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Où sont-ils ? Où sont-ils et comment les joindre ? Quiconque a été atteint par un deuil, il demeure une plaie dans son cœur, se pose inévitablement cette question : où est-il ? Et comment le joindre ?

Tout ce que l’on nous dit de l’Au-delà, est-ce que, on peut en donner une caution quelconque ? Personne n’est revenu d’au-delà du voile pour nous dire ce qui s’y passe. Quelle garantie avons-nous qu’ils sont quelque part et que nous les reverrons ? Et pourtant, depuis que l’humanité existe, elle n’a pas cessé de tendre son espoir au-delà de la mort. C’est un des indices de l’apparition de l’homme : le soin qu’il prend des morts, toute cette liturgie funéraire, ce culte suppose que, on ne peut pas se résigner à une fin définitive. Les cœurs demeurent liés au-delà de la mort par un amour éternel.

Et nous-mêmes, qui sommes si profondément mécanisés, nous pouvons constater que le jour de la Toussaint, ce jour où l’on évoque les défunts, conduit au cimetière des milliers et des milliers d’êtres qui se souviennent encore et qui ne peuvent renoncer à aimer. C’est une des gloires de l’homme, au fond, une des gloires les plus émouvantes et les plus sincères : celle qui, au-delà de la mort, affirme la durée de la vie. Rien n’est plus émouvant que de voir des femmes s’assurer, ou en tous cas affirmer que leur amour doit durer, que s’il a été vrai un jour, il doit l’être toujours. Mais nous pouvons obtenir une caution plus proche, plus expérimentale que cette immense espérance qui a traversé les siècles, qui a suscité partout le culte des défunts et qui leur a érigé des tombeaux.

Il est une expérience plus proche de nous, qu’il n’est pas tellement aisé de réaliser, … ?.., car nous vivons tellement à la surface de nous-même que il est très rare que nous nous rencontrions nous-même et plus rare encore que nous rencontrions les autres.

Nous avons besoin, un besoin physique, biologique, de présence humaine, mais il est très rare que ce besoin de présence aille jusqu’à l’intimité, jusqu’au mystère de la personne, jusqu’à son secret éternel qui ne peut se trouver que dans des conditions très rares.

Si nous recensons, si nous faisons le compte des conversations dans une journée, autour d’une table de famille, que d’inepties, que de fadaises, que de banalités ! Combien il est rare que jaillisse de ces bavardages un mot vrai, un mot profond, un mot qui porte la vie ! Et toutes les relations humaines, la plupart du temps, sont tissées de banalités et s’accomplissent dans le conventionnel. Chacun, gardant son quant-à-soi, cache la privauté de son âme, avoue à peine ses convictions véritables, en sorte que, on a affaire, finalement, à une humanité passe-partout qui n’a d’autre enracinement dans l’univers que ses besoins physiques. Et, bien entendu, ce n’est pas de ce côté-là que, on pourra tirer la moindre . ?. d’immortalité. Ce qui nous rive au monde physique doit mourir. Le monde physique nous prête ses énergies pour un temps, comme une rampe de lancement. A nous d’en profiter pour édifier et créer une subsistance capable de vaincre la mort !

Il est sans doute des moments privilégiés : le premier regard d’un enfant sur sa mère, le premier regard d’une mère sur son enfant, le premier regard d’un homme et d’une femme qui sont destinés à cheminer toute la vie ensemble, le premier éclair de l’amour, le dernier regard d’un mourant : des moments de particulière détresse ou de joie exultante. Il y a des moments privilégiés où, tout de même, la rencontre humaine se fait, où le visage de l’autre apparaît sans masque, dans son authenticité, ce qui est, vous l’avouerez, très rare, parce que, justement, pour que, un homme puisse révéler son vrai visage, il faut que, il cesse de vivre à la surface de lui-même. Il faut qu’il atteigne au niveau d’existence le plus profond, là où sa vie s’enracine dans l’éternel. Et quand sommes-nous à ce niveau le plus profond, où notre vie s’enracine dans l’éternel. Quand sommes-nous sûrs d’atteindre la vérité de l’être humain ? Eh bien ! C’est quand nous sommes complètement libérés de nous-même.

Il y a justement, incontestablement, en face d’un désespoir qui nous est confié, qui vient à nous comme à son dernier recours, il y a des moments où il est impossible de ne pas sortir de soi-même. On est jeté dans le cœur d’autrui avec une telle puissance qu’on s’identifie avec lui.

Mais, sans que les moments de révélation humaine prennent cette tournure . ?. catastrophique, il y a d’autres moments où, dans le recueillement de l’intimité, dans le silence où l’on atteint ensemble, il est certain, il est possible de s’échanger, il est possible que d’une intimité à l’autre passe une lumière infinie, inoubliable, qui imprime le visage de l’autre dans celui qui fait face et réciproquement. Mais, justement, ces moments privilégiés sont toujours liés, essentiellement, à une profonde libération de nous-même. Il faut pour rencontrer l’autre à ce niveau de profondeur de vie, éternelle, il faut avoir vidé notre amour-propre, il faut avoir fait de nous-même un espace illimité, il faut que nous respirions l’infini, il faut que nous échangions Dieu, – qu’on l’appelle comme on voudra d’ailleurs- il est clair que c’est dans la mesure où nous respirons ensemble une présence infinie que, ensemble, on peut communier dans le même espace parce que chacun a surmonté ses limites, en . ?. cette Présence, ineffable, que l’on ne connaît jamais, et que l’on reconnaît toujours.

C’est à ce niveau que on peut constater que, la plupart du temps, nous n’existons pas, humainement, que, la plupart du temps nous sommes des figures d’agonie, que la plupart du temps nous sommes portés par l’univers et que nous ne nous portons pas nous-même. Se porter soi-même, c’est, justement, ne plus dépendre de l’univers, ne plus être crispé sur ses instincts, ne plus être entraîné par ses convoitises, c’est être passé du dehors au dedans, c’est avoir accompli tout son être dans une offrande d’amour. C’est à ce moment-là que s’établit, en effet, entre deux êtres humains qui ont atteint le même degré de silence, cette communion prodigieuse dont on perçoit ici, nettement, qu’elle est infinie et éternelle.

Ceci nous permet de conclure immédiatement, que, au fond, ici-bas, il n’y a de vraie rencontre que dans l’éternel, qu’ici-bas, il n’y a de véritable communion que dans l’échange de la Présence infinie qu’il est aussi simple d’appeler Dieu.

Quand vous prenez conscience de la banalité comme telle, vous ne pouvez plus la supporter, vous ne pouvez plus souffrir qu’un être se présente simplement comme du déjà vu et qu’il vous récite des choses que vous avez lues déjà dans tous les journaux. Ce que vous cherchez derrière un visage qui vous intéresse, c’est le secret de sa personne. Vous voudriez vraiment qu’il apparaisse dans son unicité, vous voudriez l’atteindre aux racines de son être ; mais, justement, cela n’est possible que, à travers son dépouillement et le vôtre. C’est dans la mesure où chacun aura dépassé ses limites, où chacun de nous sera devenu un espace illimité que, cette fois, sans masque, les regards se rencontreront . ?..

Nous sommes donc certains, absolument que, ici-bas, la seule vie authentique, le seul amour qui puisse nous combler est un amour où l’éternité se révèle et où l’infini s’échange. Quand nous ne sommes pas à ce niveau, eh bien, nous ne sommes pas des saints, nous ne sommes pas réellement vivants, nous ne sommes que des morceaux d’univers, nous ne sommes que des faisceaux de convoitises, nous sommes portés par l’univers dont nous dépendons et nous ne nous portons pas encore nous-même. Mais quand l’homme se porte, quand il est vraiment libre, quand il devient la source et l’origine de lui-même, c’est alors que il est relié à cette Présence infinie, c’est qu’il n’est plus qu’un élan vers elle, c’est que, déjà, il vit de l’éternel. Ces rencontres, elles ouvrent un espace qui n’est pas physique.

Lorsque je, je m’identifie avec la douleur d’un autre, avec son désespoir, lorsque je sens que s’il n’est pas sauvé de ce désespoir, si je n’arrive pas à lui donner du goût, cette Présence qui fait vivre, alors ma vie elle-même est remise en question : à ce moment . ?. nous ne sommes pas . ?. nous sommes un, nous sommes identifiés dans un même centre. Il n’y a plus de distance, sinon celle du respect. Toute la vie se concentre en un seul point qui est hors de l’espace et hors du temps.

Cela revient toujours à dire que, ici-bas, maintenant, aujourd’hui, pour vivre nos tendresses d’ici-bas, nous ne pouvons y parvenir que dans l’éternel, nous ne pouvons y parvenir que dans le silence de nous-même, nous ne pouvons y parvenir que dans l’échange de Dieu.

Comment voulez-vous que cela soit porté par cet accident physique que l’on appelle la mort – qui, elle aussi, se situe à des niveaux très différents, comme l’existence elle-même – mais qui trouve à présent sa signification universelle, c’est justice, la mort nous délivre de l’univers physique, elle tranche une dépendances à l’égard du monde physique : c’est tout.

Comment voulez-vous qu’un être qui s’est conquis lui-même, qui a dépassé sa biologie, qui ne dépend plus de ses convoitises, qui est devenu vraiment une source, une valeur inépuisable, comment voulez-vous que la mort physique puisse atteindre quoi que ce soit qui ait une valeur en lui ?

Il n’est que de regarder la mort de saint François d’Assise, pour se rendre compte qu’en lui, tout est vivant. Tout est vivant ! Il n’y a pas une fibre de son être qui ne soit déjà éternisée, il n’y a pas en lui le moindre trouble ni la moindre frayeur, mais l’allégresse, au contraire, du Cantique du Soleil qu’il demande à entendre chanter. Tout son être aspire à cette vision . ?. de celui qu’il n’a jamais cessé de porter en lui, dans ce Ciel intérieur à lui-même qui est l’habitation de la très Sainte Trinité. Il sait bien, lui, que la mort, ce n’est pas une fin, mais un commencement, mais une plénitude. C’est pourquoi, il n’y a ni dans sa chair, ni dans son esprit la moindre appréhension ni le moindre recul. Et lorsque, enfin, ce fil ténu qui le rattachait encore au monde physique, dans l’effort qu’il faut . ?. Il est vivant, il ne s’en est pas allé vers un ailleurs inaccessible, là-bas, mais il est ici, maintenant, au-dedans de nous, dans ce ciel intérieur, où nous communions avec la Trinité divine. Et c’est vrai pour tous les hommes, c’est vrai pour chacun de nous.

La vraie vie, la vie éternelle, ici, maintenant, la véritable communion entre les hommes, c’est l’échange de l’infini, ici, maintenant. Le vrai visage demeure, c’est ce Ciel intérieur, ici, maintenant. Et quand nous avons le privilège si rare de rencontrer un visage humain parfaitement lumineux, parfaitement ouvert, dépouillé de lui-même, nous l’accueillons justement par ce centre intérieur, par ce centre unique, par ce point où l’espace et le temps se condensent en une Présence infinie.

Nous communions par le dedans et non par le dehors, et le corps lui-même se transfigure, libéré de sa pesanteur et devenu simplement comme le sacrement de cette Présence infinie qui est la respiration même de toutes nos tendresses.

Nous sommes donc parfaitement sûrs, par une expérience d’ici-bas, que nous pouvons faire à chaque instant, que nous faisons hélas trop souvent en négatif, que la seule manière d’atteindre l’homme, c’est de le joindre dans ses racines en Dieu. Et ceux qui ont été déliés de leur dépendance à l’égard de l’univers, ceux qui sont cachés en Dieu qui vit en nous, aucun autre moyen de les atteindre que le même, le même qui est de communier avec Dieu, le même qui veut faire résidence en nous, le même qui dépasse nos limites et d’atteindre à ce niveau infiniment profond où notre vie jaillit du Cœur du Seigneur.

Nous risquons constamment de nous faire illusion ; nous gâchons la vie, nous gâchons nos amitiés, nous gâchons nos relations humaines, nous nous réfugions et nous nous complaisons dans la banalité. C’est nous qui jetons un masque sur les visages, en plus de celui que nous portons. Et puis, quand la mort vient, nous versons des larmes de crocodile sur une vie que nous n’avons pas su découvrir, que nous n’avons pas su mettre en valeur, avec laquelle nous aurions pu, en effet, avoir des échanges inépuisables et maintenant, c’est trop tard, parce que nous sommes restés à la surface de nous-même, au lieu d’entrer dans les profondeurs de la réalité humaine.

C’est pourquoi, ce soir, c’est dans le recueillement le plus profond, dans le silence intérieur le plus parfait, que nous avons à joindre nos bien-aimés qui sont cachés dans la lumière du Seigneur et qui vivent dans le Ciel intérieur à nous-même, où nous rencontrons à la fois leur visage et celui du Seigneur.

Plus nous communierons à la Présence divine, plus nous sommes assurés de communier à leur présence et de poursuivre ce dialogue d’amitié ou d’amour, de le poursuivre dans une perfection toujours plus grande, parce que l’éternité n’est pas immobile, parce que l’éternité ne peut être qu’une progression sans fin d’une bonté et d’un amour inépuisable.

Nous pouvons donc, ensemble, avec nos bien-aimés cachés dans le Cœur de Dieu qui bat dans le nôtre, nous pouvons, avec eux, monter sans fin, et à mesure que notre amour devient plus pur, le leur s’enrichit et nul doute que nos progrès sont les leurs, et les leurs les nôtres.

Quand nous atteignons les profondeurs de la vie, quand nous consentons à vivre vraiment, nous voyons que nous débouchons immédiatement sur l’éternel et sur l’infini. C’est dans la réalité merveilleuse de ce Dieu qui nous habite et qui est la respiration de notre liberté, c’est dans cette réalité merveilleuse que toutes les tendresses prennent leur origine.

C’est en Lui que tous les amours se fondent et s’éternisent. Rien ne finit jamais de ce qui commence en Dieu. La Résurrection, ce n’est pas pour demain, c’est pour aujourd’hui, parce que, ce que nous appelons le corps, dans notre mauvaise philosophie dualiste et manichéenne, ce que nous appelons le corps, demeure, lui aussi. Il n’y a que le corps, je veux dire, il y a dans notre apparence visible, il y a ce qui vit en nous-même, lorsque nous vivons à la surface, tout ce qui empêche d’atteindre à nos profondeurs, mais il y a aussi, dans notre visage, il y a la possibilité, quand nous nous recueillons en Dieu, la possibilité d’être la plus haute révélation de nous-même. Il y a donc un aspect de notre être physique qui peut demeurer, qui doit demeurer et qui certainement demeurera dans la mesure même où nous aurons vaincu la mort dans la vie quotidienne, dans la mesure où nous refuserons de nous laisser porter par l’univers pour le porter avec amour, dans la mesure où tout notre être sera redéfini dans une offrande d’amour. Alors, le corps lui-même s’intériorisera, passera du dehors au-dedans, se concentrant dans le centre et dans ce point unique qui est la Présence infinie. Notre corps, voyez-vous, vivra mais indépendant, cette fois, du monde physique qui nous ravitaille dans la vie quotidienne et n’ayant plus besoin de ces appareils qui nous mettent en prise sur notre habitat terrestre, qui seraient différents si nous habitions sur une autre planète.

C’est l’homme tout entier qui demeure, mais l’homme pris à son niveau le plus profond, mais l’homme saisi dans sa source éternelle, mais l’homme libéré de ses convoitises, mais l’homme passé du dehors au dedans et vivant avec Dieu qui est vraiment la vie de notre vie. La mort est radicalement vaincue et les échanges d’ici-bas sont déjà des échanges éternels.

Faisons écho, pour rejoindre nos amis qui ne sont pas du tout les miens mais qui sont au-dedans de nous comme les miens, pour les joindre nous avons dans l’intérieur de . ?. nous avons à atteindre le niveau d’existence le plus profond et c’est là dans ce cœur à cœur avec le Seigneur que nous retrouverons, éternisé, le visage de tous ceux que nous aimons, que nous ne cesserons jamais d’aimer et avec lesquels nous échangeons la même respiration de tendresse que dans les suprêmes moments d’ici-bas : qui est le Dieu vivant en qui tout est vie.

Le 2 novembre 1967, Célébration des Défunts à Lausanne

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