3ème dimanche de Pâques (A)
Luc 24,13-35


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Lectures

  • Lecture des Actes des Apôtres : 2, 14 à 33 :
    “Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu…Dieu l’a ressuscité.”
  • Psaume 15 :
    “Tu m’apprends le chemin de la vie.”
  • Première lettre de saint Pierre: 1, 17 à 21 :
    “Dieu l’a ressuscité d’entre les morts et lui a donné la gloire. Ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.”
  • Evangile selon saint Luc : 24, 13 à 35 :
    “ Comme votre coeur est lent à croire !”

Homélie de Maurice Zundel

« Deux disciples faisaient route ensemble. Ils ne croyaient pas, et cependant ils parlaient du Seigneur. Soudain celui-ci apparut, mais sous des traits qu’ils ne purent reconnaître. A leurs yeux de chair le Seigneur manifestait ainsi du dehors ce qui se passait au fond d’eux-mêmes, dans le regard du cœur. Les disciples étaient intérieurement partagés entre l’amour et le doute. Le Seigneur était bien présent à leurs côtés, mais il ne se laissait pas reconnaître.

A ces hommes qui parlaient de lui il offrit sa présence, mais comme ils doutaient de lui, il leur dissimula son vrai visage. Il leur adressa la parole et leur reprocha leur dureté d’esprit. Il leur découvrit dans la Sainte Ecriture les mystères qui le concernaient, mais il feignit de poursuivre sa route…

LA CONNAISSANCE CORRESPOND AU REGARD ET, SELON QUE LE REGARD EST PUR, LE MONDE PREND UN AUTRE ASPECT ET L’HUMANITÉ UN AUTRE VISAGE.

En agissant ainsi, la vérité qui est simple ne jouait nullement double jeu : elle se montrait aux yeux des disciples telle qu’elle était dans leur esprit. Et le Seigneur voulait voir si ces disciples, qui ne l’aimaient pas encore comme Dieu, lui accorderaient du moins leur amitié sous les traits d’un étranger. »

Cette homélie de saint Grégoire le Grand, qui est d’une admirable profondeur, pourrait expliquer ou nous rendre sensible tout le mystère de la Révélation dans toute la Bible et dans toute l’histoire : Dieu apparaît aux hommes comme il est au-dedans des hommes.

Les apparitions du Christ ressuscité sont un appel à la foi. Jésus ne se présente pas dans une vie nouvelle. Il ne se présente pas comme un spectacle, comme un objet qu’on peut percevoir sans s’engager. Ces apparitions sont un appel à la foi. Et c’est pourquoi elles reflètent l’état d’âme de ceux qui en sont les témoins. Rien n’est étonnant comme ces récits qui ne s’accordent pas, précisément parce qu’ils traduisent les sentiments, les hésitations, les craintes, les frayeurs et les joies de chacun, selon la progression de la reconnaissance du Christ en eux.

Les disciples d’Emmaüs le voient comme un étranger. La Magdeleine le verra comme un jardinier. Les disciples rassemblés au Cénacle croiront voir un esprit. Et pour la dernière vision, racontée par Jean, sur les bords du lac de Galilée, ils hésiteront, jusqu’à la pêche miraculeuse, à reconnaître, dans celui qui les appelle du rivage, à reconnaître le Seigneur.

Il nous apparaît donc d’une manière universelle comme il est au-dedans de nous. Et c’est pourquoi Il peut prendre le visage d’un étranger, et c’est pourquoi ses traits peuvent se déformer comme ils l’ont été si souvent dans l’Ancien Testament, selon le regard de l’homme qui n’était pas suffisamment éveillé ou purifié pour le percevoir dans sa vérité.

Et d’ailleurs, cette loi de la Révélation que saint Grégoire exprime avec tant de profondeur : « Il leur est apparu au dehors comme il était au-dedans d’eux-mêmes », cette loi gouverne peut-être tout l’ordre de la connaissance : chacun voit l’univers avec son regard, chacun voit les autres avec ses yeux, et l’univers où les autres lui apparaissent selon la qualité de son regard. Ils lui apparaissent au dehors comme ils sont au-dedans de lui.

Einstein a dit ce mot, si étonnant et si magnifique : « Celui à qui l’émotion religieuse est étrangère, qui n’a plus la possibilité de s’étonner et d’être frappé de respect, est comme s’il était mort ». Il indique bien, lui aussi, que la connaissance de l’univers correspond au regard de l’homme. S’il a encore la faculté de s’étonner et d’être frappé de respect, il découvre un monde qui l’émerveille et qui lui révèle une sagesse supérieure qui le confond.

Ce serait donc là, finalement, une des qualités, un des apanages inévitables de la connaissance : la connaissance correspond au regard et, selon que le regard est pur, selon qu’il est droit, selon qu’il est désintéressé, selon qu’il est aimant ou au contraire chargé de haine, le monde prend un autre aspect et l’humanité un autre visage.

C’est ce que le Seigneur sans doute veut nous indiquer lorsqu’il dit:  » La lampe de ton corps, c’est ton regard, c’est ton oeil. Si ton oeil est simple, tout ton corps sera dans la lumière. » ( Matthieu 6, 22 )

C’est bien ce que nous pouvons retirer de plus admirable de ce cheminement que nous allons poursuivre avec le Seigneur sur la route d’Emmaüs, c’est que nous le connaîtrons à proportion que nous l’aimerons, et il nous apparaîtra d’autant plus vivant que notre regard sera plus pur et plus aimant.

Homélie de Maurice Zundel, donnée à Beyrouth, le 3 avril 1972, publiée dans Vie, mort, résurrection, p. 159-161.
http://www.mauricezundel.com


La première lecture récapitule en quelque sorte les explications que donne Jésus aux disciples d’Emmaüs. Elle met en évidence une distinction que nous ne saisissons pas toujours et qui est pourtant d’une importance capitale : beaucoup imaginent que Dieu veut que le Christ meure sur la croix pour payer nos dettes envers lui et subir à notre place le châtiment que nous méritons. Ce n’est pas ce que dit notre texte : « Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu, vous l’avez fait mourir en le faisant clouer à la croix par la main des païens ». Pesons les mots : certes Dieu a voulu nous livrer le Christ, c’est-à-dire, par lui et en lui, se mettre à la disposition de la liberté humaine. La question est : qu’avons-nous fait de lui ? Nous l’avons crucifié, éliminé de nos villes, éliminé de nos vies, réduit au silence au moment de décisions importantes. Au cœur de notre histoire, Jésus vient révéler ce drame le plus souvent caché et ignoré. Mais en même temps, nous apprenons que notre meurtre de l’amour n’aboutit qu’à la mort de la mort. La pièce à conviction, le cadavre, nous est dérobée ; les femmes qui se sont rendues au tombeau «n’ont pas trouvé le corps », disent les disciples d’Emmaüs. Et pourtant c’est bien d’un être corporel qu’ils disent cela, mais sur ce corps ils n’ont plus prise : l’homme terminal a surmonté la mort.

Le chemin accidenté de la foi

Voici les deux disciples fuyant le lieu où ils avaient cru voir se concrétiser leurs espérances. Jérusalem ! La ville où, pour Luc, tout se passe. Fausse route, route de déception et de tristesse. « Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël ! » Si l’évangéliste nous raconte avec tant de détails cet épisode auquel Marc ne consacre que deux versets et que Matthieu et Jean ignorent, c’est sans doute pour nous inviter à nous projeter dans le désespoir des deux disciples. Il nous arrive de voir notre foi s’estomper ou même disparaître. Souvent, cette éclipse franchit un second degré : elle se double de l’angoisse de ne plus croire. Difficile de comprendre à ce moment-là que cette angoisse cache en fait une forme subtile de la foi elle-même. Luc nous révèle que nos défaillances ne sont ni anormales ni vouées à la catastrophe. Le plus souvent, comme pour les disciples d’Emmaüs, nous sommes en train de perdre une foi trop naïve pour passer à une forme plus authentique de la foi ; et ce processus n’est jamais terminé. Au verset 32, on voit les disciples dans la joie d’une foi toute neuve ; au verset 37 (hors lecture), la foi disparaît à nouveau pour faire place à «la stupeur et l’effroi». Puisque ces faiblesses ont été prévues et tolérées dans le cas des premiers disciples, ne soyons pas surpris de les trouver en nous-mêmes. Soyons indulgents à notre égard.

« Jésus s’approcha et il marchait avec eux »

Ils ne le reconnaissaient pas car leurs yeux étaient « aveuglés ». Plusieurs fois l’Écriture fait état de cette cécité. Par exemple, après le songe où Jacob a vu l’échelle qui unit la terre et le ciel, il dit : « Vraiment, Dieu est en ce lieu et moi je ne le savais pas ! » (Genèse 28,16). Pour prendre conscience de la présence divine, il a fallu qu’il se réveille. Ainsi en va-t-il pour nous : de temps en temps nous prenons conscience du fait que le Christ marchait avec nous alors que nous pensions être en proie à la plus grande solitude. En fait, Dieu est toujours là, à nos côtés, ou plutôt en nous, et l’absence de celui qui nous fait être signifierait notre disparition. C’est pour cela qu’Ignace de Loyola nous recommande de nous rappeler, aux heures de détresse et de solitude, ces instants où «notre cœur était brûlant» de la présence divine. Le Christ ne nous laisse jamais seuls ; il est toujours, insaisissable, notre compagnon de route, et nous n’avons pas à nous faire de souci quand nous nous trouvons, nous aussi, « lents à croire ». Un rappel : les disciples d’Emmaüs sont nos précurseurs. Comme nous, en effet, ils en sont déjà aux trois piliers de la foi de ceux qui n’ont jamais vu Jésus : l’Écriture, que Jésus leur fait comprendre ; le partage du pain, symbole de l’amour qui doit nous unir ; la communauté que nous appelons Église, que les deux disciples retrouvent à la fin du récit.

Marcel Domergue
https://croire.la-croix.com


Le récit de l’apparition aux disciples d’Emmaüs, c’est un classique du temps de Pâques, un classique pour tous les temps de la foi.  On y est beaucoup revenu, sans doute au cours des siècles, mais particulièrement ces derniers temps. Nous avons là un modèle de pédagogie évangélique. Une spiritualité du cheminement et de la route.  Un beau récit qui dépasse donc les limites d’une simple anecdote circonstanciée pour nous rejoindre en nos démarches croyantes et spirituelles. Il s’agit alors de vivre un passage : celui de nos rêves à la réalité de la foi; celui de nos rêves et attentes si souvent déçus, brisés, endeuillés, appelés à laisser la place à la fulgurante découverte de ce qui nous apporte la vraie joie, la certitude d’une espérance, le Christ lui-même, le Vivant à jamais, mystérieusement présent à qui se tourne vers lui.

La dramatique de cette histoire est tellement simple. Elle s’étire pour prendre tout le temps qu’il faut. Elle se situe dans le cadre d’une longue marche où nous ne sommes pas seuls, jamais seuls à vrai dire. Où il y a Cléophas, bien sûr, mon compagnon, ma compagne, ma communauté, mon groupe de partage, ceux et celles avec qui je partage mes rêves, mes attentes et aussi mes limites, mes constats d’échecs, mes déceptions, toutes ces morts et ces contre-espérances qui nous enferment et nous attristent.  Et puis il y a cet autre personnage, qui se joint à nous, imprévu, mystérieux, venu de nulle part ou plutôt d’auprès de Dieu lui-même.  Il prend initiative de nous interpeller. C’est l’Esprit Saint, la voix du Père, le Ressuscité lui-même, et pourquoi pas le Pape François, tel catéchète, tel sage dans la foi, un témoin du spirituel.  Sa présence fait que s’engage entre nous un processus de remise en question, un éveil, une illumination, pour une relecture bienfaisante. Et nous voilà remis d’à plomb dans les plus justes perspectives de l’Évangile et de la foi.

Il nous est donné ensuite de prolonger dans l’Eucharistie ce temps d’éveil et de reconnaissance. Les gestes de la fraction du pain et du partage de la coupe, accomplis en mémoire de lui comme il nous a dit de le faire, nous le donnent encore et encore pour intimement le reconnaître et le savoir toujours avec nous sur la route qu’il nous reste à parcourir.  Rien de magique en ces rites, mais le sacrement de la foi où l’Église se tient en intime présence à son Seigneur. Où paroles et silences se conjuguent avec nos gestes pour le découvrir avec les yeux de notre foi. Voici qu’il nous a chauffé le cœur, qu’il nous a illuminés un peu plus, qu’il nous donne énergie et courage et lumière pour toujours ensuite repartir vers quelqu’un d’autre à qui le dire, avec qui faire Église, pour ensemble vivre et chanter les valeurs du Royaume, les louanges de notre Dieu.

Par Jacques Marcotte, o.p.
http://www.spiritualite2000.com


L’expérience pascale des deux disciples d’Emmaüs (Évangile) se passe en deux étapes, ce qui arrive souvent dans le cheminement spirituel des croyants. Une expérience qui est donc emblématique de notre vécu spirituel. Ainsi l’évangéliste Luc a construit tout son récit autour de l’image du chemin: d’abord, une allée, qui est bien différente du chemin de retour. Un chemin les éloignant de Jérusalem (dominé par la tristesse, le déception, l’isolement psychologique…), est suivi d’un chemin de retour (lucidité retrouvée, un cœur ardent, le pas alerte, et la joie de porter une “bonne nouvelle”…). Le texte de Luc indique ainsi une claire méthode missionnaire et catéchétique, qui met en évidence les étapes du travail pastoral: voir, juger, agir, célébrer…

– 1. L’expérience part d’un constat de faillite décevante: incapables, comme les autres, de reconnaître un sens aux événements qui s’étaient produits pendant la dernière célébration de la pâque, les deux disciples s’isolent et prennent du recul par rapport au groupe (v. 13-14), leur visage trahit la tristesse (v. 17), “on y avait cru pourtant… mais trois jours se sont écoulés déjà” (v. 21)…

– 2. Le changement de scénario se produit par l’arrivée d’un passant, qui manifestement semble ignorer les événements du jour (v. 15-18). Les deux acceptent de parcourir ensemble un bout de chemin et l’écoutent. Ils entrent ainsi dans un parcours de discernement, oeuvre personnelle de Jésus, qui leur explique “ce qui dans toutes les Écritures le concerne” (v. 27).

– 3. Ils sont prêts maintenant pour la célébration et la contemplation: le cœur des deux disciples est tout brûlant (v. 32); ils prient ensemble le Ressuscité: “Reste avec nous” (v. 29); ils sont à table avec lui (v. 30); Jésus accomplit le geste rituel de prendre le pain, il dit la bénédiction, le rompt et le donne (v. 30); leurs yeux s’ouvrent et ils le reconnaissent (v. 31).

– 4. Arrive finalement le moment d’agir, c’est l’heure de la mission: ils partent sans hésiter sur le chemin qui les ramène à Jérusalem. C’est un impératif qui vient tout droit de leur rencontre avec Jésus, qui leur fait sentir l’exigence de retrouver la communauté des disciples pour y échanger l’expérience vécue au sujet du Ressuscité (v. 33-35). Désormais ils ont tout compris: le Christ est ressuscité et ils en sont tous témoins. C’est ce que Pierre proclame explicitement (I lecture) sur la place publique à Jérusalem le matin de la Pentecôte (v. 32).

Qu’est-ce qui a changé? La route de Jérusalem à Emmaüs, le panorama, la distance entre l’allée et le retour, les vicissitudes liées à la mort de Jésus, le tombeau vide… Les événements n’ont pas changé, ils sont les mêmes. Mais c’est la perspective qui est totalement nouvelle (la foi), la manière de voir et vivre ces événements a changé absolument. “Le récit évangélique reconnaît à l’explication des Écritures tout le mérite de cette transformation… L’itinéraire ouvert par la parole de Jésus croise le retour morose des deux disciples désabusés. Tout un chemin d’espérance s’en suit, rapprochement progressif aux projets de Dieu, pèlerinage vers la Pâque, vers l’Eucharistie, l’Église, la mission jusqu’aux extrêmes limites de la terre” (Card. Carlo M. Martini).

Reste avec nous: le soir approche et déjà le jour baisse” (v. 29). C’est la première et la plus émouvante des prières que la communauté chrétienne a adressée au Christ ressuscité. Le Pape Jean Paul II, décédé dans le climat du temps pascal le 2 avril 2005, a donné ce titre à l’une de ses lettres apostoliques, qui commente justement l’épisode des deux disciples d’Emmaüs en clé eucharistique et missionnaire. Il présente ainsi l’Eucharistie comme mystère de lumière, source et épiphanie de communion, commencement et projet de mission. Nous nous laissons guider par ce Pape, qui, dans la lettre Mane Nobiscum Domine (Reste avec nous, Seigneur), met en évidence le dynamisme missionnaire qui naît de l’Eucharistie.