Formation Permanente – Français /2022

PRIÈRE ET EVANGÉLISATION
Enzo Bianchi

La définition “classique” de la prière comme élévation de l’âme vers Dieu apparaît aujourd’hui insuffisante, aussi parce que la pensée contemporaine semble allergique aux conceptions verticales et ascendantes qui essaiment toute la spiritualité chrétienne. Si on est arrivé à se demander comment il est encore possible de prier après Auschwitz, c’est justement parce que la prière est considérée comme l’explicitation d’un désir humain qui a connu à ce moment-là l’échec, le manquement d’accomplissement, et partant on en a déduit que Dieu est mort, sans se demander si ce ne sont pas les hommes à être morts dans leur rapport avec la réalité divine. La présence de Dieu est donnée et non modelée ou atteinte par nous. Et il revient à nous d’accueillir l’épiphanie de sa venue ou son propre voilement provoqué par son retrait. Oui, «non mortui laudabunt te, Domine» (Sal 115,17), dit le psalmiste, non pas parce que les vivants ont le désir de Dieu, mais bien parce que notre Dieu est le Dieu des vivants : “Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et de Jacob. Ce n’est pas un Dieu des morts, mais le Dieu des vivants!” (Mc 12,26-27).

Notre Dieu, le Dieu de la révélation biblique, est le sujet, c’est le Dieu vivant qui n’est pas à la mesure de notre raisonnement, qui ne se trouve pas dans la logique de nos concepts mais bien dans ses propres actes. C’est lui qui établit depuis le début un dialogue avec nous, c’est lui qui, de la Genèse à l’Apocalypse, cherche, sollicite et appelle l’homme, lequel, face à cette révélation de Dieu dans l’histoire pour le salut et la libération des hommes, réagit dans la foi à travers bénédictions, louanges, actions de grâce, demandes, adorations, c’est à dire à travers la prière qui devient obéissance et qui s’exprime dans la charité envers Dieu et envers les autres.

Et c’est en tenant compte de cette prospective que je voudrais tenter de situer la prière dans le cadre biblique, d’où émerge toujours clairement que celle-ci n’est pas une recherche de Dieu mais une réponse, dont les formes sont contingentes et dont la finalité est la charité. La prière est en effet une ouverture à la communion de Dieu et donc à l’agape. Ainsi le “moi” qui s’élève à Dieu est définitivement décentré dans la prière, et l’agent, le sujet, est le Dieu qui nous a aimés en premier et qui, déversant son amour dans l’accueil de notre prière, se répand dans le monde à travers nous, êtres aimants.

Dans cette optique alors, la prière chrétienne est avant tout une écoute qui conduit à l’accueil d’une présence, la présence trinitaire. L’opération est simple mais n’est pas pour autant facile. Au contraire, elle est ardue et requiert capacité de silence, lutte contre l’idolâtrie du temps, sobriété. Toutefois c’est seulement ainsi que la prière peut retrouver la source de sa propre dimension évangélisatrice, le dialogue d’amour qui annonce la bonne nouvelle du Dieu ami des hommes.

La prière chrétienne est avant tout écoute

Si la prière est expression du désir humain, si elle est dite dans la recherche de Dieu, alors elle se nourrit avant tout de paroles et veut parler à Dieu ; mais si la prière est accueil d’une présence comme dans la révélation biblique, alors elle est avant tout écoute. Dieu parle : la prière est l’affirmation fondamentale qui traverse toute l’Ecriture, c’est la « grande chose » sans laquelle nous ne pourrions avoir aucune relation personnelle avec Dieu.

Avec une détermination absolue, avec sa libre initiative, gratuitement, Dieu s’est révélé à nous, pour entrer en relation avec nous, pour instaurer un dialogue, une communion. Dans le Deutéronome, cette profonde réflexion est suggéré à Moïse: « Interroge donc les temps anciens, ceux-là qui furent avant ton apparition : depuis le jour où Dieu a créé l’homme sur la terre et d’une extrémité des ciels à l’autre, y a-t-il eu chose plus grande que celle-là ou chose pareille a-t-elle été entendue ? Un peuple a-t-il écouté la voix de Dieu parler dans le feu comme tu l’as écoutée, tout en restant en vie ? (Dt 4,32-33). » Oui, voici la chose capitale : Dieu se révèle comme parole et fait d’Israël le peuple de l’écoute avant même le peuple de la foi, en lui dévoilant sa vocation permanente : appelé à écouter.

Ce n’est pas par hasard si la prière juive est rythmée du Shema’ Israel, de l’ « Ecoute, Israël », commandement répété plusieurs fois dans la loi, laquelle en revanche appelle rarement à parler avec Dieu. Si la prière de l’homme comme désir de Dieu présente un mouvement ascendant de paroles vers le ciel, l’écoute est finalisée par une Parole de Dieu descendante. Le vrai priant est l’écoutant, celui qui prête l’oreille à Dieu comme Abraham. Pour cela « écouter est préférable au sacrifice » (1Sam 15,22), c’est à dire préférable à tout autre rapport homme-Dieu qui s’appuie sur le fondement fragile de l’initiative humaine.

Cette vérité est admirablement réitérée au début de la Lettre aux Hébreux, début construit sur l’affirmation solennelle que Dieu a parlé dans l’histoire (sans complément direct) jusqu’à nous parler du Fils (cf. Eb 1,1-2), Jésus Christ, à qui va le shema‘, l’écoute, par commandement de la voix de Dieu : « Ceci est mon Fils bien- aimé, écoutez-le » (Mc 9,7).

Alors la prière authentique naît là où se trouve l’écoute, quand nous sommes conduits à reconnaître une Présence : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute” (1Sam 3,10). Ceci est la première attitude à avoir lors de la prière, attitude que nous sommes malheureusement tentés continuellement de transformer en : « Ecoute Seigneur, ton serviteur parle.»

L’écoute est bien une prière détenant une primauté absolue parce que reconnaissant l’initiative de Dieu, l’être de Dieu, sujet dans notre rencontre avec lui. Elle n’est pas simple passivité mais réponse active, action par excellence de la créature face à son Seigneur. A l’invitation de Dieu à demander et à formuler des requêtes devant lui, Salomon répond en demandant un lev shomea’, un « cœur écoutant », et il plut à Dieu que Salomon ait fait cette demande (cf. 1Re 3,9-10).

Voilà donc ce qui plaît au Seigneur dans notre prière, car la demande fruit de la Parole, de la volonté de Dieu, est la demande primordiale, la nécessité première. C’est l’ « Ecoute ! » qui, par l’attestation même de Dieu, est le premier commandement, celui qui permet le mieux de connaître et d’aimer le Seigneur Dieu unique, et d’aimer le prochain (cf. Mc 12,29-31). Voici donc résumé le mouvement de la prière chrétienne : de l’écoute, à la conscience de Dieu, à l’agape.

On ne le dira jamais assez : quand il n’y a pas comme primauté l’écoute de Dieu, la prière tend à devenir une activité humaine contrainte de se nourrir d’actes et de formules dans lesquelles on recherche la sécurité et la satisfaction de soi, le dernier espace de pouvoir et de domination, l’épiphanie d’une arrogance spirituelle, le substitut de l’exécution concrète de la volonté de Dieu, une discipline de concentration qui certes élimine les distractions mais n’élève pas au Seigneur qui parle. Du reste, les Evangiles, celui de Jean en particulier, nous rappellent que dans l’écoute est imprimée la marque des relations intratrinitaires elles-mêmes : Père, Fils et Saint Esprit font de l’écoute réciproque l’attitude fondante de leur communion.

L’accueil d’une Présence

L’écoute de la Parole de Dieu, conservée, gardée et méditée dans le cœur, ne peut aboutir à rien d’autre qu’indiquer en nous une Présence, la présence de Dieu, plus intime que ce que nous pouvons l’être pour nous-mêmes. La prière est alors une découverte de notre vérité intime, en d’autres termes, Dieu est présent en nous, mais non comme fruit de notre prière, non comme un résultat de notre désir – parce que sa présence est antérieure à notre effort d’y être attentif, celle-ci le précédant toujours –, mais comme don et remise de Dieu lui-même à travers sa Parole.

L’Ancien Testament témoigne dans son entièreté d’une initiation à l’accueil de la présence de Dieu, à l’hospitalité de l’Emmanuel (du Dieu-avec-nous), mais avec l’incarnation, la Parole s’est faite chaire et a installé sa demeure au milieu de nous. Ecouter la Parole signifie accueillir le Fils en tant que Seigneur et accepter qu’il vienne avec le Père placer sa demeure en nous (cf. Gv 14,23) par la médiation du Saint Esprit.

Ecouter le Fils ne signifie pas seulement entrer dans en Christô, demeurer en Christ, mais aussi devenir sa demeure, c’est-à-dire avoir le Christ en nous (cf. Rm 8,10; 2Cor 13,5; Col 1,27). « Je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20) n’est rien d’autre que la reconnaissance et l’accueil d’une Présence, c’est la foi chrétienne engendrée par l’écoute et érigée en fondement de la prière. Pour cela Paul dans 2Cor 13,5 invite les chrétiens à s’assurer qu’ils sont dans la foi, dans l’adhésion, en se mettant à l’épreuve : « Ne reconnaissez-vous pas que Jésus Christ est en vous ? ».

Nous sommes ici au cœur du processus de la prière chrétienne, mystère de notre relation filiale avec Dieu, mystère de notre communion personnelle avec le Fils Jésus Christ, mystère de notre assentiment à l’Esprit Saint qui intercède pour nous avec des gémissements ineffables. Découvrir la présence de Dieu signifie avant tout accepter que le sujet de la prière, le vrai protagoniste, soit l’Esprit Saint. C’est l’Esprit Saint que nous avons reçu et qui nous fait crier : « Abba, Père » (Rm 8,15) ; il nous pousse à nous adresser à Dieu non seulement comme à un « tu », à une présence personnelle, mais comme au Père. Il nous demande d’unir notre gémissement à son gémissement inexprimable qui monte au Père (cf. Rm 8,26). C’est l’Esprit qui, comme une source de vie qui nous est offerte, et du plus profond de notre être (intimior intimo meo!), peut ouvrir un dialogue entre nous et Dieu.

Par cette opération de l’Esprit Saint, nous tutoyons notre Dieu : « Ô Dieu, tu es mon Dieu » (Sal 63,2), et Dieu devient un Dieu à qui je peux parler et cesse d’être un Dieu duquel on tente de parler. Le cri de Moïse sur la mer Rouge « C’est mon Dieu » (Es 15,2), est appelé dans les psaumes Elohaj, « ô mon Dieu ! », mais ceux qui ne le reconnaissent pas l’identifient seulement comme le Dieu de… « Où est ton Dieu ? » (Sal 42,4). Reconnaître Dieu comme mon Dieu, me tourner à lui en l’appelant « Abbà, papa », signifie me rendre compte que Dieu habite en moi et en chacun de nous : il n’est pas au dehors de moi mais en mon for intérieur, il est autre que moi et pourtant il est en moi.

La prière devient alors une expérience spirituelle de celui qui n’est pas infiniment loin mais proche, voire au centre de la vie, comme l’écrivait Dietrich Bonhoeffer. Avec la venue du Verbe au milieu de nous, devenant homme, le « tu » divin nous habite et alors la prière se transforme en une approbation, une adhésion de notre part à cette vie dialogique, trinitaire, dont la source se trouve en Dieu. Au Père, par le Christ, dans le Saint Esprit. Faire nôtre la prière du Christ, ressentir ses propres sentiments, faire la volonté du Père : voilà la prière chrétienne à travers laquelle l’Esprit nous pousse à être toujours plus semblable au Fils toujours tourné vers le Père (cf. Gv 1,1).

Nous ne prions pas la TriUnité de Dieu mais nous prions plutôt en elle, entraînés dans la communion de vie et d’amour qui est une même relation divine. Nous sommes habités de Dieu et nous sommes attirés à l’identification avec le Fils, jusqu’à devenir le Fils de Dieu, car le Christ est le moi de mon moi, le moi authentique qui vit en mon intérieur à la place de mon moi.

C’est pour cela que l’intercession éternelle de Jésus glorifié existe : « Père… qu’ils soient une seule chose. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils soient une seule chose en nous » (Gv 17,21). En effet « celui qui adhère au Seigneur forme avec lui un seul esprit » (1Cor 6,17) est un parallèle à Gen 2,24 où l’homme, accueillant la présence de la femme, devient avec elle une seule chaire.

La prière est donc fonction de l’accueil d’une présence découverte, accueillie, désirée, demandée : une présence parfois immense, écrasante, comme dit le psalmiste : « Tu me scrutes, me connais… me surveilles quand je marche et quand je me repose, tu es présent lors de toutes mes actions… tu me précèdes, me suis, me serres… Où pourrais-je aller loin de ton esprit, où fuir loin de ton visage ? » (Sal 139,1-7); une présence parfois infiniment silencieuse jusqu’à épouser le visage, la forme de l’absence, de l’estompement. Celle-ci n’est jamais annexion de l’autre, mais respect de sa différence et désir de le connaître tel qu’il est.

Même dans le silence qui nous contraint de reconnaître l’altérité de l’Autre, Dieu se présente comme le Père pour qui reconnaît être son fils. Dans ce cas, le silence de la présence de Dieu n’apparaît pas comme indifférence mais comme signe de son don gratuit et de sa liberté ; c’est un silence de patience et de pédagogie dans lequel sa présence se différencie de mon désir, et ne se laisse pas épuiser par mes images et mes désirs. La présence est ainsi une réponse non pas à un désir inquiet et consommateur de son objet, mais à l’attente humble, confiante et persévérante, de sa venue. La vraie rencontre en fait n’est pas réduite à un besoin de l’autre, mais va au-delà du besoin, jusqu’à l’acceptation de l’Absence, de la renonciation comme forme de reconnaissance de l’Autre.

D’ailleurs, pour arriver à la Présence il faut passer par l’absence, et pour parvenir à la rencontre et au dialogue il est indispensable de vivre une acceptation de la différence. Notre écoute, qui nous prépare si bien à la présence, doit apprendre à écouter, acceptant le silence de l’Autre, sans céder à la tentation de se projeter dans nos paroles, mais nous unissant plutôt à la même parole de Jésus qui dans l’Esprit invoque et crie : « Abbà, Père ! ». Et le père est toujours là à écouter dans le secret (cf. Mt 6,4.6.18). Chaque jour, chaque heure, chaque moment notre cri s’unit ainsi à celui de l’Esprit qui invoque : Viens, Seigneur ! » (cf. Ap 22,17).

Ouverture à une communion

Dans la prière, la découverte d’une présence nous fait passer de l’écoute au dialogue, à la communion. Et c’est justement ici que la prière apparaît comme une activité délicate qui, s’enracinant dans le noyau le plus profond de notre être, peut devenir manipulable. La Parole arrive à nous, passe à travers notre être en nous poussant à prendre acte de la présence de Dieu en nous, mais doit également nous faire passer au Père. Si la vie est une adaptation au milieu ambiant, la prière, qui est vie spirituelle en acte, est une adaptation à notre ultime milieu ambiant qui est la réalité de Dieu dans laquelle tout et tous sont contenus.

Dans cette étape de la vie chrétienne la première chose à faire est de confesser nos faiblesses… L’exemplarité nous est donnée par le publicain de la parabole évangélique qui prie tel qu’il est, se présente à Dieu comme il est, accepte comme vérité propre ce que Dieu pense de lui (cf. Lc 18,13). Non seulement ses paroles sont un modèle pour nous mais surtout sa disposition intérieure. Seul celui qui est capable d’une attitude humble, pauvre mais bien réelle, peut se tenir devant Dieu et accepter d’être connu par lui pour ce qu’il est vraiment. D’autre part, notre connaissance de soi est imparfaite mais ce qui compte, c’est que nous sommes connus de Dieu (cf. 1Cor 13,12 e Gal 4,9).

C’est alors que vient le moment de la confession : « Nous ne savons pas quoi demander pour prier comme il se doit » ; nous ne connaissons même pas de façon satisfaisante nos plaintes, « mais l’Esprit intercède pour nous » (Rm 8,26). Il s’agit dès lors de supplier, de demander l’Esprit Saint : si dans la prière se trouvent des paroles à nous, les premières à balbutier sont celles qui invoquent l’Esprit Saint. La sollicitation de l’Esprit Saint est prioritaire et absolue par rapport à toutes les autres, parce qu’en elle tout est inclus : Jésus lui-même nous a formellement assuré que cette prière est toujours exaucée par le Père (cf. Lc 11,13). Même l’acte élémentaire de la foi n’est pas possible sans l’Esprit Saint, parce que « nul ne peut dire : “ Jésus est le Seigneur” sinon dans l’Esprit Saint » (1Cor 12,3). La communion avec la présence de Dieu advient à travers l’Esprit, et seul l’Esprit qui « scrute toute chose, même les profondeurs de Dieu » (1Cor 2,10), peut faire jaillir en nous des paroles qui deviennent dialogue avec Dieu, dans la louange, dans le remerciement, dans la demande, dans l’intercession : ce sera en effet l’Esprit qui les suggérera, les guidera, les soutiendra comme étant des paroles pouvant atteindre Dieu. L’Esprit opère toujours, comme opèrent le Père et le Fils (cf. Gv 5,17), et vient en aide à notre faiblesse.

Voilà la réponse première et fondamentale de nos paroles à l’écoute de la Parole, à la perception de la Présence. La promesse de Dieu annoncée par Zacharie (cf. Zc 12,10) s’est réalisée, et, l’Esprit, qui fait trouver la grâce et rend notre prière efficace, est diffusé dans nos cœurs pour nous apprendre à prier. Les façons de prier et l’objet de la prière sont intimement liés l’un à l’autre mais les deux sont encore plus intensément unis au don de l’Esprit qui, guidant notre prière, « prouve à notre esprit que nous sommes fils de Dieu » (Rm 8,16), crie dans nos cœurs et suscite en nous la prière sous toutes ses formes, provoque nos requêtes en toutes circonstances (cf. Ef 6,18). Ainsi « nous offrons le culte selon l’Esprit de Dieu et nous recevons la gloire du Christ Jésus au lieu de mettre notre confiance dans la chair. » 10 (Fil 3,3).

De cela naît notre parésie dans la prière (la prière est la foi qui parle !) : elle n’est pas seulement une confiance, la parésie est franchise, audace, elle est liberté d’être devant Dieu, de parler avec lui, de demander, d’attendre sa réponse qui est toujours un jugement. Voici le dialogue, ou mieux, le duo, la communion. Il ne s’agit pas de cacher la faiblesse, de ne pas sentir le poids du péché, mais de transcender la connaissance que nous avons de nous-mêmes en faveur de la connaissance que Dieu a de nous. Qui prie avec parésie sait être egapeménos, aimé de Dieu, connaît l’agape de celui qui en premier l’a aimé, de celui qui lui a pardonné alors qu’il était encore un pécheur et un ennemi (cf. Rm 5,6 ss.), de celui qui lui offre constamment son amour qui pour s’exprimer a besoin de communion.

Il ne s’agit pas de spiritualiser la prière qui nous est enseignée par Jésus, canon, lex orandi de toute prière chrétienne ; elle nous enseigne à demander aussi le pain quotidien nécessaire à notre vie. Il s’agit toutefois d’entrer dans la logique de Jésus et du Père, dans la logique de la communion de celui qui nous aime fidèlement sans relâche. Alors dans l’acceptation de cet amour la prière trouve son télos : l’agape de Dieu qui devient en nous amour pour tous les hommes, com-passion, jusqu’à arriver à l’amour pour les ennemis. Le commandement de Jésus: « Priez pour vos ennemis » (cf. Lc 6,27-28) n’est pas seulement une plus grande envergure conférée à la prière, mais une participation à l’amour de Dieu qui nous aime tous, pécheurs et par nature ses ennemis (cf. Rm 5,6 ss.), qui fait pleuvoir ses bénédictions sur les justes et sur les injustes (cf. Mt 5,45).

Ici nous découvrons que toutes nos formes de prières, y compris la liturgie et les sacrements, sont contingence pure, et partant nous repoussons le vieil homme qui est en nous et qui est toujours tenté par ses ambitions religieuses de substituer les efforts et les moyens à la fin. Un moine qui connaît bien la valeur de la prière et y discerne bien le télos écrit ainsi :

« Quand je pense aux cinq heures que je passe quotidiennement dans la prière, elles m’apparaissent comme un immense tas de sable que je traîne devant Dieu. De temps en temps, se dévoilent à vous des pépites d’offrande authentique et seules ces pépites ont de l’importance. Celles-ci affleurent cependant sur un mode rigoureusement imprévisible et il n’existe malheureusement aucune méthode pour les filtrer à l’avance et donc les avoir elles seules à présenter, évitant ainsi de traîner tout ce tas de sable dans lequel elles se trouvent dissimulées. Ainsi ce transport, dans son impuissance et dans sa persévérance, reste un geste important à accomplir. Ce travail sert, je l’espère, à saisir toujours plus mon être dans ses profondeurs les plus lointaines, de sorte que je devienne un être qui consciemment ou inconsciemment ne fait et ne veut rien d’autre qu’être devant Dieu connaissant son amour et entraînant tous les hommes qui lui sont proches ».

Prière et évangélisation

Pour conclure cette réflexion, nous pouvons affirmer avec beaucoup de franchise qu’entre prière et évangélisation il y a bien plus qu’un simple rapport : en vérité l’évangélisation ne saurait être authentique si elle n’a pas comme source la prière. Seul celui qui est évangélisé peut évangéliser, seul celui qui a écouté la parole de Dieu – et nous avons vu combien cette écoute est le fondement de la prière – peut la diffuser. En plus, l’évangélisation, outre le fait qu’elle naît de la prière considérée comme écoute, doit être toujours accompagnée de la prière comme invocation de l’Esprit Saint, car c’est à travers lui que l’évangélisation s’effectue et que beaucoup écoutent la bonne nouvelle de l’Evangile.

Jésus lui-même reste l’exemple de l’évangélisation qui accompagne sa parole et son action de la prière au Père : « Veillant dans la nuit, se retirant à l’écart, anticipant l’aurore » (cf. Lc 6,12; 9,18; 11,1 e passim). Et c’est justement en vue de la mission demandée aux disciples de prier le « Père de la moisson afin qu’il envoie des ouvriers » pour sa récolte (Mt 9,38), que l’apôtre Paul demandera aux chrétiens de Thessalonique : « Priez pour que la Parole de Dieu se répande et soit glorifiée comme elle l’a été auprès de vous » (2Ts 3,1), et à ceux de Colosse : « Priez aussi pour nous, pour que Dieu nous ouvre la porte de la prédication (Col 4,3). »

Oui, le service de la Parole et la prière sont intimement liés (cf. At 6,4), comme le témoigne l’entièreté de la mission de l’apôtre Paul dont l’œuvre infatigable d’annonciateur de l’Evangile de Jésus Christ est rythmée par la prière : dans la prière, il demande que s’ouvrent les voies de l’annonce de la Bonne Nouvelle (cf. Rm 1,10), sollicite les chrétiens à prier comme contribution à sa lutte missionnaire dans le monde (cf. Rm 15,30) et, dans la prière, il rend louange, élève les remerciements à Dieu pour la venue de l’évangélisation (cf. 1Ts 1,2; Col 1,3; Rm 16,25-27; 1Cor 1,4; Fil 1,3ss.).

Oui, celui qui évangélise n’a rien de lui-même à annoncer aux autres ! Comme Saint Dominique l’avait perçu avec sagesse évangélique, il s’agit de transmettre ce qui s’est contemplé dans la prière. Contemplata tradere : ce que l’évangélisateur annonce il l’a reçu de Dieu et cette transmission de la Parole de vie ne peut advenir que dans la prière.

BRUXELLES – TOUSSAINT 2006