait de l’amour.

Conclusion : l’actualité du témoignage de Teresa Grigolini

L’histoire de Teresa Grigolini éclaire une dimension essentielle de la mission chrétienne, celle du martyre vécu comme témoignage, qui ne s’exprime pas toujours par une mort violente, mais peut prendre la forme d’une souffrance prolongée, d’une fidélité vécue dans l’ombre, d’une existence apparemment manquée. Teresa n’est pas morte de la main de ses persécuteurs, mais elle a traversé un long martyre existentiel : près de seize ans de captivité, les violences, le mariage imposé, le renoncement à la vie consacrée et, après la libération, l’incompréhension et l’exclusion de la famille religieuse à laquelle elle avait donné sa jeunesse. Un témoignage d’autant plus significatif qu’il ne fut pas vécu sans doutes, moments de découragement et interrogations douloureuses face au silence de Dieu.

Les pierres cachées de la mission : le dessein mystérieux de la Providence

Son histoire semble donner corps à l’une des intuitions les plus profondes de Daniel Comboni. Dans les Règles de 1871, parlant des missionnaires de la Nigrizia, le fondateur écrivait que chacun devait être prêt à devenir « une pierre cachée sous terre, qui ne verra peut-être jamais le jour et qui entre dans les fondations d’un édifice nouveau et colossal, que seule la postérité verra sortir du sol » (Écrits, 2701). Une image qui exprime la logique évangélique de la mission : semer sans nécessairement récolter, se donner sans réclamer de reconnaissance, accepter que la fécondité de sa propre vie puisse demeurer invisible aux yeux des hommes.

Teresa fut véritablement l’une de ces pierres cachées. Elle, que Comboni avait désignée comme modèle de la missionnaire de la Nigrizia, finit par être oubliée précisément par la famille religieuse à la naissance de laquelle elle avait contribué. Tandis que l’œuvre combonienne grandissait et se répandait dans le monde, son histoire demeurait enfouie sous le poids d’une tragédie difficile à comprendre. Et pourtant, dans le dessein mystérieux de la Providence, il arrive parfois que les pierres destinées à rester cachées pour toujours soient ramenées à la lumière. La redécouverte progressive de Teresa, sa réhabilitation dans la mémoire de la congrégation et le lancement des initiatives en vue de sa béatification semblent suggérer qu’aucune vie donnée par amour n’est vouée à sombrer dans l’oubli.

Il ne s’agit pas d’attribuer à la volonté de Dieu les violences et les injustices subies par Teresa, ni de chercher une justification spirituelle aux responsabilités de ceux qui n’ont pas su la comprendre. Le mystère de la Providence se manifeste plutôt dans la possibilité qu’une histoire marquée par la souffrance et l’échec apparent révèle, avec le recul du temps, une fécondité inattendue. C’est la logique pascale de la croix et de la résurrection, si profondément enracinée dans la spiritualité de Comboni : la vie peut germer précisément là où tout semblait définitivement perdu.

L’actualité du témoignage de Teresa

Dans cette perspective apparaît toute l’actualité du témoignage de Teresa. Son histoire parle aux femmes qui, aujourd’hui encore, dans les zones de guerre et les contextes de persécution, subissent violences, mariages forcés, privations de liberté et humiliations. Elle rappelle que la dignité d’une personne n’est pas entamée par les violences qu’elle a subies et qu’aucune victime ne devrait être jugée ou marginalisée en raison des conséquences d’une contrainte. Elle interpelle l’Église elle-même, l’invitant à reconnaître les souffrances souvent restées cachées dans sa propre histoire, à écouter les victimes et à ne pas ajouter à leurs blessures le poids de l’incompréhension.

Mais Teresa a aussi quelque chose à dire à la mission d’aujourd’hui, appelée à affronter les guerres, les persécutions, la pauvreté et les échecs apparents. Son existence rappelle que la fécondité missionnaire ne se mesure pas seulement aux œuvres réalisées ou aux résultats visibles. Il existe une fécondité silencieuse, qui naît de la fidélité, du partage du sort des plus démunis et de la capacité à rester auprès de ceux qui souffrent, même lorsque tout espoir semble s’évanouir. Teresa n’a pas choisi les conditions dramatiques dans lesquelles elle a été contrainte de vivre, mais elle a tenté de ne pas abandonner les personnes confiées à sa responsabilité. C’est surtout dans cette solidarité, payée au prix fort, que son histoire conserve une force évangélique capable de traverser le temps.

Quatre-vingt-quinze ans après sa mort, la redécouverte de Teresa Grigolini prend ainsi un sens qui dépasse la nécessaire réparation d’une mémoire injustement occultée. Elle invite à reconnaître, dans les fondations de la mission, les existences de tant d’hommes et de femmes dont le sacrifice est resté inconnu, et à comprendre que l’histoire de l’évangélisation n’est pas seulement faite de grandes figures et d’entreprises extraordinaires, mais aussi de fidélités cachées, de larmes et d’espérances gardées dans le silence.

Teresa, la pierre qui semblait destinée à rester enfouie pour toujours, revient aujourd’hui à la lumière. Son histoire rappelle que, dans le dessein mystérieux de la Providence, ce que les hommes considèrent comme perdu peut devenir le fondement d’une histoire nouvelle. Peut-être est-ce précisément sa dernière mission : témoigner que, même dans les existences les plus blessées, la croix n’a pas nécessairement le dernier mot.

Notes

[1] Date de naissance. Les sources consultées ne concordent pas sur la date de naissance de Teresa Grigolini. Le site des Missionnaires comboniennes indique le 18 janvier 1853, tandis que Santi e Beati donne le 14 mai 1853 (information à vérifier).

[2] Le premier martyre. L’expression est employée au sens spirituel et testimonial, pour décrire les conditions de sacrifice et de souffrance vécues pendant les premières années africaines. Elle ne constitue pas une reconnaissance canonique du martyre.

[3] Identité des religieuses prisonnières. Les reconstitutions historiques ne concordent pas entièrement sur la liste des sœurs capturées à El Obeid. Un témoignage rapporté par Combonifem inclut Fortunata Quascè, tandis qu’une publication des Missionnaires comboniennes de 2026 cite Maria Caspi.

[4] Les déclarations de conversion à l’islam. Certains missionnaires et religieuses ont prononcé des formules d’adhésion à l’islam sous la menace de mort ou de violences. Ces déclarations, extorquées dans des conditions de coercition, ne sauraient être assimilées à une adhésion religieuse libre et consciente. Cette distinction est fondamentale pour une interprétation historique et morale correcte des événements.

[5] Nombre des prisonniers. Les chiffres cités proviennent du document parlementaire britannique The Khartoum Prisoners, du 2 juin 1899. Ils concernent les personnes libérées à la fin du régime mahdiste et ne représentent pas nécessairement le nombre total des personnes emprisonnées au cours des seize années précédentes. Les sources utilisées ne fournissent aucun recensement exhaustif des Européens détenus pendant toute cette période.

[6] L’affaire de Concetta Corsi et Isidoro Locatelli. L’épisode de violence sexuelle est rapporté par les reconstitutions fondées sur les témoignages relatifs à la captivité mahdiste. S’agissant d’un fait particulièrement délicat, il convient d’en maintenir l’attribution aux sources et d’éviter les formulations qui présupposeraient des constatations autres que celles dont on dispose historiquement.

[7] Durée de la captivité. Teresa Grigolini demeura sous la domination mahdiste du 19 janvier 1883 au 3 septembre 1898, soit environ quinze ans et huit mois. Pendant cette longue période, sa situation personnelle changea plusieurs fois : de la garde imposée par les vainqueurs à la cohabitation forcée avec son mari, toujours à l’intérieur d’un régime qui limitait sa liberté.

[8] L’institut combonien « orphelin » de son fondateur. La référence à la circulaire du 7 juin 1903 du père Francesco Saverio Colombaroli est rapportée dans les études historiques sur l’institut combonien, notamment par Tarcisio Agostoni. Le terme « orphelin » résume le contenu du témoignage. L’épisode concerne la reconnaissance institutionnelle du rôle fondateur de Daniel Comboni après la transformation de l’institut missionnaire en congrégation religieuse.

[9] Cause de béatification. Certaines publications biographiques situent en 2012 le lancement des initiatives en faveur de la cause de béatification de Teresa Grigolini. Il n’a toutefois pas été possible de vérifier avec certitude, à partir des actes canoniques officiels, la date de l’éventuelle ouverture formelle de l’enquête diocésaine, le nom du postulateur et l’état actuel de la procédure. En outre, le titre de Servante de Dieu n’équivaut ni à la reconnaissance des vertus héroïques ou du martyre, ni à la béatification.

P. Manuel João Pereira Correia, MCCJ
Castel d’Azzano, 21 octobre 2026

Recherche réalisée avec l’aide de l’intelligence artificielle
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