Formation Permanente – Français /2022

L’Église trouve sa mission dans le service de la Parole de Dieu
par Enzo Bianchi

1. Le Dieu qui parle

1.1 Dieu est communication

Le Dieu biblique est le Dieu Un, qui se révèle; il n’est pas rejoint par l’effort humain d’élévation à lui et de connaissance, mais il se révèle, c’est-à-dire qu’il se donne de sa libre initiative et de sa propre volonté. Il n’est pas défini par des termes philosophiques d’essence, mais par des notions relationnelles: c’est le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. C’est le Dieu des pères. En se révélant il précède et fonde l’expérience que l’homme peut faire de lui. En particulier, le Dieu biblique se révèle à travers la parole: il est le Dieu qui parle et qui, en parlant, appelle l’homme à l’écoute et à la relation. Pour la Bible, cette relation s’appelle alliance.

Dieu parle, et sa parole manifeste sa puissance dans les domaines de la création et de l’histoire. Oui, la parole de Dieu est créatrice (Gn 1,3 ss; Ps 33,6.9; He 11,3) et elle instaure une histoire. Ce n’est pas par hasard si le terme hébreu davar, que l’on traduit normalement par « parole », signifie aussi « histoire », « événements », « faits » (1R 11,41; 14,19.29; 15,7.23.31; etc.). La parole, le davar, est essentiellement une réalité théologique: c’est une révélation de Dieu, c’est l’intervention de Dieu dans le devenir du monde, c’est « Dieu qui se dit », en s’accompagnant toujours de son Esprit, la ruah. Il devient ainsi le « Dieu qui se donne » moyennant un acte par lequel il instaure une présence dialogique qui rencontre l’homme dans la berît, l’alliance.

En somme, le fondement de toute la Bible est le fait que Dieu parle: et le Dieu qui parle est communication. L’homme biblique entre donc dans la relation avec Dieu moyennant l’écoute. Il marche à la lumière de la foi, et non pas de la vision (voir 2Co 5,7). Ce n’est que dans l’écoute que peut se produire la rencontre avec Dieu. L’écoute est constitutive d’Israël comme peuple de Dieu, comme le souligne Jérémie: « Écoutez ma voix, exécutez tout ce que je vous ai commandé, alors vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » (Jr 11,6).

1.2 La Parole de Dieu comme réalité

Quand nous pensons à la Parole de Dieu, en partant de notre culture de dérivation grecque, nous concevons la parole comme un événement de langage au niveau sonore, phonétique. Et nous devons faire un effort de conversion pour saisir la Parole de Dieu dans sa signification hébraïque. L’expression de l’évangile, selon laquelle «Marie méditait ces paroles dans son cœur» (Lc 2,19.51) témoigne de l’usage du terme «parole» (rhèma, en grec) selon son acception sémitique d’événement, de fait. Les paroles (davar) de Dieu ne sont en effet pas que facteur phonétique, événement de langage sonore, mais ils sont événement de langage dans l’histoire, événement qui se transforme en réalité, en faits. Lorsque l’Ancien et le Nouveau Testament disent «Parole de Dieu», ils pensent à une réalité vivante, à une énergie à l’œuvre, de manière efficace et éternelle. La Parole de Dieu est créatrice, comme le relate le premier chapitre de la Genèse: Dieu « dit » et ce qu’il dit existe, devient réalité. La puissance de la parole se déploie dans la création et dans l’histoire du salut, c’est-à-dire dans la rédemption.

Mais la révélation de la parole de Dieu dans l’Ancien Testament reçoit encore une autre accentuation. Le Psalmiste dit: « Par la parole du Seigneur les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée » (Ps 33,6). La création moyennant la Parole (davar) est ici mise en parallèle avec la création au travers de l’Esprit (ruah). Cela s’appuie sur une observation anthropologique élémentaire: quand nous parlons, un souffle sort de notre bouche et soutient la parole: la parole et le souffle sont intimement liés; il s’agit même d’une réalité inséparable. Il n’est pas de davar sans ruah, il n’est pas de parole sans esprit. Et ceci vaut aussi au niveau théologique, pour la révélation. Voilà pourquoi le récit de la création en Genèse 1 fait apparaître simultanément la Parole et l’Esprit: dans ce récit, la création ne se fait pas seulement à travers la parole, mais aussi moyennant l’Esprit. « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était un chaos informe et les ténèbres couvraient l’abîme et la ruah de Dieu tournoyait sur les eaux » (voir Gn 1,1-2). L’Esprit de Dieu préside à la création. La Genèse le dit: l’Esprit de Dieu couvait les eaux, de sorte que les paroles que Dieu prononce pour créer sont des paroles accompagnées de l’action de l’Esprit. L’action de Dieu dans l’histoire est la parole qui se fait événement, une parole toujours accompagnée de la ruah, de l’Esprit. Or cette notion, l’Occident ne l’a pas retenue avec attention: à partir du IVe siècle, on a mis en évidence la « Parole », et bien moins la ruah, l’Esprit, qui est pourtant nécessaire à la Parole, parce que là où est la Parole, là souffle aussi l’Esprit. Selon l’Écriture, il y a un rapport d’immanence réciproque entre la Parole et l’Esprit.

À la lumière de ces observations, on peut comprendre quelque chose du mystère de la Trinité: le Fils est engendré par le Père à travers l’Esprit. Dieu prononce la Parole à travers l’Esprit, et voici que la Parole sortie du Père est le Verbe, le Lógos qui était depuis toujours auprès du Père (voir Jn 1,1 ss). Et lorsque le Lógos deviendra chair (voir Jn 1,14), ceci se produira moyennant l’Esprit saint. L’apparition dans la chair de Jésus, le Fils de Dieu, le Verbe, se fait dans la puissance de l’Esprit saint. En Dieu, donc, la Parole est bien plus qu’un événement de langage: elle est liée à l’Esprit. La Parole de Dieu est une force vivifiante qui crée, qui donne la vie même aux morts, qui « appelle à l’être ce qui n’est pas » (voir Rm 4,17), de même que l’Esprit de Dieu (Ez 37,5). La Parole de Dieu subsiste pour toujours, elle est éternelle et elle est stable comme les cieux (voir Ps 119,89; Is 40,8).

La Parole de Dieu ne coïncide donc pas avec l’Écriture ni avec la Bible. La Bible est une réalité bien limitée: c’est une réalité sacramentelle par rapport à la Parole de Dieu. Pour arriver jusqu’à nous, la Parole de Dieu a besoin du sacrement, et le Livre, la Bible, se présente à nous comme un sacrement qui contient la Parole. Lorsque nous disons « Parole de Dieu », nous devons nous référer au prologue de l’évangile de Jean, ce texte inspirant qui rassemble et synthétise la sagesse d’Israël: « Au commencement était la Parole, et la Parole était tournée vers Dieu, la Parole était Dieu » (Jn 1,1). Jean cherche à nous donner une image de la Parole comme réalité. La Parole n’est pas un son articulé de la voix, ce n’est pas une idée, mais une réalité vivante, efficace, qui est en Dieu, qui procède de Dieu, qui est Dieu. Les paroles de Dieu sont des paroles de vie (Jn 6,68), elles sont « esprit et vie » (Jn 6,63). Oui, dans la Parole se trouve la vie (voir Jn 1,4). La première lettre de Pierre présente la Parole de Dieu comme « parole vivante et éternelle » (voir 1P 1,23) et la lettre aux Hébreux la définit « vivante et efficace » (He 4,12). Toutes ces expressions sont des efforts, possibles au langage humain, pour affirmer la puissance du Dieu qui parle, qui est, qui se fait connaître, qui se livre, qui créée de l’histoire, qui établit une relation avec les hommes.

Pour nous chrétiens, cette parole de Dieu devient le « Tu » du Père, le Fils éternel constamment engendré. Lorsque nous affirmons dans le Credo qu’il a été « engendré avant tous les siècles », cela signifie qu’il a été engendré depuis toujours et qu’il est constamment engendré par le Père. Sinon notre idée impliquerait une génération de la part de Dieu non tant dans l’éternité, mais dans une préhistoire reculée. Or dans le mystère trinitaire, le Fils est constamment engendré par le Père et le Père engendre constamment le Fils. Voilà le « Tu » du Père. Le mystère de la Tri-Unité de Dieu, qui nous reste impénétrable, se révèle dans le Père qui parle, dans le Fils qui est la Parole et dans l’Esprit saint qui permet l’engendrement de la Parole: le Père est celui qui engendre, le Fils est celui qui est engendré; le Père est celui qui aime, le Fils est celui qui est aimé et le Saint-Esprit est l’amour. L’image que Jean nous donne est celle de la Parole qui se tient dans le sein du Père (Jn 1,18). Quand Dieu parle, c’est toujours une action trinitaire qui s’accomplit: Dieu parle, il nous livre le Fils à travers l’Esprit saint. Quand Dieu a créé le monde, la création déjà a été réalisée à travers le Fils.

Ces affirmations étaient claires dans les écrits de l’évangéliste Jean et chez saint Paul; puis une sorte d’aphasie chrétienne s’est produite concernant la création en Christ. Quoi qu’il en soit, Jean et Paul ont suggéré que « tout a été créé par lui »: Jn 1,3; Col 1,16), et les Pères de l’Église ont exprimé l’idée que, lorsque Dieu créait le monde, il le créait de façon téléologique en Christ, dans le Fils: lorsqu’il créait Adam, il le destinait au nouvel Adam, il préparait l’incarnation. La Parole de Dieu est le Christ, et c’est en Christ et par le Christ que « tout a été fait »: c’est lui la vie, c’est lui la lumière. Le Dieu qui a parlé jadis de maintes manières nous a parlé de façon définitive à travers le Fils (voir He 1,1-4).

Tout ceci devrait nous faire prendre conscience du fait que la Bible n’est pas un livre d’instruction, d’enseignement, mais qu’elle est un sacrement qui nous met en communication avec Dieu à travers le Christ. Nous ne sommes assurément pas habitués à comprendre les choses ainsi, mais la Bible doit être comprise comme un sacrement à travers lequel Dieu se révèle, se livre, se fait connaître à nous et nous permet de le rencontrer. Un chrétien, quand il ouvre les Écritures, devrait avoir conscience qu’en elle il rencontre le Christ et que l’Écriture même est le Corps du Christ. Ignace d’Antioche parle de l’évangile comme de la chair du Christ et la tradition patristique affirme que « les Écritures sont le Corps du Christ ». Saint François demande lui aussi à ses frères de traiter les livres de l’Écriture avec une attention extrême et de les vénérer comme le Corps même du Christ. Si nous sommes chrétiens, nous devons donc avoir ce sens de l’Écriture: il ne s’agit pas d’idolâtrie, ni de tomber dans la vision d’un christianisme « religion du Livre »; mais la rencontre avec l’Écriture est pour nous une rencontre vivante, une assiduité avec le Seigneur.

À travers l’appel à la foi, Dieu se fait connaître, se révèle, se livre, parce que ce n’est qu’ainsi que grandit l’amour pour lui. L’Écriture est une voie privilégiée pour connaître Dieu: elle a la primauté sur tout. Certes, la nature aussi nous aide à connaître Dieu, mais seulement si l’Écriture nous révèle auparavant qu’elle est création. Sans cette indication, nous finirions par chercher Dieu dans l’idolâtrie et nous risquerions de dire que le soleil est dieu, alors que l’Écriture indique simplement qu’il est un grand luminaire (voir Gn 1,16).

1.3 Jésus, parole définitive de Dieu

L’histoire de Dieu avec l’humanité est donc l’histoire de son dialogue avec les hommes, qui trouve son sommet en Jésus Christ, parole définitive de Dieu à l’humanité, c’est-à-dire parole qui dit tout, qui communique pleinement la volonté de Dieu aux hommes. Dire que Jésus est la Parole de Dieu signifie affirmer qu’il en est le visage, la narration, la révélation: tout ce que nous pouvons savoir et dire de Dieu se trouve en Jésus Christ. Lui-même l’affirme: « Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6). Répondre à cette parole en entrant dans le dialogue initié par Dieu est ce à quoi l’humanité est invitée. La mission de l’Église consiste à se faire l’écho de cette parole pour que tout homme puisse l’entendre comme adressée à lui, comme une parole salvifique, et puisse se laisser illuminer par elle. C’est ainsi qu’il faut comprendre la parole de Jésus qui invite les disciples en mission à faire de toutes les nations des disciples (Mt 28,19-20): il s’agit d’annoncer la parole de Dieu condensée en Jésus pour qu’elle engendre le croyant à la relation avec le Dieu Père, par le Fils, dans la force de l’Esprit saint.

Si Jésus est la Parole de Dieu, l’Esprit saint repose sur lui, dès sa conception dans le sein de Marie (Lc 1,35). Oui, désormais la Parole, le Lógos qui était auprès du Père (Jn 1,1), s’est fait chair (Jn 1,14) en naissant d’une femme (Ga 4,4), grâce à l’Esprit saint, et toute la vie du Fils, jusqu’à sa mort et à sa résurrection, est la parole de Dieu: en lui se trouve tout ce que Dieu veut dire et communiquer à l’humanité. Dans l’Église, l’eucharistie est la mémoire de cette centralité: c’est la célébration toujours renouvelée de la communication de Dieu à l’humanité dans le don du Christ. Dans l’eucharistie, récit de la vie divine communiquée à l’humanité, le Christ rejoint ses enfants sous la forme de la parole et du pain pour soutenir et guider leur existence quotidienne. Et c’est dans l’eucharistie que l’Église se place totalement sous la seigneurie de la Parole qui est écoutée, proclamée, célébrée, annoncée, mangée pour que l’être tout entier de l’Église soit greffé sur le mystère de la parole qui est désormais le mystère pascal, le mystère du Christ crucifié et ressuscité.

1.4 La Parole de Dieu entre force et faiblesse: le dialogue

L’Écriture proclame à plusieurs reprises l’efficacité et la puissance de la Parole de Dieu. Mais il faut aussitôt spécifier que son efficacité n’est pas magique: elle se déploie dans la foi du croyant, et sa puissance trouve sa manifestation suprême dans le paradoxe de l’extrême faiblesse du Crucifié; c’est « la parole de la croix » (1Co 1,18). Davantage encore: dès la première page de la Bible, qui nous présente l’efficacité de la parole que Dieu prononce pour créer le monde et tous les êtres vivants, elle apparaît également douce. Pour instaurer l’harmonie voulue par Dieu, la parole divine n’élimine pas les ténèbres ni le chaos, mais elle y met de l’ordre en séparant, en distinguant, en plaçant des limites et en traçant des frontières. La parole de Dieu ne détruit pas, elle n’élimine pas, elle n’exclut pas, mais elle crée l’ordre à partir du chaos, elle fait resplendir la lumière dans les ténèbres, elle donne une forme à ce qui n’en a pas. La puissance de la parole de Dieu se manifeste comme patience, comme accueil de ce qui est négatif et comme ouverture à une histoire nécessairement dialectique. Elle n’apparaît jamais comme intolérance ni comme refoulement du négatif. La force de la parole de Dieu est une force douce: en créant l’homme, Dieu s’expose à la liberté et à l’altérité humaine en les accueillant avec patience et douceur. La force de Dieu se manifeste à travers la limitation qu’il impose à sa propre force. Sa douceur est sa capacité de domestiquer sa force et de la placer au service de la rencontre avec l’autre.

Or la douceur de la parole trouve sa manifestation dans le dialogue. C’est ce qui ne se produit précisément pas entre Caïn et Abel, et conduit à l’homicide. La parole qui prend place entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme, est le lieu de la douceur. Et cette parole qui « s’interpose », qui « prend place entre », est le dialogue (dià-lógos). Le Christ, comme parole qui se place entre Dieu et l’humanité, est le lieu du dialogue et de la rencontre entre Dieu et les humains. Comme parole faite chair, il est aussi douceur faite personne (voir Mt 11,29). La douceur du Christ comme Parole faite chair est l’indication d’une méthode incontournable pour l’Église dans sa mission d’évangélisation: le dialogue. Paul VI a bien compris et exprimé le caractère délicat du dialogue et sa dimension ecclésiologique, constitutive de l’Église, lorsqu’il a écrit: « L’Église doit en venir au dialogue avec le monde où elle se trouve à vivre. L’Église se fait parole; l’Église se fait message; l’Église se fait dialogue… La douceur est un caractère propre du dialogue; c’est elle que le Christ nous propose d’apprendre de lui-même: “Mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de cœur” (Mt 11,29). Le dialogue n’est pas orgueilleux, il n’est pas acéré, il n’est pas offensif. Son autorité est intrinsèque par la vérité qu’il expose, par la charité qu’il diffuse, par l’exemple qu’il propose. Il ne commande pas, il n’impose pas. Il est pacifique; il évite les manières violentes; il est patient, il est généreux » (Ecclesiam suam).

L’Église reçoit du Dieu qui parle non seulement la mission d’annoncer au monde sa parole, mais aussi la manière pour faire cette annonce: la douceur, la mansuétude, le respect (voir 1P 3,15). La parole de Dieu, qui est le contenu que l’Église doit annoncer, indique également à l’Église la modalité, la forme précise dans laquelle cette annonce doit se faire: on ne peut annoncer la parole de tendresse qu’est le Christ par des tons arrogants, violents, intolérants, irrespectueux. La Parole que les évangélisateurs annoncent et dont ils témoignent, qui est le Christ même, exige d’eux qu’ils soient eux-mêmes doux; elle tend à modeler une Église animée de la force de la douceur.

2. L’Église servante de la parole de Dieu

2.1 Une Église qui écoute, une Église qui annonce

« Dei Verbum religiose audiens et fidenter proclamans » (« Dans une écoute religieuse de la parole de Dieu et en la proclamant avec une ferme confiance »): les premiers mots de la Constitution dogmatique sur la Révélation du Concile Vatican II (intitulée Dei Verbum) ont une valeur ecclésiologique fondamentale, dans la mesure où ils expriment une dimension constitutive de l’essence et de la mission de l’Église. L’Église est habitée par le double mouvement d’écoute (audiens) et de proclamation (proclamans) de la parole de Dieu. Seule une ecclesia audiens (une Église en état d’écoute) peut aussi être une ecclesia docens (une Église qui enseigne), car la parole que l’Église annonce et dont elle témoigne n’est pas d’elle, mais de Dieu. Le cardinal Walter Kasper a écrit: « Il n’y a pas de doute: la Parole de Dieu occupe la première place. Ce n’est qu’à travers elle que nous pouvons comprendre l’Église ».

Le nom même de l’Église (du grec ekklesía, qui renvoie au verbe kaleîn, « appeler », et indique l’ensemble des personnes convoquées et rassemblées par la parole de Dieu) la situe dans la continuité directe du Dieu qui parle: la parole de Dieu est à la source de l’existence de l’Église et elle représente l’horizon de sa mission dans le monde. De cette Parole, l’Église n’est pas maîtresse, mais servante et disciple. C’est l’écoute qui la rend servante, comme Marie, la mère de Jésus qui, au moment de l’annonciation, répond par ces mots à l’annonce de l’ange: « Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1,38). Et c’est l’écoute qui rend l’Église disciple: comme Marie, la sœur de Marthe, qui, « s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole » (Lc 10,39). Commentant les premiers mots de la Constitution Dei Verbum, le théologien Joseph Ratzinger avait écrit en 1967: « C’est comme si l’existence tout entière de l’Église se trouvait recueillie dans cette écoute, de laquelle seule peut procéder sa prise de parole. »

2.2 L’écoute et la lectio divina

Le service de la parole de Dieu, le fait de devenir serviteurs de cette Parole, passe donc en premier lieu par le labeur quotidien d’une écoute toujours renouvelée et persévérante dans le temps. C’est ainsi, chaque croyant, et chaque catéchiste en particulier, est appelé à devenir, selon les mots de l’évangéliste Luc, un « serviteur de la Parole » (Lc 1,2).

Cette écoute trouve un de ses moments inégalés dans la lectio divina, cette forme de lecture de l’Écriture qui se transforme en écoute d’une parole actuelle et en contemplation d’une présence vivante. Fondée théologiquement sur le fait que l’Écriture contient la parole de Dieu, mais que cette dernière ne coïncide pas avec l’Écriture et ne se limite pas à elle, la lectio divina est un art de la rencontre avec le Seigneur à travers le texte biblique, qui permet à la centralité que le Concile Vatican II a redonnée à la parole de Dieu dans l’Église catholique, de devenir réalité. Il s’agit en effet d’un type de lecture extrêmement souple et accessible à tout croyant.

Le pape Benoît XVI a manifesté sa profonde conviction que la lectio divina se trouve à la base d’une renaissance de la foi et de la vie ecclésiale, lorsqu’il a déclaré: « Je voudrais recommander l’ancienne tradition de la lectio divina: la lecture assidue de la Sainte Écriture accompagnée de prière réalise cet entretien intime dans lequel, en lisant, on écoute Dieu qui parle et, en priant, on lui répond par la confiante ouverture du cœur. Cette pratique, si elle est efficacement encouragée, apportera à l’Église, j’en suis convaincu, un nouveau printemps spirituel » (Audience aux participant au Congrès international « La Sainte Écriture dans la vie de l’Église » – Rome, 14-18 septembre 2005). Il avait exprimé une conviction analogue en affirmant lors du Conseil des Conférences épiscopales européennes en 1995: « Comment est-il possible d’écouter la voix de Dieu? La réponse est simple: nous écoutons Dieu en écoutant sa parole qui nous est donnée dans la Sainte Écriture. Je suis convaincu que la lectio divina est l’élément fondamental dans la formation du sens de la foi. »

On saisit qu’il y a ici une tâche et un engagement pour tout catéchiste: devenir un serviteur de la parole à travers la fréquentation assidue de la parole de Dieu dans l’Écriture. Sans cette base spirituelle robuste et sans cet enracinement dans la parole de Dieu, il ne pourra se donner aucune annonce efficace.

2.3 Le catéchiste comme témoin

Le messager authentique, l’évangélisateur, est un témoin. Or sans l’implication existentielle qui fait de l’auditeur un témoin pleinement investi de la puissance de la Parole, l’activité de prédication et de catéchèse est destinée à demeurer stérile. Saint Augustin avertissait déjà que « celui qui n’écoute pas de l’intérieur la parole de Dieu devient un vain prédicateur de la Parole à l’extérieur » (Sermons 179; PL 38,966). La crédibilité de l’annonce passe ainsi par cette implication personnelle qui fait que ce que le catéchiste annonce est également ce dont il vit.

2.4 Église et prophétie

L’Église ne prêche pas son propre message, mais la parole de Dieu (voir 2Co 4,5: « Ce n’est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur »). Et le message de l’Église est authentique dans la mesure où elle parle, annonce, célèbre, et vit la parole de Dieu: non pas une parole sur Dieu, mais la parole de Dieu (1Th 2,13). Il faut donc que les catéchistes veillent à ne pas manipuler la parole, à ne pas la banaliser, à ne pas la confondre avec des mots qui seraient à la mode, à ne pas l’abaisser au niveau de leurs propres paroles. C’est du caractère prophétique de la mission de l’Église qu’il en va. Le propre de la mission de l’Église est de savoir dire aujourd’hui la parole éternelle de Dieu, de savoir annoncer aujourd’hui « le Christ qui est le même hier, aujourd’hui et à jamais » (He 13,8), de savoir décliner « l’évangile éternel » (Ap 14,6) pour l’aujourd’hui. Et c’est là aussi le défi que les catéchistes sont appelés à relever. Cela doit les engager dans une tâche d’intelligence créative, et tout à la fois fidèle.

Il n’est pas facile de discerner les signes des temps: les résultats d’enquêtes sociologiques n’y suffisent pas, mais il s’agit toujours d’une opération spirituelle. En particulier, il me semble que ceux qui annoncent l’évangile aujourd’hui sont appelés à le faire en prêtant une écoute profonde à l’humanité des personnes à qui ils s’adressent. En montrant que la parole de Dieu et la personne du Christ ont beaucoup à dire à la vie humaine, qu’ils savent orienter l’humain et le mettre en valeur, les catéchistes pourront être crédibles pour présenter le Christ comme « chemin, vérité et vie » (Jn 14,6). L’évangélisation et la catéchèse devront donc s’accompagner d’une grande attention à l’humain, à ses potentialités et à ses faiblesses, à ses blessures, à ses souffrances, à ses problèmes, ainsi qu’à ses beautés et à ses joies. Et elles devront savoir ne jamais juger, mais corriger et orienter avec fermeté et douceur. Cela est essentiel en particulier devant des jeunes qui doivent trouver le temps et la manière de se dire, de dire leurs problématiques humaines, pour pouvoir accéder à une adhésion à la parole et à la personne de Jésus. La parole de Dieu, dont l’humanité de Jésus de Nazareth a fait le récit, exige de ceux qui l’annoncent qu’ils sachent la vivre et la transmettre comme une réalité humanisante, capable d’ouvrir un horizon et de créer sens dans des situations humaines concrètes.

Si le prophète est celui qui fait signe, l’Église, obéissant à son mandat prophétique, est appelée à être signe et à décliner sa vocation prophétique comme une « invention de sens », comme découverte et création de sens. Les théoriciens du post-moderne nous disent que les questions d’aujourd’hui – et plus encore celles de demain – concernent la fonctionnalité et l’utilité des choses, des notions et des savoirs («À quoi ça sert? Est-ce efficace? Est-ce rentable?»), et non leur vérité ou leur beauté: l’Église peut alors résister à cette tendance, en cherchant à se situer comme un lieu où – par obéissance à la parole de Dieu qui donne sens à l’histoire et au monde – la question du sens est sauvegardée comme ce qui peut véritablement humaniser l’homme.

Si la prophétie est historique, si elle utilise toujours des langages différents et prend des formes nouvelles, en s’adaptant aux diverses situations historiques, culturelles, géographiques, elle doit aujourd’hui assumer, dans nos pays et dans nos Églises, la forme de l’invention du sens, en vivant et en transmettant la foi comme un «chemin de sens». C’est l’essence même du christianisme qui est en jeu, lui qui vit de la promesse de Dieu accomplie et relancée en Christ; il en va donc aussi de la raison d’être de l’Église, qui vit de la mémoire de la passion, mort et résurrection du Christ comme événement et promesse de salut pour l’humanité. Ces mots de Dietrich Bonhoeffer prennent aujourd’hui une force inégalée: «La notion non biblique de “sens” n’est qu’une traduction de ce que la Bible appelle “promesse”.» Dans le Nouveau Testament, cette promesse prend le nom et le visage du Christ, et elle exige des communautés chrétiennes qu’elles sachent faire le récit du Christ qui «nous enseigne à vivre» (Tt 2,12), qui donne ainsi une direction, une finalité, une signification et une beauté à la vie humaine.

Honorer le Christ qui enseigne à vivre, cela signifie transmettre des symboles et des clés herméneutiques de la réalité, rappeler que l’être humain est tel s’il continue à s’interroger sur soi-même, à réfléchir à la mort, à accepter comme le constituant les énigmes qu’il découvre en soi, à reconnaître dans la rencontre et dans la relation avec l’autre la beauté possible de l’existence, à se percevoir soi-même comme une tâche à réaliser. Cela signifie valoriser la dimension sapientiale de l’Écriture et de la figure même du Christ, manifester dans sa propre vie que le Christ est un motif suffisant pour vivre, que des hommes et des femmes peuvent se réunir et vivre ensemble une vie humanisée au nom du Christ, par amour pour lui et à cause de lui. Cela signifie rappeler que le Christ, et donc l’Évangile, la promesse du Père, peut devenir un motif pour donner sa vie et pour affronter la mort, qu’il peut ainsi donner un sens à la mort après avoir donné sens à la vie. La prophétie la plus radicale du christianisme est sans doute que la mort n’a pas le dernier mot, mais que la Parole de Dieu peut rappeler les morts à la vie. Annoncer le Christ ressuscité comme la parole définitive et salvifique de Dieu pour l’humanité, voilà la tâche prophétique de l’Église pour tous les temps.

2.5 Une parole qui suscite la communion

Entre le Dieu qui parle à l’Église et cette dernière qui annonce la parole de Dieu qui s’est définitivement révélée dans l’homme Jésus Christ, un mouvement de communication et de communion s’établit. C’est ce qu’exprime avec densité théologique le prologue de la première lettre de Jean: « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe (Lógos) de vie – car la Vie s’est manifestée: nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue –, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1Jn 1,1-3).

Si la « communion », koinonía, définit la vie du Dieu trinitaire et la profondeur de son mystère, l’Église ne peut qu’être traversée de cette même vie pour pouvoir faire de manière crédible le récit de Dieu. En effet, « l’Église est la communion toujours renouvelée des hommes et des femmes qui écoutent la Parole de Dieu et en témoignent » (Karl Barth). Placée sous le primat de la parole de Dieu, l’Église se laisse habiter par la vie divine et elle devient comme un sacrement de sa présence, en se structurant en communion. En tant que communion, l’Église est une image de l’humanité réconciliée et une prophétie du Royaume. De cette manière, l’Église n’apparaît pas simplement comme sujet de l’évangélisation, mais elle devient elle-même évangile; elle ne se limite pas à accomplir son service d’annonce de la parole de Dieu, mais elle devient elle-même mémoire vivante de la parole de Dieu. Cela se manifeste clairement, dans toute sa puissance spirituelle, au moment où l’Église célèbre l’eucharistie.

Ecclésia 2007 Basilique Saint-Pie-X, Lourdes – vendredi 26 octobre 2007