Formation Permanente – Français 11/2021

Méditations pour les fêtes de Noël
Anselm Grün

Anselm Grün, moine bénédictin, est abbé du monastère de Münsterschwarzach en Allemagne. Docteur en théologie et psychologue, il est accompagnateur spirituel. Ses livres connaissent un grand succès en Europe. Plusieurs ont été traduits en français.

L’Avent

1. L’Avent, adventus : advenit – il arrive

Le mot d’origine latine « Avent » signifie « arrivée ». Nous attendons la venue de Jésus-Christ dans notre monde. L’Église parle d’un triple « avent » : la venue de Jésus lors de sa naissance, il y a deux mille ans, sa venue intérieure en nous, aujourd’hui, et son retour en majesté à la fin des temps. Mais en quoi la venue du Christ nous concerne-t-elle, d’une façon générale ? Ne vaudrait-il pas mieux que vienne pour nous l’Ami, ou l’Amie ? Ne faudrait-il pas plutôt une autre forme de gouvernement, de société ? Quel effet peut donc bien produire la venue de Jésus dans notre vie, dans notre monde ?

Souvent j’entends cette plainte : « Je ne sais même pas encore tout à fait où j’en suis, ni quelle est ma place. Qu’on me laisse donc la trouver, pour commencer ! » La plupart du temps, nous ne sommes pas vraiment là où nous sommes. Nous ne savons pas encore où nous en sommes, au fond de notre âme. Cependant, nous employons cette notion de « place » aussi dans un autre sens. Nous disons d’un être qu’il sait se faire sa place parmi les autres, qu’il est bien reçu par eux. Tel nouveau chef de service est bien reçu par ses collaborateurs, il sait se faire accepter, il est apprécié.

Lors de l’Avent, nous fêtons la venue de Jésus-Christ parmi nous, dans nos cœurs. Cela signifie d’abord que Jésus vient à nous, qu’il frappe à la porte de notre cœur. Bien entendu, nous savons qu’il est déjà venu. Il est venu sur cette terre, il y a deux mille ans, sous sa forme humaine, pour être avec nous. Et il y a bien longtemps qu’il est là avec nous. Il est parmi nous quand nous célébrons le service divin. Mais si nous l’éprouvons comme Celui qui vient, c’est parce que nous ne sommes pas encore, nous-mêmes, vraiment arrivés chez nous. Karl Valentin a dit cela de façon tout à fait excellente : « Ce soir, j’ai de la visite. J’espère que je serai là, chez moi ! » Souvent, nous ne sommes pas chez nous en nous-mêmes. Nous sommes quelque part, n’importe où, dans nos pensées, nos sentiments. Nous nous promenons avec eux. Comme nous ne sommes pas chez nous, nous éprouvons le Christ, qui est là depuis toujours, comme Celui qui vient. La question est de savoir si, ce Jésus qui vient, nous le recevons vraiment, s’il réussit à se faire entendre quand il frappe à notre porte, ou si nous ne l’entendons pas.

Le mot « aventure » vient du latin populaire adventura : ce qui va arriver ce qui doit arriver, participe futur de advenire, advenir. Quand Dieu vient à nous, c’est toujours pour nous une aventure. Alors toutes nos certitudes les mieux établies s’effondrent. De nombreux contes ont pour thème un être qui attend la venue de Dieu. Il prépare un repas de fête, mais les autres contrecarrent ses préparatifs. Un pauvre vient à lui et lui demande de l’aide; il le renvoie. Un jeune vient à lui, mais le dérange dans son attente de Dieu. En fait, c’est Dieu lui-même qui est venu en ces êtres démunis. Mais nous sommes tellement fixés sur nos images de Dieu que, quand il vient, nous ne le voyons pas. Nous attendons toujours une venue qui sorte de l’ordinaire, et ne remarquons absolument pas que Dieu vient à nous tous les jours, sous la forme d’êtres qui nous demandent quelque chose, d’êtres qui nous font le don d’un sourire. Chaque rencontre d’un être humain est une aventure, une venue de Dieu vers nous, mais qui ne devient un événement particulier que si nous y sommes ouverts.

Dans En attendant Godot, cette pièce dont le thème est précisément l’Avent, Samuel Beckett montre les deux clochards Vladimir et Estragon attendant en vain un certain M. Godot. Ils attendent, attendent sans fin, mais Godot ne vient pas. Ils essaient de se pendre, mais sans succès : la corde se casse. À ce moment, Estragon dit : « Et s’il vient ? » Et Vladimir répond : « Nous serons sauvés. » Si Dieu vient à nous, nous sommes sauvés. C’est ce que bien des gens attendent aujourd’hui. Mais leur attente est vaine :ils ne perçoivent pas la venue de Dieu.

Dieu, il vient à tout instant. C’est ce que disent les mystiques. La question est de savoir si nous remarquons sa venue. Il vient à nous sans bruit dans les élans de notre cœur. C’est ainsi qu’il frappe à notre porte : il voudrait entrer. Mais peut-être sommes-nous trop occupés de nous-mêmes pour l’entendre frapper. Si nous sommes chez nous, si nous communiquons avec nous-mêmes, alors nous pouvons l’entendre frapper et lui ouvrir la porte. S’il entre dans notre cœur, nous sommes sauvés, nous sommes délivrés de notre aliénation, de notre division intérieure, nous avons un nouvel accès à nous-mêmes, nous savons qui nous sommes. Toi qui me lis, le temps de l’Avent t’invite à accéder à toi-même afin que le Christ puisse y accéder aussi, à tout instant, et aussi à la fin du temps, de ton temps à toi, quand il viendra vers toi dans sa majesté pour que tu restes à jamais avec lui et avec toi-même, arrivé au but de ta quête.

2. L’attente

L’attente : c’est l’attitude à laquelle l’Avent ne cesse de nous inviter :« Soyez semblables, vous, à des gens qui attendent leur maître à son retour de noces, pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera » (Luc, 12, 36). Attendre, c’est être tendu, il y a quelque chose à attendre : le retour du maître parti assister à une noce. Ou bien, même, le Fiancé en personne, ainsi qu’il est raconté dans la parabole des « vierges folles » ou « sot­tes » et des « vierges sages » ou « sensées » (Matthieu, 25, 1 sqq.) L’attente suscite en l’être humain une saine tension. Qui attend n’en est pas à tuer le temps par ennui ; il est tout entier tourné vers un but. Le but de cette attente, c’est une fête, la fête de notre incarnation humaine, de l’accession à nous-mêmes, de l’union par laquelle nous ne ferons plus qu’un avec Dieu. Mais nous n’attendons pas Dieu, simplement : Dieu nous attend aussi; il attend que nous nous ouvrions à la vie et à l’amour.

Le mot français « attendre », du latin attendere, « faire attention », évoque l’attitude de l’observateur à son poste, d’où il veille, il monte une garde vigilante. Attendre, c’est donc regarder tout autour de soi si quelqu’un s’approche, si quel­que chose vient vers nous. Mais cela peut aussi vouloir dire : veiller sur quelque chose, sur un être, en prendre un soin attentif, comme le gardien ou le garde-malade. L’attente produit sur nous deux effets : elle élargit notre vision et nous rend attentifs à l’instant présent, à ce que nous y vivons, aux êtres avec lesquels nous sommes en train de parler. L’attente nous donne un cœur plus vaste. Lorsque j’attends, je sens que je ne me suffis pas à moi-même. Chacun de nous connaît cela, l’attente d’un ami, d’une amie. On regarde sa montre à tout instant, pour savoir si le moment de sa venue est arrivé. On est tendu vers l’instant où l’ami, l’amie descend du train ou sonne à la porte. Et quelle déception, si c’est quelqu’un d’autre qui sonne ! L’attente provoque donc chez nous une tension excitante ; nous sommes tendus vers ce qui nous touche au cœur et le fait battre plus fort, vers ce qui comble notre désir.

Bien des gens aujourd’hui ne savent plus attendre. Le temps de l’Avent, ils ne le vivent pas comme celui de l’attente, mais comme une anticipation de Noël. Certains fêtent Noël constamment, au lieu d’être aux aguets et de tendre leur cœur, dans l’attente, vers le mystère de la Nativité. Les enfants ne savent pas attendre que leur mère ait achevé le bénédicité ; il faut qu’ils se mettent tout de suite à manger, dès qu’il y a quelque chose sur la table. Ils n’attendent même pas que le chocolat soit dans le panier, il faut qu’ils le mangent avant même qu’il ne soit payé à la caisse du supermarché. À la caisse, au guichet, les gens ne peu­vent pas attendre; ils se faufilent pour passer avant les autres. Or il s’agit là de quelque chose d’important : qui ne sait pas attendre ne développera jamais un Moi fort; s’il éprouve un besoin, il sera toujours obligé de le satisfaire tout de suite. Mais alors il tombera sous la dépendance de tous ses besoins.

L’attente nous donne la liberté intérieure. Si nous sommes capables d’attendre jus­qu’à ce que notre besoin soit satisfait, alors nous supporterons aussi la tension que produit en nous l’attente. Et non seulement notre cœur en devient plus vaste, mais encore cela nous donne le sentiment que notre vie n’est pas banale. Nous voyons cela quand ce que nous attendons est mystérieux : ce que nous attendons alors, c’est la réalisation de notre plus profond désir. Ainsi, nous apprenons qu’il y a plus en nous que ce que nous pouvons nous donner nous-mêmes. L’attente nous montre que l’essentiel ne peut être qu’un cadeau qui nous est fait.

Peux-tu te rappeler, toi qui me lis, ce que tu as éprouvé quand tu attendais quelque chose? Tu as invité des amis pour une fête. Si quelqu’un arrive trop tôt, il perturbe ton attente. Quelque chose se perd pour toi : la tension, ce qu’il y a d’excitant dans l’attente, la joie liée à l’idée de la fête à venir, la préparation intérieure à cette fête. Il a manqué une étape : celle de l’attention qui fait partie de l’attente. Tu ne peux plus être attentif à ton cœur, à tous les désirs fervents qui montent en lui. Mais si personne n’est encore là au moment fixé, tu es égale­ment déçu. Alors, l’attente est comme un arc trop tendu ; il te vient des pensées de ce genre : « Ils n’ont pas d’affection pour moi. Je ne leur suis rien. Cela, ils ne peu­vent le faire qu ‘à moi. Pour eux, il y a plus important que moi. »

Qu’est-ce qui donne à l’attente sa tension positive ? Comment se sent-on en attendant la venue d’un être cher? C’est quelque chose de neuf qui survient dans notre vie, un cadeau que nous recevons. L’idée que cet être va venir nous remplit de joie. Nous nous sentons forts ; des sentiments puissants montent en nous. C’est que nous ne sommes pas seuls à attendre; nous sommes aussi attendus. Comment nous sentons-nous quand d’autres nous attendent; quand c’est Dieu qui nous attend ? Ces attentes des autres, elles peuvent nous donner le sentiment d’une contrainte ; mais quand personne n’attend plus rien de nous, nous nous sen­tons superflus. L’Avent t’invite, toi qui me lis, à dilater ton cœur dans l’attente, et à te ressaisir comme quelqu’un qui est attendu. Tu es précieux ; beaucoup d’êtres t’attendent. Dieu t’attend, afin que tu accèdes à la vraie vie.

Peut-être éprouves-tu, chaque fois que tu attends, quelque chose de ce que tu ressentais, enfant, dans l’attente de Noël. Je me rappelle très bien comment, quand j’étais petit, nous attendions l’Enfant Jésus et la distribution des cadeaux. II y avait une tension bien particulière. Nous allions nous promener avec notre père, dans la nuit noire, nous voyions partout, dans les maisons, les lumières allumées. Et puis nous devions attendre en haut, dans nos chambres, jusqu’au moment où la cloche de Noël se mettait à sonner. C’était une expérience pleine de mystère que de revenir alors dans la grande salle éclairée seulement par des bougies. Les situations vécues dans l’enfance s’impriment profondément dans l’âme. Par la suite encore, nous retrouvons toujours la douceur du foyer quand quelque chose vient ranimer ces sentiments de jadis. Il reste probablement dans toute attente une trace de l’attente de Noël, l’intuition plus ou moins obscure que notre vie va être rendue plus lumineuse et plus heureuse par la venue d’un être ou d’un événement.

3. La nostalgie

L’Avent c’est le temps de la nostalgie. La nostalgie, c’est le désir amoureux de ce qui peut pleinement combler et pacifier notre cœur. Elle est toujours liée à l’amour, au cœur, qu’elle rend plus vaste. Selon saint Augustin, la nostalgie est une disposition fondamentale de l’être humain. Par nature, l’homme est plein du désir nostalgique de Dieu. La chose n’est pas toujours évidente, mais dans tout désir nostalgique, sur cette terre, on peut percevoir l’écho de cette nostalgie ultime. Quand je désire avec passion réussir, posséder, être riche, voir ma valeur reconnue, toujours ce désir va au-delà de tout ce qui est accessible. Il n’est pas de reconnaissance qui puisse satisfaire entièrement mon désir. Il n’est pas de richesse qui puisse me donner une paix totale. Au fond de tous ces désirs, en fin de compte, il y a le désir de Dieu. Cela, saint Augustin l’a saisi dans une formule devenue classique : « Notre cœur reste dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il trouve la paix en toi, mon Dieu. »

Celui qui refoule son désir de Dieu devient l’esclave de désirs maladifs. Le désir qui asservit naît toujours du désir libérateur refoulé. L’Avent, c’est le moment où nous devrions retransformer nos désirs maladifs en un désir libérateur. Chacun de nous connaît des désirs qui asservissent, ces dépendances intérieures. Il n’y a pas seulement ceux qui sont évidents : l’alcoolisme, la toxicomanie, la dépendance médicamenteuse, l’intoxication par le travail, la dépendance relationnelle, sexuelle, la passion du jeu. Dès que nous tombons sous la dépendance d’une chose ou d’une habitude de comportement, il se forme en nous une telle structure maladive. Nous ne pouvons plus nous passer de ce comportement, de cette chose. L’art de la libération consisterait à examiner avec soin nos dépendances et à y découvrir la nostalgie qui nous montre que notre désir va bien au-delà de la banalité du quotidien. Ce qu’elles recèlent, en dernière analyse, c’est la nostalgie du foyer, de la sécurité, du paradis perdu. Or ce n’est pas là le signe d’une évolution défectueuse ou morbide, l’expression d’une immaturité et d’une tendance régressive. C’est un tout autre signe : celui de l’intuition que nous ne pouvons affronter le combat de la vie que si nous sommes chez nous en nous-mêmes et si nous sentons qu’il y a en nous un mystère, et que ce mystère, c’est Dieu.

Lorsque pendant l’Avent je prends conscience de ma nostalgie, je peux me réconcilier avec ce que ma vie a de très ordinaire. Alors je suis en mesure de donner congé à l’illusion que mon activité professionnelle doive me combler entièrement, que l’harmonie puisse régner toujours dans ma famille, ou qu’il me soit possible de réussir en tout et d’être aimé de tous. Beaucoup de gens se cramponnent obstinément à de telles illusions. Et quand l’existence ne les réalise pas, ils le refoulent en peignant leur vie en rose. Se racontant, ils sont très portés à l’exagération; leurs récits sont toujours plus passionnants que leur réalité; tout en eux est bien particulier, ce qui leur arrive en ce moment même est toujours extraordinaire. Ils visent à masquer ainsi le fait qu’ils sont empêtrés dans une crise profonde. Ils ferment les yeux sur la banalité de leur vie, et entretiennent, en donnant de celle-ci une description hyperbolique, leur illusion de n’être pas comme tout le monde.

La nostalgie a un effet positif. Elle nous garde de demander à notre vie plus qu’elle ne saurait nous donner, et d’accabler les autres du poids de nos souhaits. Nous pouvons ainsi nous réconcilier avec notre vie quotidienne telle qu’elle est. Et nous pouvons accepter les gens tels qu’ils sont. Cela s’applique à nos partenaires, aussi bien dans le travail que dans le mariage. La nostalgie nous fait accéder à un au-delà de ce monde. Il y a en nous quelque chose qui est au-delà du monde et sur quoi le monde n’a pas de prise. C’est pourquoi la nostalgie nous libère de l’enchaînement au monde. J’accepte le fait que nul être humain ne puisse satisfaire ma nostalgie la plus profonde. Établi dans cette attitude, je peux rencontrer l’autre en toute liberté, sans le contraindre par des attentes excessives à correspondre à une image figée. La nostalgie me permet d’être ouvert aux autres sans aucun préjugé. Ainsi, je peux goûter la rencontre et la relation sans leur demander toujours plus qu’elles ne m’apportent. L’autre me renvoie vers Dieu, sans avoir l’obligation d’être Dieu lui-même.

Saint-Exupéry a dit quelque part — la formule est connue — que si l’on veut construire un navire, il faut apprendre aux hommes à désirer l’immensité de la mer. Le désir nostalgique recèle donc une force qui nous rend capables d’aborder les utopies de façon tout à fait concrète. C’est lui qui a poussé les gens du Moyen Âge à construire les grandes cathédrales; cet art des bâtisseurs vivait de leur nostalgie. C’est d’elle que la musique tient sa vie; elle est une fenêtre ouverte sur le ciel. Tout art est, en dernière analyse, un reflet annonciateur de l’éternité, de ce qui n’a jamais encore existé, l’expression du désir de ce qui est absolument autre. La nostalgie à le pouvoir de dynamiter le béton, de briser la cuirasse dont nous nous sommes enveloppés pour devenir insensibles à ce monde qui est au-delà du monde; elle ouvre l’étroitesse de notre monde à nous, et maintient l’ouverture de l’horizon qui se présente à nous. Elle ne se ferme pas à ce que les réalités de la vie ont d’effrayant. Elle nous met sur la trace d’une espérance qui nous permet de regarder la réalité en face sans sombrer dans le désespoir.

Toi qui me lis, demande-toi sans cesse, pendant l’Avent, quel est en réalité ton désir le plus profond. Si tu établis le contact avec lui, ton cœur en deviendra plus vaste. Tu te sentiras libre, même si l’espace autour de toi est resserré. Fais confiance à ton désir de te sentir chez toi, en sécurité, de vivre la vraie vie, d’aimer vraiment. Si tu chantes les cantiques de l’Avent ou si tu entends lire les textes du prophète Isaïe, laisse ces paroles pénétrer en toi de telle façon qu’elles attisent ta nostalgie. Elles donneront de l’ampleur à ta vie et te mèneront vers la source de vie qui jaillit en toi sans se laisser entraver par les murs de pierre qui t’environnent.

4. La veille

L’un de nos cantiques préférés, au temps de l’Avent, nous y invite : « Éveillez-vous, nous dit la voix. » L’éveil, c’est l’esprit même de l’Avent. Nous ne pouvons accueillir la venue de Dieu que si nous sortons du sommeil, si nous nous dépouillons des illusions que nous nous sommes faites sur la vie. L’Avent, ce n’est pas la fuite dans un beau rêve éveillé; c’est au contraire l’éveil à la réalité. La réalité authentique, c’est Dieu. Mais, parce que la plupart du temps nous dormons et nous errons dans quelque rêve éveillé, nous ne sentons pas que Dieu vient à nous, jour après jour, et que nous baignons entièrement dans sa présence aimante et secourable.

Cependant, il ne s’agit pas seulement de nous éveiller, mais d’adopter la veille comme attitude fondamentale. Le sens propre du verbe « veiller », c’est : rester en état d’éveil, de vigilance, pendant le temps où l’on est censé dormir. Veiller, c’est vivre consciemment chaque instant qui passe, être pleinement présent, vraiment vivant. La vigilance requiert la sobriété. Est vigilant celui qui ne s’étourdit pas, ni par des drogues, ni par l’esprit de consommation, ni par le divertissement. Pendant l’Avent, bien des gens s’étourdissent par une activité fébrile, qu’ils propagent autour d’eux. Ils pensent devoir alors expédier toute la correspondance qu’ils ont ajournée l’année durant. Contre cette anesthésie, l’on peut tenter de s’exercer, pendant l’Avent, à une autre attitude : celle de la sobriété et de la vigilance. Si l’on traverse en état de vigilance les zones piétonnières d’une ville, on comprendra combien superflue est l’agitation fébrile par laquelle tant de gens sont poussés à fuir la réalité authentique. L’état de veille et de vigilance nous apprend quel est le véritable enjeu des fêtes de Noël.

Au temps de l’Avent, nous nous entendons rappeler sans cesse les exhortations de l’Écriture : nous devons veiller, comme les « vierges sages » ou comme le serviteur fidèle, car nous ne savons pas quand le Seigneur va venir. Le Seigneur peut venir la nuit comme un fiancé qui nous invite à la fête. Si nous dormons, nous manquerons la fête de notre incarnation, de notre accession à la véritable humanité, à l’unité avec Dieu. Mais le Seigneur peut aussi venir la nuit comme un voleur : « Si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure. » (Matthieu, 24, 43). Pendant la nuit nous devons veiller, parce que le Seigneur n’annoncera pas sa venue. Il viendra à la dérobée, comme un voleur. Et c’est seulement si nous sommes éveillés, comptant heure après heure sur sa venue, que nous pourrons l’accueillir dans notre maison.

La veille, la vigilance, ce n’est pas l’attitude fondamentale qu’il nous faudrait adopter seulement pendant l’Avent. À Noël aussi nous entendons parler de ces bergers qui montaient la garde durant la nuit. C’est parce qu’ils veillaient qu’ils entendirent proclamer la Bonne Nouvelle de la naissance du Messie. Même la vigilance imprévue, involontaire, est bonne : si nous nous réveillons la nuit et ne pouvons plus nous rendormir, ne nous en défendons pas, mais saisissons cette occasion de veiller en toute conscience. Tendons l’oreille dans la nuit, dans le silence, vers notre cœur ! Que veut te dire Dieu ? Quel ange t’envoie-t-il pour t’annoncer une bonne nouvelle ? Peut-être commenceras-tu à comprendre pourquoi les moines ont toujours tellement aimé la veille de nuit. En effet, c’est précisément la nuit, quand nous veillons, que nous sommes sensibilisés au mystère de Dieu, qui cherche à nous empoigner.