Solennité du
Corps et du Sang du Christ
– Année A –
Jean 6,51-58

Références bibliques
- Première lecture « Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » Dt 8, 2-3.14b-16a
- Psaume Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20
- Deuxième lecture « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » 1 Co 10, 16-17
- Évangile « Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » Jn 6, 51-58
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 6,51-58.
Après avoir nourri la foule avec cinq pains et deux poissons, Jésus disait : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
Les Juifs discutaient entre eux : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui.
De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi.
Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Le sacrement de la mémoire
Pape François
Le thème de la mémoire revient plusieurs fois dans la solennité du Corpus Domini : « Souviens-toi de la longue marche que le Seigneur ton Dieu t’a imposée […] N’oublie pas le Seigneur ton Dieu, […] qui t’a donné la manne » (cf. Dt 8, 2.14.16) dit Moïse au peuple. « Faites ceci en mémoire de moi » (1Co 11,24) – nous dira Jésus. « Souviens–toi de Jésus-Christ » (2Tm 2,8), dira Paul à son disciple. Le « pain vivant descendu du ciel » (Jn 6,51) est le sacrement de la mémoire qui nous rappelle, de manière réelle et tangible, l’histoire d’amour de Dieu pour nous.
Souviens-toi, dit aujourd’hui la Parole divine à chacun de nous. Le chemin du peuple dans le désert a pris force du souvenir des hauts faits du Seigneur. Notre histoire personnelle du salut se fonde dans le souvenir de tout ce que le Seigneur a fait pour nous. Se souvenir est essentiel pour la foi, comme l’eau pour une plante : de même qu’une plante sans eau ne peut rester en vie et donner du fruit, de même la foi, si elle ne se désaltère pas à la mémoire de tout ce que le Seigneur a fait pour nous. « Souviens-toi de Jésus-Christ »
Souviens-toi. La mémoire est importante, car elle nous permet de demeurer dans l’amour, de se souvenir, c’est-à-dire de porter dans le cœur, de ne pas oublier celui qui nous aime et que nous sommes appelés à aimer. Cependant, cette faculté unique que le Seigneur nous a donnée est de nos jours plutôt affaiblie. Dans la frénésie dans laquelle nous sommes plongés, beaucoup de personnes et beaucoup de faits semblent glisser sur nous. On tourne les pages rapidement, avides de nouveautés mais pauvres en souvenirs. Ainsi, brulant les souvenirs et vivant dans l’instant, on risque de rester à la surface, dans le flux des choses qui se succèdent, sans aller en profondeur, sans cette épaisseur qui nous rappelle qui nous sommes et où nous allons. Alors, la vie extérieure devient morcelée, la vie intérieure, inerte.
Mais la solennité d’aujourd’hui nous rappelle que, dans le morcellement de la vie, le Seigneur vient à notre rencontre dans une amoureuse fragilité, celle de l’Eucharistie. Dans le pain de vie le Seigneur vient nous visiter, se faisant humble nourriture qui guérit avec amour notre mémoire, malade de frénésie. Car l’Eucharistie est le mémorial de l’amour de Dieu. Là « le mémorial de sa passion est célébré » (Solennité du Corps et du Sang du Christ, Antienne du Magnificat, 2ème Vêpres), mémorial de l’amour de Dieu pour nous, qui est notre force, le soutien de notre marche. Voilà pourquoi le mémorial eucharistique nous fait tant de bien : il n’est pas un souvenir abstrait, froid, une simple notion, mais la mémoire vivante et consolante de l’amour de Dieu. Mémoire d’anamnèse et d’imitation. Dans l’Eucharistie se trouve tout le goût des paroles et des gestes de Jésus, la saveur de sa Pâques, le parfum de son Esprit. En la recevant, la certitude d’être aimé par lui s’imprime dans notre cœur. Et en disant cela, je pense en particulier à vous, enfants qui avez récemment reçu la Première Communion et êtes ici présents nombreux.
Ainsi l’Eucharistie forme en nous une mémoire reconnaissante, parce que nous nous reconnaissons enfants aimés du Père et rassasiés par lui. Une mémoire libre, car l’amour de Jésus, son pardon, guérit les blessures du passé et pacifie le souvenir des torts subis et infligés ; une mémoire patiente, car dans les adversités nous savons que l’Esprit de Jésus demeure en nous. L’Eucharistie nous encourage : même sur le chemin le plus accidenté nous ne sommes pas seuls, le Seigneur ne nous oublie pas et il nous redonne des forces avec amour chaque fois que nous allons à lui.
L’Eucharistie nous rappelle aussi que nous ne sommes pas des individus, mais un corps. De même que le peuple au désert récoltait la manne tombée du ciel et la partageait en famille (cf. Ex 16), de même Jésus, Pain du ciel, nous convoque pour le recevoir, le recevoir ensemble et le partager entre nous. L’Eucharistie n’est pas un sacrement « pour moi », elle est le sacrement d’une multitude qui forme un seul corps, le saint peuple fidèle de Dieu. Saint Paul nous l’a rappelé : « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (1Co 10, 17). L’Eucharistie est le sacrement de l’unité. Celui qui la reçoit ne peut être qu’artisan d’unité, parce que nait en lui, dans son “ADN spirituel”, la construction de l’unité. Que ce Pain d’unité nous guérisse de l’ambition de dominer les autres, de l’avidité de s’emparer pour soi, de fomenter des dissensions et de répandre des critiques ; qu’il suscite la joie de nous aimer sans rivalité, envie et bavardages malveillants.
Et maintenant, en vivant l’Eucharistie, adorons et remercions le Seigneur pour ce don suprême : mémoire vivante de son amour qui fait de nous un seul corps et nous conduit à l’unité.
Le sacrement de la foi
Marcel Domergue
Mon Dieu ! ne pourrions-nous pas trouver d’autres mots que ceux-là pour dire l’actualité du don que le Christ nous fait de sa personne, chair et esprit ? Ce vocabulaire est inintelligible à nos contemporains. Faisons avec, en attendant mieux. D’abord le mot « saint ». En rigueur de termes, Dieu seul est saint, ainsi que ce qui lui appartient en propre. Peu à peu, le mot a fini par signifier simplement « sacré », digne de respect et de vénération, sans parler du sens moral de « parfait ». « Sacrement » ? Disons pour simplifier qu’il s’agit d’un signe accessible à nos sens et renvoyant à quelque chose (le « signifié ») de bien plus grand que lui. Par le chemin du signe sacramentel, nous pouvons avoir accès à la réalité qu’il signifie et qui est hors de nos prises. Nous voyons du pain et nous disons « corps du Christ ». Nous ne pouvons dire cela qu’en raison des paroles prononcées sur le pain et qui remontent à Jésus lui-même : « Ceci est mon corps ». À moins de verser dans un rite magique, il faut quelque chose de plus pour que nous soyons mis en présence du Christ. Il y faut la foi de la communauté. Chacun doit faire sienne la foi de l’Église pour que le sacrement porte en lui son fruit. La Tradition, à juste titre, a toujours appelé l’Eucharistie « sacrement de la foi ». Ce qui veut dire qu’un animal qui avalerait du pain « consacré » ne recevrait pas le Corps du Christ. Méfions-nous d’un certain matérialisme dans notre manière de concevoir l’Eucharistie.
L’universelle migration
Le pain et le vin se mettent en route pour réintégrer le Christ en qui ils ont été créés. Comme toute chose. Ce pain et ce vin, nourritures symboliques de tout notre rapport à la nature, nous sont solidaires : nous passons avec eux dans la vie du Christ. Paul dit bien, de diverses façons, que le Christ ressuscité remplit l’univers (il devient intérieur à toute chose) et que l’univers est ressaisi en lui. Ce pain et ce vin que nous allons absorber en fait nous absorbent. Le Christ devient « tout en tous », et en tout. Récapitulés tous ensemble dans le Christ, nous devenons un seul corps, le sien. Saint Augustin dit bien que le pain et le vin consacrés ne sont en quelque sorte qu’un intermédiaire, une étape sur le chemin que l’Eucharistie nous fait parcourir : partant des éléments du monde, produits de la terre et du travail des hommes, et en même temps dons de Dieu comme notre existence elle-même, nous passons par le corps livré et le sang versé à la Pâque pour parvenir à ce que signifie et produit en définitive le sacrement : ce nouveau Corps du Christ qui est l’Église, c’est-à-dire la communauté des croyants unis dans l’amour. Tel est le fruit de la Pâque, tel est le destin de l’humanité, car ce que nous célébrons dans l’Eucharistie ne nous est pas réservé, à nous qui avons la chance d’avoir entendu et accueilli l’Évangile : nous signifions le périple de l’univers entier en route vers son accomplissement.
La démonstration de l’amour
Le Christ ne pouvait-il nous assumer, nous faire accéder à l’Image et Ressemblance de Dieu qu’il est lui-même, et qui correspond au but de notre création, sans nous donner sa chair à dévorer et son sang à boire ? Ne pensons pas tout de suite au rite eucharistique, mais plutôt à ce qui s’est passé à la croix et au tombeau. Là, nous avons vraiment dévoré la vie du Christ. Tel est le problème : le parcours paisible vers l’achèvement de notre création, qui est achèvement du Christ lui-même en route vers sa gloire ultime, se heurte à un vertige de néant, au refus de croire vraiment au souffle de Dieu qui nous anime. Devant notre doute envers l’amour qui nous fait être, Dieu va faire en quelque sorte la démonstration de l’amour absolu : le Christ va se laisser anéantir pour que son humanité, sa chair et son sang soient pour nous nourriture de vie éternelle. En raison du refus initial de croire à l’amour, la liturgie de l’Eucharistie mentionne le « péché » à plusieurs reprises, trop souvent au gré de certains. C’est que nous devons bien prendre conscience du fait que le Christ absorbe tout le péché du monde. Il « désamorce » le mal en nous donnant à l’avance ce que nous voudrions lui prendre, sa vie ; c’est bien ce qui se passe à la Cène. C’est pourquoi l’Eucharistie est Action de grâce, expression de notre gratitude pour notre accès à la vie de Dieu en passant par la libération de notre mal.
L’étonnant Mystère !
Un dimanche pour contempler l’humble mystère d’amour et de don que représente l’Eucharistie. Cette pratique deux fois millénaire nous étonne encore. Pourtant, elle est notre force. Elle nous fait vivre. Elle nous établit en sainte communion avec Dieu et entre nous. Pourquoi aurions-nous encore des résistances et des peurs face à l’Eucharistie? Elle est pour notre guérison. Si seulement nous tenons pour vrai que l’Eucharistie nous annonce Pâques, qu’elle proclame la Seigneurie du Christ sur le monde et dans les cœurs? Elle met en œuvre la puissance divine pour notre relèvement, notre réconciliation avec Dieu, avec nous-même, avec notre prochain.
La Fête-Dieu a toujours été chez nous une fête populaire, une fête de proximité. Dieu circulant dans nos rues et nos rangs, à la campagne comme dans la ville. Dieu tout proche, qui marche avec nous. Il nous rejoint au cœur de ce qui fait notre vécu quotidien. Cette belle fête nous rappelle que le Seigneur a voulu passer par chez nous. Il ne vient pas vers nous autrement qu’en épousant nos conditions de vie parfois dures et difficiles.
Déjà cette alliance est figurée bien physiquement dans un des éléments constitutifs du rite de l’Eucharistie. L’usage que nous faisons du pain. Le pain qui vient de la terre et du travail de nos mains.
Le pain de l’autel n’est-il pas intimement lié à ce pain que nous partageons au soir de nos labeurs, ce pain parfois si rudement gagné, ce pain qui heureusement ne manque pas sur nos tables, ce pain, qu’il a fallu fabriquer. Ce pain, il a toute une histoire!
Pensons aux travaux de labour, à ceux des semailles, à la croissance et au lent mûrissement des blés. Rappelons-nous la corvée des récoltes et des engrangements, les étapes du « battage », pour extraire le froment, puis de la mouture qui produit la farine dont on fait une pâte que le boulanger confie à l’action transformante du feu.
Pensons à ce feu, apprivoisé, à cette intense chaleur qui s’en dégage, qui pénètre la pierre. Elle s’y emprisonne. Puis lentement elle s’en libère. La chaleur passant de la pierre à la pâte, elle fait lever celle-ci, qui s’achève en un pain croustillant. Il goûte bon, ce pain, il nourrit l’âme et le corps. Il devient en nous énergie nouvelle !
Voici que ce même pain se prête à une autre transformation. Toutes les étapes évoquées, depuis la germination du grain jusqu’au pain sur la table, préparaient ce moment d’ultime achèvement : notre pain devenu matière pour Dieu, pain de Dieu donné pour la vie du monde. Ce pain pour Dieu, ce pain de la Fête-Dieu, nous l’avions en réserve depuis longtemps. Nous en avions faim. Pour nourrir l’homme et la femme de sa substance, le Seigneur assume le pain de nos repas. L’action de grâce en mémoire du Christ va désormais reprendre en l’autre sens le parcours qui nous a donné le pain. C’est l’Eucharistie sanctifiante, fortifiante, génératrice de vie et d’amour.
Chacun et chacune de nous, à notre manière, portant notre lot de rêves, de joies et de misères, n’avons-nous pas mis la main à la pâte, pour, à la fin, mettre la table pour Dieu, pour avec notre pain donner chair et sang à notre Dieu, devenu en son Fils Pain de vie pour nous tous.
Par Jacques Marcotte, o.p.
http://www.spiritualite2000.com