
Jules Romains a écrit un roman qui s’appelle Le dieu des corps et finalement dans ce roman, on ne trouve ni Dieu, ni les corps, car on ne peut pas séparer l’un de l’autre ou l’un des autres, car justement le corps humain ne devient humain que par le resplendissement en lui de la Présence de Dieu.
Et saint Paul nous parlera, lui, vraiment du Dieu des corps, lorsque il nous dira, dans l’Epître aux Corinthiens, que nous sommes, que nos corps sont les membres de Jésus-Christ, que nos corps sont le temple du saint Esprit.
Il est nécessaire de refaire cette synthèse, de méditer sur cette harmonie pour comprendre l’Assomption, pour entrer dans la lumière de ce mystère qui est si souvent caricaturé. Car, justement, il y a dans l’Assomption, comme dans tous les dogmes, il y a une sagesse, il y a une profondeur, il y a une richesse d’expérience humaine incomparable.
Tous les dogmes, finalement, expriment l’incarnation de Dieu dans l’homme, expriment ce resplendissement de Dieu dans l’homme, expriment cette transfiguration de l’homme en Dieu. Et, lorsque on ne voit pas la dimension humaine dont nous nous accroissons par l’Evangile, on ne voit rien.
Essayons donc de retrouver, aujourd’hui, cette unité de l’homme en Dieu, dans le rayonnement précisément de ce mystère de l’Assomption. Vous comprenez et vous saisissez immédiatement la différence entre la mort d’un ivrogne qui a fait une chute et qui est tombé dans un fossé où on l’a trouvé, mort, et la mort de saint François d’Assise, qui est une mort de jubilation, une mort où tout le fait rencontre de Dieu, où la chair elle-même est le lance-fusées de l’immortalité, où il n’y a pas une fibre qui ne soit une présence pleine d’allégresse à Dieu. Cette mort n’est plus une mort. On sent que c’est une victoire sur la mort. On sent que c’est un acte libre. On sent que l’être, ici, est arrivé à son sommet et que François n’attend que ce moment pour joindre cet amour qui n’a cessé d’habiter son cœur et de fasciner son regard.
Ce n’est pas que nous livrions, d’ailleurs, l’ivrogne à une misère éternelle, mais nous sentons la distance. Et justement, il faut que nous comprenions que la mort est pour chacun de nous une expérience unique. Il n’y a pas une mort identique pour tous les hommes. Chacun meurt de sa propre mort, comme le disait Rilke. Chacun vit sa mort d’une manière unique et nous pouvons tous nous préparer à une mort qui soit une victoire sur la mort, qui soit une offrande, qui soit un acte libre, qui soit une rencontre avec l’éternel Amour.
Et, si justement la mort peut prendre un sens infiniment différent suivant le choix que chacun fait de sa vie, c’est que nous avons à créer notre corps. L’homme n’est jamais donné tout fait, l’homme est une possibilité. Un petit enfant c’est ce qui fait, d’ailleurs, toute l’admiration, qui font toute l’admiration que nous éprouvons devant lui c’est un faisceau de possibilités infinies, mais ces possibilités sont des possibilités, elles ne sont pas réalisées. Il faudra qu’il choisisse, il faudra qu’il s’accomplisse, il faudra qu’il se crée lui même, selon les possibilités qu’il porte en lui.
Nousavons donc à façonner notre corps, à le modeler, à imprimer en lui le visage de Dieu, à le libérer, à nous libérer tout entier de nos attaches cosmiques, c’est à dire à nous déprendre de toutes les forces obscures qui sont à l’œuvre dans l’univers, dans le monde végétal, dans le monde minéral, dans le monde animal. Nous avons à surmonter toutes ces forces, c’est à dire à les transfigurer, à les libérer, à leur donner un visage afin que en nous tout l’univers devienne une offrande et un élan libre et joyeux, vers l’éternel Amour.
Le corps humain, c’est donc un corps qui se fait, un corps qui devient, un corps qui se spiritualise, un corps qui devient esprit, un corps qui s’immortalise, un corps qui respire Dieu et qui le révèle. Et c’est pourquoi, justement, saint Paul nous rappelle que nos corps sont les membres de Jésus-Christ et qu’ils sont aussi, par-là même, les temples du saint Esprit, c’est à dire qu’ils ont une dignité, qu’ils ont une grandeur et une beauté divine et qu’à cause de cela même, il faut les respecter, comme le sanctuaire de la divinité.
Et c’est là que nous retrouvons justement le mystère de l’Assomption. Nous comprenons que plus un être s’élève, plus il s’intériorise, plus il pétrit son corps de lumière et de grâce, plus Dieu resplendit dans sa chair, plus aussi, il est vainqueur de la mort, plus tout son être devient un élan harmonieux vers Dieu qui est en lui, d’ailleurs, l’aimantation suprême qui l’aide à se créer. Car nous ne nous créons pas justement au hasard, nous nous créons suivant cet appel, au-dedans de nous, de la Présence divine qui est le pôle où convergent toutes nos aspirations.
Nouscomprenons que un être, plus il se libère, moins il est victime de la mort. Plus il peut aller à la rencontre du Seigneur, plus il peut oublier qu’il a quelque chose à quitter. Saint François ne quitte rien, c’est pourquoi il fait chanter le Cantique du Soleil, il emporte avec lui son univers, parce que tout l’univers, en lui, s’est mis à chanter.
A la limite, lorsque l’unité est parfaite, lorsque le corps respire tout entier la Présence divine, comme c’est le cas de Jésus-Christ et de sa mère, la mort ne signifie plus rien, car la mort n’a un sens, pour nous, que parce que la mort peut purifier quelque chose en nous.
La mort ne signifie pas autre chose que d’élaguer, que d’émonder, que de faire tomber les branches mortes. Tout cequi en nous est déjà flétri, tout ce qui en nous est déjà condamné, tout ce qui en nous ne peut pas vivre infiniment, c’est cela que la mort emporte. Et tout le reste demeure. Et tout le reste continu à mûrir et à grandir tandis que se prépare en nous cette immortalité où tout notre être et tout l’univers en nous va refleurir, suivant le choix que nous avons fait et suivant le degré d’amour auquel nous nous sommes élevés.
Et en Marie, justement, comme en Jésus, en Marie en dépendance de Jésus, en Marie parce que, justement, elle est tout entière le berceau de Jésus, en Marie parce que sa chair a fleuri en nous donnant le Christ, en elle tout est vie, tout est vie. La mort ne peut rien redresser, ne peut rien purifier, parce qu’en elle, tout déjà, tout déjà est revêtu de la clarté de Dieu, en elle tout respire de la vie éternelle. Et, si elle meurt comme Jésus est mort, ce ne sera pas d’une mort périssable, ce ne sera pas d’une mort, d’une mort de corruption, d’une mort où l’être se défait parce qu’il ne s’est pas encore construit. Elle mourra, comme Jésus, d’une mort d’amour, d’une mort de conformité à notre mort, d’une mort pour nous, d’une mort qui illumine la nôtre et qui nous aide à la vaincre et à la surmonter.
Il s’agit, justement, d’assimiler cette anthropologie, c’est à-dire cette vision de l’homme que nous donne l’Evangile pour entrer dans la Résurrection du Seigneur, à laquelle saint Paul fait allusion aujourd’hui, comme dans la résurrection de Marie que signifie le dogme de l’Assomption.
C’est justement, parce que le Christianisme se fait une idée si parfaite, si harmonieuse de l’unité humaine, c’est parce que en Jésus la chair a été tellement glorifiée, c’est parce que notre corps que nous avons à créer veut être revêtu d’une telle noblesse que l’Assomption est une affirmation qui entre dans cette profession admirable du dogme chrétien où la vie est si merveilleusement glorifiée et chantée.
Et, c’est pourquoi il est impossible de penser et de méditer ce dogme de l’Assomption comme celui de la Résurrection du Seigneur sans comprendre, un peu mieux, la noblesse et la grandeur de l’homme, sans admirer, en effet, cette cathédrale unique et incomparable qui est un corps humain, quand il est vraiment divinisé, quand il est habité par l’Esprit Saint, quand il est devenu le sacrement de la Présence divine.
Et c’est justement cela que nous avons à faire : nous avons à donner à nos corps toute cette noblesse, toute cette grandeur et toute cette beauté. Ce serait une immense erreur d’imaginer qu’il y a dans le Christianisme une sorte d’inimitié qui nous vouerait à la haine des corps. Et je ne lis pas, sans frémir de tristesse, ce mot que l’on rapporte dans la vie de saint Pierre d’Alcantara, où l’on nous dit qu’il avait fait un pacte avec son corps de ne jamais lui laisser la paix jusqu’à la mort.
Il me semble que ces propos sont peu chrétiens, que ils ont une saveur manichéenne, car dans le Christ toutest aimé, dans le Christ tout est glorifié, dans le Christ toutest transfiguré. Et c’est le Christ, justement, qui nous permet, qui nous permet d’entrer dans la plénitude de notre vie, et qui nousdemande d’être couronné de grâce et de porter jusqu’à la mort, pourla vaincre, avec lui, toute la jeunesse de notre vie.
Et c’est là, justement, le sens de la pureté chrétienne. Le sens de la pureté chrétienne, c’est précisément de reconnaître la vocation divine des corps. On s’est tellement trompé lorsqu’on a parlé de la pureté et l’immense majorité des chrétiens sont écrasés, sous un fardeau parfaitement illusoire. audio, Lausanne, 1960
Partout retentit, retentit, aujourd’hui, le sex appeal. C’est devenu une manière d’attirer l’attention. Quiconque veut assurer à sa réclame une portée sûre met plus ou moins en branle quelque vibration sensuelle parce que, justement, l’homme n’a pas compris la dignité infinie de ce corps qui doit être, à la fois, le berceau de l’enfant et le sanctuaire de la divinité.
On a vu là un problème de physique mal posé, alors qu’en réalité c’est un problème métaphysique : il s’agit d’une question d’existence. Sommes nous, sommes-nous rivés à l’univers ? Sommes nous un morceau de la nature, un morceau du monde, un morceau de l’espèce humaine ? Ou sommes nous tout autre chose ?
Il est clair que les animaux ne peuvent pas échapper à l’envoûtement de l’espèce. Pour les animaux, il n’y a rien de plus grand que l’espèce dont ils sont un chaînon, un maillon transitoire ; ils ne peuvent pas dépasser cette fonction reproductrice parce que, pour eux, c’est le sommet de leur vie, parce qu’un animal – chien ou chat – un animal quelconque ne peut rien ajouter à sa naissance, il ne peut rien ajouter à sa nature, il ne peut rien créer de nouveau.
Pour nous, c’est le contraire : il faut, sous peine de ne pas être homme, que nous ajoutions à notre nature, car justement, la nature de l’homme, c’est de dépasser sa nature. L’homme ne peut pas rester ce qu’il est, il faut qu’il se dépasse continuellement. Il faut qu’il ajoute, sans cesse, à sa taille une nouvelle dimension. Il faut qu’il se libère, qu’il s’affranchisse, qu’il se décante, qu’il se transfigure, qu’il s’éternise, enfin qu’il devienne une source, un commencement, une origine, un créateur…
Et c’est cela la pureté, justement : ne pas subir le destin de nos glandes et de nos hormones, ne pas être esclave de ces courants d’univers que l’animal accepte sans les pouvoir dominer. Mais, au contraire, nous les recueillir, les pacifier, les ordonner, les transfigurer, leur donner un visage, enfin nous créer, nous créer comme des êtres libres, afin qu’en nous la vie jaillisse toute neuve, toute chargée de lumière et d’amour, comme il convient à des êtres qui portent en eux la vie divine et puis par qui Dieu veut se révéler et s’exprimer.
C’est tout cela qui fait vibrer en nous le dogme de l’Assomption. C’est toute cette anthropologie, cette vision humaine qui nous appelle à la grandeur, à la grâce et à la beauté. C’est donc un hommage essentiel que nous avons à rendre à Dieu, cet hommage de nos corps apaisés, cet hommage de nos corps transfigurés, cet hommage de nos corps devenus les membres de Jésus-Christ et le temple du saint Esprit. Jamais on ne saura trop dire toute la beauté que l’Evangile ajoute à notre vision du monde.
C’est vraiment Jésus qui nous a révélés nous-même à nous-même. Jamais on n’avait établi l’homme dans son unité. Jamais on n’avait réconcilié l’homme avec lui même comme le fait Jésus-Christ. Et, en nous demandant d’être les créateurs de nous-même, en nous demandant de vaincre, chaque jour, la mort, en immortalisant notre chair, le Christ, justement, nous fait entrer au cœur de notre plus intime réalité et il nous rend le goût, le goût de la vie.
Ah ! Qu’il est beau de vivre, disait Claudel. Qu’il est beau de vivre et que la gloire de Dieu est immense ! Nous pouvons le dire, oui, justement parce que le Christ est venu, parce qu’il a évangélisé nos corps autant que notre esprit, parce que, justement, il a réalisé notre unité, parce que, comme le dit la messe d’aujourd’hui : Mon coeur a espéré dans le Seigneur et, en lui, ma chair a refleuri ! ( Ps. 28, 7 ).
En l’église Notre Dame du Valentin à Lausanne, en 1960,
une Homélie sur le thème de la Résurrection (1 Cor. 15, 1 10)
Avec l’accord de
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