Il serait bon que les évêques et que les prêtres se demandent “comment vont mes proximités”, comment suis-je en train de vivre ces quatre dimensions qui configurent mon être sacerdotal de manière transversale et qui me permettent de gérer les tensions et les déséquilibres auxquels je suis confronté chaque jour. Ces quatre proximités sont une bonne école pour “jouer en plein air”

Formation Permanente – Français 2/2022
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DISCOURS DU PAPE FRANÇOIS AU SYMPOSIUM “POUR UNE THÉOLOGIE FONDAMENTALE DU SACERDOCE”

17 février 2022

Chers frères, bonjour !
Je suis reconnaissant pour l’occasion qui m’est offerte de partager avec vous cette réflexion qui découle de ce que le Seigneur m’a fait prendre conscience progressivement au cours de ces 50 années de sacerdoce et plus. Je ne veux pas exclure de ce souvenir reconnaissant ces prêtres qui, par leur vie et leur témoignage, m’ont montré depuis mon enfance ce qui donne forme au visage du Bon Pasteur. J’ai médité sur ce que je pouvais partager sur la vie du prêtre aujourd’hui. Je suis arrivé à la conclusion que la meilleure parole vient du témoignage que j’ai reçu de nombreux prêtres au fil des ans. Ce que je vous propose est le fruit de ma réflexion sur eux, en reconnaissant et en contemplant les caractéristiques qui les ont distingués et qui leur ont donné une force, une joie et une espérance particulières dans leur mission pastorale.

En même temps, je dois en dire autant de ces frères prêtres que j’ai dû accompagner parce qu’ils avaient perdu le feu du premier amour et que leur ministère était devenu stérile, répétitif et presque vide de sens. Le prêtre passe dans sa vie par différentes conditions et différentes phases. Je suis passé moi-même par diverses conditions et phases, et, en “ruminant” les motions de l’Esprit, j’ai constaté que dans certaines situations, y compris dans les moments d’épreuve, de difficulté et de désolation, lorsque je vivais et partageais le vécu, d’une certaine manière, la paix demeurait. Je suis conscient qu’il y aurait beaucoup à dire et à théoriser sur le sacerdoce. Aujourd’hui, je souhaite partager avec vous cette “petite synthèse” afin que le prêtre d’aujourd’hui, quel que soit le moment qu’il est en train de vivre, puisse connaître la paix et la fécondité que l’Esprit veut lui donner. Je ne sais pas si ces réflexions sont le “chant du cygne” de ma vie sacerdotale, mais je peux vous assurer qu’elles proviennent de mon expérience. Pas de théorie ici, je parle de ce que j’ai vécu.

L’époque dans laquelle nous vivons nous demande non seulement de prendre acte du changement, mais aussi de l’accueillir avec la conscience que nous sommes devant un changement d’époque – je l’ai déjà répété plusieurs fois. Si nous en doutions, le Covid l’a rendu plus qu’évident : son irruption est bien plus qu’une question de santé, bien plus qu’un simple rhume.

Le changement nous met toujours face à plusieurs façons de l’affronter. Le problème est que de nombreuses actions et attitudes peuvent être utiles et bonnes, mais qu’elles n’ont pas toutes une saveur d’Évangile. Et c’est là que se trouve le point crucial, discerner le changement et l’action qui ont et n’ont pas la saveur de l’Évangile.  Par exemple, la recherche de formes codifiées, très souvent ancrées dans le passé, qui nous “garantissent” une sorte de protection contre les risques en nous réfugiant dans un monde et dans une société qui n’existent plus (si elles ont jamais existé), comme si cet ordre déterminé était capable de mettre fin aux conflits que l’histoire nous présente. C’est le déclin du retour en arrière pour se réfugier.

Une autre attitude peut être celle d’un optimisme exagéré – “tout ira bien” -; aller trop loin sans discernement et sans prendre les décisions nécessaires. Cet optimisme, finit par ignorer les victimes de cette transformation et ne parvient pas à accepter les tensions, les complexités et les ambiguïtés du temps présent, et qui “consacre” la dernière nouveauté comme ce qui est vraiment réel, méprisant ainsi la sagesse des années. (Il s’agit de deux types de fuite ; les attitudes du mercenaire qui voit arriver le loup et qui fuit : il fuit vers le passé ou il fuit vers le futur). Aucune de ces attitudes ne conduit à des solutions mûres. Le caractère concret d’aujourd’hui, nous devons nous arrêter là, au caractère concret d’aujourd’hui.

J’aime plutôt l’attitude qui découle d’une prise en charge confiante de la réalité, ancrée dans la sage, vivante et vivifiante Tradition de l’Église qui nous permet de prendre le large sans peur. J’ai le sentiment que Jésus, en ce moment de l’histoire, nous invite une fois de plus à “avancer au large” (cf. Lc 5, 4) avec la confiance qu’Il est le Seigneur de l’histoire et que, guidés par Lui, nous saurons discerner l’horizon à parcourir. Notre salut n’est pas un salut ascétique, un salut de laboratoire, non, ou de spiritualismes désincarnés – il y a toujours la tentation du gnosticisme, qui est moderne et d’actualité – ; Discerner la volonté de Dieu signifie apprendre à interpréter la réalité avec le regard du Seigneur, sans avoir besoin d’éluder ce qui arrive à notre peuple là où il vit, sans l’anxiété qui pousse à chercher une issue rapide et rassurante, guidée par l’idéologie du moment ou par une réponse préfabriquée, toutes deux incapables d’appréhender les moments les plus difficiles et même obscurs de notre histoire. Ces deux voies nous conduisent à nier « notre histoire d’Église, qui est glorieuse en tant qu’elle est histoire de sacrifices, d’espérance, de lutte quotidienne, de vie dépensée dans le service, de constance dans le travail pénible » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 96).

Dans ce contexte, la vie sacerdotale est également affectée par ce défi. La crise des vocations qui afflige nos communautés en divers lieux en est un symptôme. Mais il est également vrai que cela est souvent dû à l’absence dans les communautés d’une ferveur apostolique contagieuse lesquelles, en conséquence, n’inspirent pas l’enthousiasme et ne sont pas attrayantes. Les communautés fonctionnelles, par exemple, sont bien organisées mais manquent d’enthousiasme, tout est en place mais le feu de l’Esprit fait défaut. D’authentiques vocations naissent là où il y a de la vie, de la ferveur et un désir d’apporter le Christ aux autres. Même dans les paroisses où les prêtres ne sont pas très engagés ni joyeux, c’est la vie fraternelle et fervente de la communauté qui suscite le désir de se consacrer entièrement à Dieu et à l’évangélisation, surtout si cette communauté vivante prie avec insistance pour les vocations et a le courage de proposer un chemin de consécration spécifique à ses jeunes. Quand nous tombons dans le fonctionnalisme, dans l’organisation pastorale – pour tout et uniquement dans cela – ça n’attire pas du tout, mais quand il y a un prêtre ou une communauté qui a cette ferveur chrétienne, baptismale, il y a l’attraction de nouvelles vocations.

La vie d’un prêtre est avant tout l’histoire de salut d’un baptisé. Le cardinal Ouellet a fait cette distinction entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce baptismal. Nous oublions parfois le Baptême, et le sacerdoce devient une fonction : le fonctionnalisme, et c’est dangereux. Nous ne devons jamais oublier que toute vocation spécifique, y compris celle de l’Ordre, est accomplissement du Baptême. La tentation est toujours grande de vivre un sacerdoce sans Baptême, – et il n’y a pas de prêtres « sans baptême » – c’est-à-dire sans se rappeler que le premier appel est celui à la sainteté. Être saint, c’est se conformer à Jésus et permettre que les sentiments qui sont les siens battent dans notre vie (cf. Ph 2, 15). Ce n’est que lorsque nous cherchons à aimer comme Jésus a aimé que nous rendons Dieu visible nous aussi, et que nous réalisons notre vocation à la sainteté. Saint Jean-Paul II nous a rappelé à juste titre que « le prêtre, comme l’Église, doit prendre de plus en plus conscience du besoin permanent qu’il a d’être évangélisé » (Exhort. ap. post-syn. Pastores Dabo Vobis, 25 mars 1992, n. 26). Et quand vous allez dire à certains évêques, certains prêtres qu’ils ont besoin d’être évangélisés… ils ne comprennent pas. Et ce qui se passe est le drame d’aujourd’hui.

Toute vocation spécifique doit être soumise à ce type de discernement. Notre vocation est avant tout une réponse à Celui qui nous a aimés le premier (cf. 1 Jn 4, 19). Et c’est là la source de l’espérance car, même au milieu de la crise, le Seigneur ne cesse d’aimer et donc d’appeler. Et chacun de nous en est le témoin : un jour, le Seigneur nous a trouvés, là où nous étions et comme nous étions, dans des milieux contradictoires ou dans des situations familiales complexes. J’aime relire Ézéchiel au chapitre 16 et parfois je m’identifie à lui : il m’a trouvé ici, il m’a trouvé comme ça, et il m’a fait avancer… Mais cela ne l’a pas empêché de vouloir écrire, à travers chacun de nous, l’histoire du salut. Il en a été ainsi dès le début – pensez à Pierre et Paul, Matthieu…, pour n’en citer que quelques-uns. Les avoir choisis ne relève pas d’une option idéale mais d’un engagement concret envers chacun. Chacun, en regardant sa propre humanité, sa propre histoire, son propre caractère, ne doit pas se demander si un choix de vocation convient ou non, mais si, en conscience, cette vocation révèle en lui ce potentiel d’Amour qu’il a reçu le jour du Baptême.

Dans ces périodes de changement, beaucoup de questions doivent être affrontées ; de même que les tentations à venir. C’est pourquoi je voudrais simplement m’arrêter, dans cette intervention, sur ce qui me semble être décisif pour la vie d’un prêtre aujourd’hui, en gardant en mémoire ce que dit Paul : « En Lui [c’est-à-dire dans le Christ] toute la construction s’élève harmonieusement pour devenir un temple saint dans le Seigneur. » (Ep 2, 21). Une croissance bien ordonnée signifie une croissance en harmonie, et la croissance en harmonie ne peut se faire que par l’Esprit Saint, comme le définit si bien Saint Basile : « Ipse harmonia est », au numéro 38 du Traité [« Sur l’Esprit Saint »]. J’ai pensé que tout édifice, pour tenir debout, a besoin de fondations solides. Je veux donc partager les attitudes qui donnent de la solidité à la personne du prêtre ; je veux partager – vous l’avez déjà entendu, mais je vais le répéter une fois de plus –  les quatre piliers constitutifs de notre vie sacerdotale, que nous appellerons les “quatre proximités” parce qu’elles suivent le style de Dieu, qui est fondamentalement un style de proximité (cf. Dt 4, 7). Il se définit ainsi au peuple : « Dis-moi, quel peuple a ses dieux aussi près que toi de moi ? ». Le style de Dieu est la proximité, une proximité spéciale, compatissante et tendre. Les trois mots qui définissent la vie d’un prêtre, et d’un chrétien aussi, car ils sont tirés précisément du style de Dieu : proximité, compassion et tendresse.

J’y ai déjà fait référence par le passé, mais je voudrais aujourd’hui m’y attarder plus longuement car le prêtre, plutôt que de recettes ou de théories, a besoin d’outils concrets pour aborder son ministère, sa mission et sa vie quotidienne. Saint Paul exhorta Timothée à garder vivant le don de Dieu qu’il avait reçu par l’imposition des mains, qui n’est pas un esprit de crainte, mais de force, d’amour et de sobriété (cf. 2 Tm 1, 6-7). Je crois que ces quatre piliers, ces quatre “proximités” dont je vais maintenant parler peuvent aider de manière pratique, concrète et pleine d’espérance à raviver le don et la fécondité qui nous ont été un jour promis, à maintenir ce don vivant.

Avant tout, la proximité avec Dieu. Quatre proximités, et la première est la proximité avec Dieu.

Proximité avec Dieu

C’est la proximité avec le Seigneur des proximités. « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments – C’est le moment ou Jean, dans l’Évangile, parle de ” demeurer “. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est, comme le sarment, jeté dehors, et il se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous » (Jn 15, 5- 7).

Le prêtre est invité avant tout à cultiver cette proximité, cette intimité avec Dieu. Il pourra puiser de cette relation toute la force nécessaire à son ministère. La relation avec Dieu est, pour ainsi dire, la greffe qui nous maintient dans un lien de fécondité. Sans une relation sérieuse avec le Seigneur, notre ministère devient stérile. La proximité avec Jésus, le contact avec sa Parole, nous permet de placer notre vie devant la sienne, d’apprendre à ne pas nous scandaliser de tout ce qui nous arrive, à nous défendre des “scandales”. Comme ce fut le cas pour le Maître, vous passerez par des moments de joie et de noces, de miracles et de guérisons, de multiplication des pains et de repos. Il y aura des moments où vous pourrez être loués, mais il y aura aussi des moments d’ingratitude, de rejet, de doute et de solitude, au point de dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46).

La proximité avec Jésus nous invite à ne craindre aucun de ces moments, non pas parce que nous sommes forts, mais parce que nous regardons vers Lui, nous nous accrochons à Lui et nous Lui disons : « Seigneur, ne permets pas que je tombe en tentation ! Fais-moi comprendre que je vis un moment important de ma vie et que tu es avec moi pour éprouver ma foi et mon amour » (C.M. Martini, Rencontre avec le Seigneur ressuscité, San Paolo, p. 102). Cette proximité avec Dieu prend parfois la forme d’une lutte : lutter avec le Seigneur surtout dans les moments où son absence se fait le plus sentir, dans la vie du prêtre ou dans celle des personnes qui lui sont confiées. Lutter toute la nuit et demander sa bénédiction (cf. Gn 32, 25-27) qui sera une source de vie pour beaucoup. Parfois c’est une lutte. Un prêtre qui travaille ici à la Curie – qui a un travail difficile, mettre de l’ordre, un jeune-, me disait qu’il rentre fatigué, il rentre fatigué mais qu’il se repose avant de se coucher devant Notre-Dame, rosaire en main. Ce curialiste, cet employé du Vatican, il a besoin de cette proximité l’avait besoin de cette proximité. On critique parfois beaucoup les curialistes, mais je peux aussi dire et témoigner qu’il y a des saints ici, c’est vrai.

De nombreuses crises sacerdotales ont pour origine une vie de prière pauvre, un manque d’intimité avec le Seigneur, une réduction de la vie spirituelle à une simple pratique religieuse. Je veux aussi distinguer cela dans la formation : la vie spirituelle est une chose, la pratique religieuse en est une autre. “Comment va ta vie spirituelle ?” – “Bien, bien. Je fais oraison le matin, je prie le chapelet, je prie la Sainte Vierge – la Sainte Vierge et le bréviaire – je prie le bréviaire et tout ça… Je fais tout”. Non, c’est une pratique religieuse. Mais comment va ta vie spirituelle ? Je me souviens de moments importants de ma vie où cette proximité avec le Seigneur a été décisive pour me soutenir, me soutenir dans les moments difficiles. Sans l’intimité de la prière, de la vie spirituelle, de la proximité concrète avec Dieu à travers l’écoute de la Parole, la célébration de l’Eucharistie, le silence de l’adoration, la confiance en Marie, le sage accompagnement d’un guide, le sacrement de la Réconciliation, sans ces “proximités” concrètes, le prêtre n’est, pour ainsi dire, qu’un travailleur fatigué qui ne jouit pas des bienfaits des amis du Seigneur. J’aimais, dans un autre diocèse, demander aux prêtres : “dis-moi – ils me racontaient leur travail – dis-moi, comment vas-tu au lit ?” Et ils ne comprenaient pas : ” Oui, oui, comment vas-tu au lit, le soir ? ” – ” Je rentre fatigué, je mange un peu et je me couche, et devant le lit il y a la télévision… ” ” Ah, bien ! Et tu ne vas pas voir le Seigneur, au moins pour lui dire bonne nuit ? “. C’est là le problème. Manque de proximité. Il était normal d’être fatigué par le travail et d’aller se reposer et regarder la télévision, ce qui est légitime, mais sans le Seigneur, sans cette proximité. Il avait prié le chapelet, il avait prié le bréviaire, mais sans intimité avec le Seigneur. Il n’a pas ressenti le besoin de dire au Seigneur : “Au revoir, à demain, merci beaucoup !”. Ce sont les petits gestes qui révèlent l’attitude d’une âme sacerdotale.

Trop souvent, par exemple, la prière est pratiquée dans la vie sacerdotale uniquement comme un devoir, en oubliant que l’amitié et l’amour ne peuvent être imposés comme une règle extérieure mais sont un choix fondamental du cœur. Un prêtre qui prie reste, radicalement, un chrétien qui a pleinement compris le don reçu au baptême. Un prêtre qui prie est un fils qui se souvient continuellement qu’il est un fils et qu’il a un Père qui l’aime. Un prêtre qui prie est un fils qui se fait proche du Seigneur.

Mais tout cela est difficile si l’on ne s’est pas habitué à avoir des espaces de silence dans la journée ; si l’on ne sait pas mettre de côté le “faire” de Marthe pour apprendre le “demeurer” de Marie. Il est difficile de renoncer à l’activisme – très souvent, l’activisme peut être une échappatoire – car ce n’est pas la paix qui vient immédiatement dans le cœur lorsque l’on cesse d’être occupé, mais la désolation. Et pour ne pas entrer dans la désolation, on est prêt à ne jamais s’arrêter. Le travail est une distraction, afin de ne pas entrer dans la désolation. Mais la désolation est un peu le point de rencontre avec Dieu. C’est pourtant précisément en acceptant la désolation qui vient du silence, du jeûne d’activités et de paroles, du courage de s’examiner sincèrement, juste là, que tout reçoit une lumière et une paix qui ne reposent plus sur nos propres forces ni sur nos capacités. Il s’agit d’apprendre à laisser le Seigneur continuer à faire son œuvre en chacun et à émonder tout ce qui est infécond, stérile et qui dénature l’appel. Persévérer dans la prière ne signifie pas seulement rester fidèle à une pratique. Cela signifie ne pas fuir lorsque la prière elle-même conduit au désert. Le chemin du désert est le chemin qui mène à l’intimité avec Dieu, à condition toutefois de ne pas fuir, de ne pas trouver des moyens d’échapper à cette rencontre. Dans le désert, “je parlerai à son cœur”, dit le Seigneur à son peuple par la bouche du prophète Osée (cf. 2,16). C’est une question que le prêtre doit se poser : s’il est capable de se laisser conduire au désert ? Les guides/directeurs spirituels, ceux qui accompagnent les prêtres, doivent comprendre, les aider et poser cette question : es-tu capable de te laisser conduire au désert ? Ou vas-tu directement à l’oasis de la télévision ou d’autre chose ?

Cette proximité avec Dieu permet au prêtre d’entrer en contact avec la souffrance qui se trouve dans son cœur et qui, si elle est acceptée, le désarme au point de rendre possible une rencontre. La prière qui, comme un feu, anime la vie sacerdotale est le cri d’un cœur affligé et humilié que – nous dit l’Écriture – le Seigneur ne méprise pas (cf. Ps 50, 19). « Le Seigneur entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre. Il est proche du cœur brisé, il sauve l’esprit abattu » (Ps 34, 18-19).

Le prêtre doit avoir un cœur suffisamment “large” pour faire place à la souffrance du peuple qui lui est confié et, en même temps, annoncer comme une sentinelle l’aurore de la Grâce de Dieu qui se manifeste précisément dans cette souffrance. Embrasser, accepter et présenter sa propre misère dans la proximité du Seigneur sera la meilleure école pour faire place, peu à peu, à toute la misère et à toute la souffrance qu’il rencontrera quotidiennement dans son ministère, jusqu’à devenir lui-même semblable au cœur du Christ. Et cela préparera aussi le prêtre à une autre proximité : celle avec le peuple de Dieu. Dans sa proximité avec Dieu, le prêtre renforce sa proximité avec son peuple. Et inversement, dans sa proximité avec son peuple, il expérimente aussi la proximité avec son Seigneur. Et cette proximité de Dieu – elle attire particulièrement mon attention – est le premier devoir des évêques, car lorsque les Apôtres “inventent” les diacres, Pierre en explique la fonction et dit : “Et à nous – aux évêques – la prière et la proclamation de la Parole” (cf. Ac 6,4). C’est-à-dire que le premier devoir de l’évêque est de prier ; et cela, le prêtre doit aussi l’assumer : prier.

« Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue », disait Jean Baptiste (Jn 3, 30). L’intimité avec Dieu rend tout cela possible car l’on fait dans la prière l’expérience d’être grand à ses yeux. Et ce n’est alors plus un problème, pour les prêtres proches du Seigneur, de devenir petits aux yeux du monde. Et là, dans cette proximité, cela ne fait plus peur de se conformer à Jésus Crucifié, comme il nous est demandé de le faire dans le rite de l’ordination sacerdotale, ce qui est très beau mais que nous oublions souvent.

Passons à la deuxième proximité qui sera plus courte que la première.

Proximité avec l’évêque

Pendant longtemps, cette seconde proximité a été comprise seulement de manière unilatérale. Trop souvent dans l’Église, et aujourd’hui encore, on a donné de l’obéissance une interprétation éloignée de l’Évangile. L’obéissance n’est pas un attribut disciplinaire mais la caractéristique la plus forte des liens qui nous unissent dans la communion. Obéir, dans ce cas à l’évêque, signifie apprendre à écouter et se rappeler que personne ne peut se dire détenteur de la volonté de Dieu. Celle-ci ne peut être comprise que par le discernement. L’obéissance est donc l’écoute de la volonté de Dieu, discernée précisément dans une relation. Une telle attitude d’écoute permet de mûrir l’idée que personne n’est le principe et le fondement de sa vie, mais que chacun doit nécessairement se confronter aux autres. Cette logique de proximité – dans ce cas avec l’évêque, mais cela est valable aussi pour les autres – permet de briser toute tentation de se fermer, de s’auto justifier et de mener une vie de “célibataire” ou “vieux garçon”. Quand les prêtres se ferment, ils se ferment…, ils finissent “vieux garçon” avec tous les défauts des ” vieux garçons”, et ce n’est pas bon. Cette proximité invite, au contraire, à faire appel à d’autres instances pour trouver le chemin qui mène à la vérité et à la vie.

L’évêque, quel qu’il soit, n’est pas un surveillant d’école, ce n’est pas un gardien, c’est un père, et il devrait manifester cette proximité. L’évêque doit essayer de se comporter de cette manière, car sinon il fera fuir les prêtres, ou il ne s’attirera que les ambitieux. L’évêque, reste pour chaque prêtre et pour chaque Église particulière un lien qui aide à discerner la volonté de Dieu. Mais n’oublions pas que l’évêque lui-même ne peut être un instrument de ce discernement que s’il est lui aussi à l’écoute de la réalité de ses prêtres et du peuple saint de Dieu qui lui est confié. J’écrivais dans Evangelii gaudium : « Nous avons besoin de nous exercer à l’art de l’écoute, qui est plus que le fait d’entendre. Dans la communication avec l’autre, la première chose est la capacité du cœur qui rend possible la proximité, sans laquelle il n’existe pas une véritable rencontre spirituelle. L’écoute nous aide à découvrir le geste et la parole opportune qui nous secouent de la tranquille condition de spectateurs. C’est seulement à partir de cette écoute respectueuse et capable de compatir qu’on peut trouver les chemins pour une croissance authentique, qu’on peut réveiller le désir de l’idéal chrétien, l’impatience de répondre pleinement à l’amour de Dieu et la soif de développer le meilleur de ce que Dieu a semé dans sa propre vie » (n° 171).

Ce n’est pas un hasard si le mal, pour détruire la fécondité de l’action de l’Église, cherche à saper les liens qui nous constituent. Défendre les liens du prêtre avec l’Église particulière, avec l’institut auquel il appartient et avec l’évêque, rend la vie sacerdotale solide. Défendre les liens. L’obéissance est le choix fondamental d’accueillir celui qui est mis devant nous comme le signe concret de ce sacrement universel du salut qu’est l’Église. Cette obéissance peut aussi être confrontation, écoute et, dans certains cas, tension, qui ne rompt pas. Cela implique nécessairement que les prêtres prient pour les évêques et sachent exprimer leurs avis avec respect, courage et sincérité. Elle exige également des évêques humilité, capacité à écouter, à faire son autocritique et à se laisser aider. Si nous défendons ce lien, nous poursuivrons notre route en toute sécurité.

Et je crois qu’en ce qui regarde la proximité avec les évêques, cela est suffisant.

Proximité entre les prêtres

C’est la troisième proximité. Proximité avec Dieu, proximité avec les évêques, proximité avec les prêtres. C’est précisément en partant de la communion avec l’évêque que s’ouvre la troisième proximité, celle de la fraternité. Jésus se manifeste là où se trouvent des frères disposés à s’aimer : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18,20). La fraternité, comme l’obéissance, ne peut être une imposition morale de l’extérieur. La fraternité, c’est choisir délibérément de chercher à être saint avec les autres, et non pas tout seul, saints avec les autres. Un proverbe africain, que vous connaissez bien, dit : “Si tu veux aller vite, va seul ; si tu veux aller loin, va avec les autres”. Il semble parfois que l’Église soit lente – et c’est vrai – mais j’aime à penser qu’il s’agit de la lenteur de ceux qui ont décidé de marcher en fraternité. Même en accompagnant les derniers, mais toujours en fraternité.

Les notes de la fraternité sont celles de l’amour. Saint Paul, dans la Première Lettre aux Corinthiens (chapitre 13), nous a laissé une “carte” claire de l’amour et, dans un certain sens, il a indiqué ce à quoi la fraternité doit tendre. Tout d’abord, apprendre la patience qui est la capacité de se sentir responsable des autres, de porter leurs fardeaux, de souffrir en un certain sens avec eux. Le contraire de la patience est l’indifférence, la distance que nous construisons vis-à-vis des autres pour ne pas nous sentir impliqués dans leur vie. Le drame de la solitude, du sentiment d’être seul, se consume dans de nombreux presbytères. On se sent indigne de patience, de considération. Il semble même que, de l’autre, ne vient que du jugement, et non pas du bien, de la bénignité. L’autre est incapable de se réjouir du bien qui survient dans ma vie, ou bien je suis moi-même incapable de le faire quand je vois le bien dans la vie des autres. Cette incapacité, de se réjouir du bien des autres, c’est l’envie, – je veux souligner ce point – qui tourmente beaucoup nos milieux et qui constitue une difficulté dans la pédagogie de l’amour, pas simplement un péché à confesser. Le péché est la dernière chose, c’est l’attitude qui est envieuse. L’envie est tellement présente dans les communautés sacerdotales. Et la Parole de Dieu nous dit que c’est une attitude destructrice : à cause de l’envie du diable, le péché est entré dans le monde (cf. Sa 2, 24). C’est la porte, la porte de la destruction. Et sur ce point nous devons parler clairement, dans nos prêtres il y a de l’envie. Tout le monde n’est pas envieux, non, mais la tentation de l’envie est là. Faisons attention. Et de l’envie naît le commérage.

Pour se sentir membre de la communauté, de “l’être-nous”, il ne faut pas porter de masques n’offrant qu’une image victorieuse de nous-même. Nous n’avons pas besoin de nous vanter, ni de nous enfler ni, pire encore, d’adopter des attitudes violentes manquant de respect à ceux qui nous entourent. Il existe également des formes cléricales de bullying.  La seule chose dont un prêtre peut se vanter, c’est la miséricorde du Seigneur. Il connaît son péché, sa misère et ses limites, mais il a fait l’expérience que là où le péché a abondé, l’amour a surabondé (cf. Rm 5,20) ; et c’est sa première bonne nouvelle. Un prêtre qui a cela en tête n’est pas envieux, il ne peut pas être envieux.

L’amour fraternel ne cherche pas son propre intérêt, il ne laisse pas de place à la colère, au ressentiment, comme si le frère à côté de moi m’avait en quelque sorte spolié de quelque chose. Et quand je rencontre la misère de l’autreje suis prêt à ne pas me souvenir pour toujours du mal reçu, à ne pas en faire le seul critère de jugement au point peut-être de me réjouir de l’injustice quand elle concerne celui qui m’a fait souffrir. Le véritable amour se réjouit de la vérité et considère comme un grave péché le fait de s’attaquer à la vérité et à la dignité des frères par la calomnie, la médisance et les ragots. L’origine c’est l’envie. On y arrive, même aux calomnies pour obtenir un poste… Et c’est très triste. Lorsque nous demandons ici des informations pour nommer quelqu’un, évêque, nous recevons souvent des informations viciées par l’envie. Et c’est une maladie de nos prêtres. Beaucoup d’entre vous sont des formateurs dans les séminaires, tenez-en compte.

Il ne faudrait cependant pas croire que l’amour fraternel serait une utopie, ou encore un “lieu commun” pour susciter de beaux sentiments ou des paroles de circonstance ou un discours lénifiant. Non. Nous savons tous combien il peut être difficile de vivre en communauté, ou dans le presbytère – un saint disait ceci : la vie communautaire est ma pénitence -, combien c’est difficile de partager la vie quotidienne avec ceux que nous avons voulu reconnaître comme des frères. L’amour fraternel, si nous ne voulons pas l’édulcorer, l’accommoder ou le déprécier, est la “grande prophétie” que nous sommes appelés à vivre dans cette société du déchet. J’aime penser à l’amour fraternel comme à un gymnase de l’esprit, où, jour après jour, l’on se confronte à soi-même et où l’on a le thermomètre de la vie spirituelle. Aujourd’hui, la prophétie de la fraternité reste vivante et a besoin de hérauts. Elle a besoin de personnes qui, conscientes de leurs propres limites et des difficultés qui se présentent, se laissent toucher, interpeller et émouvoir par les paroles du Seigneur : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35).

Pour les prêtres, l’amour fraternel ne reste pas enfermé dans un petit groupe, mais il se traduit en charité pastorale (cf. Exort. ap. post-syn. Pastores dabo vobis, n. 23) qui les pousse à le vivre concrètement dans la mission. Nous pouvons dire que nous aimons si nous apprenons à le traduire à la manière décrite par saint Paul. Et c’est seulement celui qui cherche à aimer qui est en sécurité. Celui qui vit avec le syndrome de Caïn, convaincu de ne pas pouvoir aimer parce qu’il sent toujours qu’il n’est pas aimé, valorisé, tenu en juste considération, finit toujours par vivre comme un vagabond, sans jamais se sentir à la maison, et c’est pour cela précisément qu’il est plus exposé au mal : à se faire du mal et à faire du mal. C’est pourquoi l’amour fraternel entre prêtres a une fonction de sauvegarde, de sauvegarde mutuelle.

Je me sens à même de dire que là où la fraternité sacerdotale et la proximité entre les prêtres, sont mise en pratique, et là où il y a des liens d’amitié véritable, il est possible aussi de vivre avec plus de sérénité le choix du célibat. Le célibat est un don que l’Église latine conserve, mais il est un don qui, pour être vécu comme sanctification, nécessite des relations saines, des rapports d’estime véritable qui trouvent leurs racines dans le Christ. Sans amis et sans prière, le célibat peut devenir un poids insupportable et un contre-témoignage à la beauté même du sacerdoce. Nous arrivons maintenant à la quatrième proximité, la dernière, la proximité avec le Peuple de Dieu, avec le Saint Peuple fidèle de Dieu. Cela nous fera du bien de lire Lumen Gentium, numéro 8 et numéro 12.

Proximité avec le peuple

J’ai très souvent souligné combien la relation avec le Peuple Saint de Dieu est pour chacun de nous non pas un devoir mais une grâce. « L’amour pour les gens est une force spirituelle qui permet la rencontre totale avec Dieu » (Evangelii gaudium, n. 272). Voilà pourquoi la place de tout prêtre se trouve au milieu des gens, dans un rapport de proximité avec le peuple. J’ai souligné dans Evangelii gaudium que « pour être évangélisateurs, il convient aussi de développer le goût spirituel d’être proche de la vie des gens, jusqu’à découvrir que c’est une source de joie supérieure. La mission est une passion pour Jésus mais, en même temps, une passion pour son peuple. Quand nous nous arrêtons devant Jésus crucifié, nous reconnaissons tout son amour qui nous rend dignes et nous soutient, mais, en même temps, si nous ne sommes pas aveugles, nous commençons à percevoir que ce regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple fidèle. Ainsi, nous redécouvrons qu’il veut se servir de nous pour devenir toujours plus proche de son peuple aimé. Jésus veut se servir des prêtres pour se rapprocher du Saint Peuple fidèle de Dieu. Il nous prend du milieu du peuple et nous envoie à son peuple, de sorte que notre identité ne se comprend pas sans cette appartenance » (ibid., n. 268). L’identité sacerdotale ne peut être comprise sans l’appartenance au Saint Peuple fidèle de Dieu.

Je suis convaincu que, pour comprendre à nouveau l’identité du sacerdoce, il est aujourd’hui important de vivre en rapport étroit avec la vie réelle des gens, à côté d’elle, sans la fuir d’aucune manière. « Parfois, nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se maintiennent à une prudente distance des plaies du Seigneur. Pourtant, Jésus veut que nous touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. Il attend que nous renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse. Quand nous le faisons, notre vie devient toujours merveilleuse et nous vivons l’expérience intense d’être un peuple, l’expérience d’appartenir à un peuple » (ibid., n. 270). Et le peuple n’est pas une catégorie logique, non, c’est une catégorie mythique ; pour le comprendre, il faut l’aborder comme on aborde une catégorie mythique.

Proximité avec le Peuple de Dieu. Une proximité qui, enrichie par les “autres proximités”, les trois autres, invite – et dans une certaine mesure l’exige – à adopter le style du Seigneur. Un style de proximité, de compassion et de tendresse, qui donne de marcher non pas comme un juge mais comme le Bon Samaritain reconnaîssant les blessures de son peuple, la souffrance vécue dans le silence, l’abnégation et les sacrifices de tant de pères et de mères pour faire progresser leurs familles, et aussi les conséquences de la violence, de la corruption et de l’indifférence qui essaient de réduire au silence tout espoir. Une proximité qui permet d’oindre les blessures et de proclamer une année de grâce du Seigneur (cf. Is 61, 2). Il est décisif de rappeler que le Peuple de Dieu souhaite trouver des pasteurs ayant le style de Jésus, et non des “clercs d’état”-  rappelons-nous cette époque en France : il y avait le curé d’Ars, le vicaire, mais il y avait aussi “ monsieur l’abbé “, les clercs d’État. Aujourd’hui encore, le peuple nous demande d’être des pasteurs du peuple et non des clercs d’État –  ou des “professionnels du sacré” ; des pasteurs qui sachent faire preuve de compassion, de pertinence ; des hommes courageux, capables de s’arrêter près de ceux qui sont blessés pour leur tendre la main ; des hommes contemplatifs qui, dans la proximité avec leur peuple, peuvent annoncer sur les plaies du monde la force agissante de la Résurrection.

Le sentiment répandu d’être orphelin, qui est un phénomène actuel, est une des caractéristiques de nos sociétés de “réseaux”. Connectés à tout et à tous, il nous manque l’expérience de l’appartenance qui est bien plus qu’une connexion. Avec la proximité du pasteur, il est possible convoquer la communauté et de favoriser la croissance du sens d’appartenance. Nous appartenons au Saint Peuple fidèle de Dieu qui est appelé à être signe de l’irruption du Royaume de Dieu dans l’aujourd’hui de l’histoire. Si le pasteur s’égare, si le pasteur s’éloigne, les brebis se dispersent et sont à la merci du premier loup venu.

Cette appartenance, à son tour, fournit l’antidote contre une déformation de la vocation qui naît de l’oubli du fait que la vie sacerdotale est destinée aux autres ; au Seigneur et aux personnes qu’il a confiées. Cet oubli est à la base du cléricalisme – dont a parlé le Cardinal Ouellet – et de ses conséquences. Le cléricalisme est une perversion, et même l’un de ses signes, la rigidité, est une autre perversion. Le cléricalisme est une perversion parce qu’il se forme sur des “éloignements”. C’est une curiosité : il ne s’agit pas de proximité, mais du contraire. Quand je pense au cléricalisme, je pense aussi à la cléricalisation du laïcat : cette promotion d’une petite élite qui, autour du prêtre, finit aussi par dénaturer sa mission fondamentale (cf. Gaudium et spes, n. 44), celle du laïc. Tant de laïcs cléricalisés, tant de : ” je fais partie de cette association, nous sommes là dans la paroisse, nous sommes… “. Les ” élus “, laïcs cléricalisés, c’est une belle tentation. Rappelons que « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être sacerdotal si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde. Je dois reconnaître que je suis comme marqué au feu par cette mission afin d’éclairer, de bénir, de vivifier, de soulager, de guérir, de libérer » (Evangelii gaudium, n. 273).

J’aimerais mettre en relation cette proximité du Peuple de Dieu avec la proximité de Dieu, car la prière du pasteur se nourrit et s’incarne dans le cœur du Peuple de Dieu. Quand il prie, le pasteur porte les marques des blessures et des joies de son peuple, qu’il présente en silence au Seigneur afin qu’il les oigne du don de l’Esprit Saint. C’est l’espérance du pasteur qui a confiance et qui lutte pour que le Seigneur bénisse son peuple.

Selon l’enseignement de saint Ignace « ce n’est pas l’abondance de la science qui rassasie l’âme et la satisfait, mais c’est le sentiment et le goût intérieur des choses » (Exercices spirituels, Annotations, 2, 4), il serait bon que les évêques et que les prêtres se demandent “comment vont mes proximités”, comment suis-je en train de vivre ces quatre dimensions qui configurent mon être sacerdotal de manière transversale et qui me permettent de gérer les tensions et les déséquilibres auxquels je suis confronté  chaque jour. Ces quatre proximités sont une bonne école pour “jouer en plein air”, là où le prêtre est appelé, sans crainte, sans rigidité, sans réduire ni appauvrir la mission. Un cœur sacerdotal est capable de proximité parce que le premier qui a voulu être proche c’est le Seigneur. Puisse-t-Il visiter ses prêtres dans la prière, dans l’évêque, dans les frères prêtres et dans le peuple. Qu’Il nous dérange un peu et bouleverse la routine, qu’Il suscite l’inquiétude – comme au temps du premier amour –, qu’Il mette en mouvement toutes les capacités pour que les gens aient la vie et la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). Les proximités du Seigneur ne sont pas une charge supplémentaire : elles sont un don qu’Il fait pour maintenir vivante et féconde la vocation. La proximité avec Dieu, proximité avec l’évêque, proximité entre nous, prêtres, et proximité avec le Saint Peuple fidèle de Dieu.

Devant la tentation de nous enfermer dans des discours et des discussions interminables sur la théologie du sacerdoce ou sur les théories de ce qu’il devrait être, le Seigneur regarde avec tendresse et compassion et offre aux prêtres les repères à partir desquels ils peuvent reconnaître et maintenir vivante l’ardeur pour la mission : proximité, qui est compatissante et tendre, proximité avec Dieu, avec l’évêque, avec les frères prêtres et avec le peuple qui leur a été confié. Proximité avec le style de Dieu, qui est proche, avec compassion et tendresse.

Et merci pour votre proximité et votre patience, merci, merci beaucoup ! Bon travail à vous tous. Je vais à la bibliothèque car j’ai beaucoup de rendez-vous ce matin. Priez pour moi et je prierai pour vous. Bon travail !