La nomination, jeudi 26 août, de sœur Alessandra Smerilli à un poste clé a fait renaître le débat sur la place des femmes dans la Curie romaine. Opération de communication pour certains, mouvement de fond pour d’autres, une féminisation de la haute hiérarchie de l’Église semble s’opérer, servie par une lente évolution des mentalités.

Loup Besmond de Senneville
https://www.la-croix.com/
3 septembre 2021

Intervenue dans la torpeur de la fin août, la nomination n’est pas pour autant passée inaperçue. Le pape François a propulsé jeudi 26 août l’économiste et religieuse Alessandra Smerilli, 46 ans, secrétaire du dicastère pour le développement humain intégral. Un poste de « numéro 2 », dans le langage du Vatican, aux côtés du cardinal Peter Turkson, afin de piloter les services du Saint-Siège chargé de dossiers centraux aux yeux du pape comme les migrants, la charité, l’économie ou l’écologie. Et si cette promotion a tant frappé, c’est qu’elle est une première : jamais une femme n’avait été secrétaire d’un dicastère au sein de la Curie romaine.

Dès lors, faut-il y voir, comme le soutiennent certains, que le plafond de verre commencerait à se briser au Vatican, et que les femmes seraient en train de prendre une place à part entière dans la haute hiérarchie de l’Église ? Ou s’agit-il au contraire d’un saupoudrage qui relèverait plutôt de la communication ?

Une vague de nominations féminines

Sœur Smerilli n’est en fait pas la première femme à être nommée à un haut poste de responsabilité au Vatican. En février, c’est une Française, Nathalie Becquart, religieuse xavière, qui avait été choisie comme sous-secrétaire (soit le rang de vice-ministre) du Synode des évêques.

Cette nouvelle était survenue après d’autres nominations, celle de la diplomate italienne Francesca Di Giovanni, chargée début 2020 par le pape des relations multilatérales, celle de sœur Carmen Ros Nortes (congrégation pour les instituts de vie consacrée), et celle des laïques Gabriella Gambino et Linda Ghisoni, toutes deux membres du dicastère pour la famille. Six femmes, en tout, à des postes de haute responsabilité jusqu’alors réservés à des évêques.Femmes au Vatican, les petits pas du pape François

Analysant ces nominations, certains se montrent critiques, à l’image de la journaliste et féministe engagée Lucetta Scaraffia, qui les compare à des « opérations cosmétiques ». « Il n’y a aucun changement d’aucune sorte sur la manière qu’a le Vatican de considérer les femmes, estime-t-elle. J’en veux pour preuve le drame des abus commis sur des religieuses, qui n’ont jamais été pris au sérieux, alors que les témoignages sont nombreux. Cela peut paraître éloigné, mais c’est pour moi une preuve que l’Église n’accorde aucun poids à la parole des femmes. »

« Il ne faut pas sous-estimer les réticences »

Face à Lucetta Scaraffia, qui porte le regard le plus sévère sur ces évolutions, d’autres appellent à « situer ces nominations dans un contexte plus large », comme la journaliste Bénédicte Lutaud, autrice d’un livre sur les femmes et les papes (1). « Le pape fait sauter les verrous un par un, petit à petit, en donnant une place aux femmes dans d’autres domaines, comme la liturgie ou la théologie. »

Une allusion aux décisions du pape d’ouvrir la réflexion sur le diaconat féminin, ou l’autorisation récente d’instituer des femmes dans des ministères de lecteurs ou acolytes, jusque-là réservés aux hommes. « Évidemment, sur le papier, il aurait pu aller plus loin. Mais il ne faut pas sous-estimer les réticences auxquelles il fait face. » Des réticences, ainsi que des réactions en dehors du Vatican.

« Après la nomination de sœur Smerilli, vous n’imaginez pas le nombre de messages que j’ai reçus de prêtres qui m’interrogeaient pour savoir ce que le pape était en train de faire », témoigne une femme non européenne travaillant au sein d’un dicastère. Qui résume : « François sait qu’il est regardé par les responsables catholiques du monde entier. Ce qu’il fait ici leur envoie un message assez clair. »

Ce mouvement de féminisation des responsables va aussi de pair avec la professionnalisation de la Curie, conduite depuis plusieurs années, essentiellement depuis Benoît XVI, et accélérée par François depuis son élection. De fait, les six responsables de haut niveau nommées par François ont toutes été choisies pour leurs compétences, chacune dans leur domaine (économie, diplomatie, théologie, famille).

Un accès croissant des laïcs à des postes de responsabilité

Cette féminisation de la Curie romaine s’accompagne aussi d’un autre mouvement : celui d’un accès croissant des laïcs à des postes de responsabilité. « Le vrai plafond de verre, c’était l’accès d’un laïc à la direction d’un dicastère, affirme une source vaticane. En fait, poursuit la même personne, tout l’axe du pape François, c’est de déconnecter la responsabilité de l’ordination. » Ce qui joue en faveur des laïcs, hommes et femmes. Et c’est ainsi que, en juillet 2018, la nomination de Paolo Ruffini, journaliste italien, comme préfet du dicastère de la communication, avait fait sauter un premier verrou.

« Est-ce que c’est plus facile d’être un homme laïc ou une femme laïque au Vatican ? Franchement, je ne sais pas », dit l’une d’entre elles. Une autre tempère : « Entre un directeur et une directrice, le directeur a plus de poids. Et certains prélats n’acceptent pas la présence des femmes. »

Car cette féminisation de la Curie se joue en fait bien au-delà des supérieurs ou des cadres. Ainsi, d’après le décompte de l’association Femmes au Vatican, les femmes constituent 22 % des employés du Vatican, soit un millier de personnes sur les 4 500 salariés au service du pape. « Il y a beaucoup plus de femmes assistantes que supérieures ou cheffes de bureau », admet une observatrice attentive.

Doucement mais sûrement

Malgré tout, l’ouverture aux femmes semble se faire doucement mais sûrement. « Notre place s’est clairement normalisée, alors qu’il y a encore vingt ans être une femme était un handicap », estime ainsi Romilda Ferrauto, consultante auprès du Service de presse du Saint-Siège, cofondatrice de Femmes au Vatican, qui fut pendant vingt-cinq ans la rédactrice en chef de la section francophone de Radio Vatican.

« Je le vois au regard de mes interlocuteurs, poursuit-elle. Au début de ma carrière, lorsque je rencontrais un prélat, il me prenait pour une assistante. Lorsque j’avais un rendez-vous dans un dicastère, je voyais bien que l’on se demandait ce que je faisais là. On me faisait sentir que je n’étais pas à ma place. » Un sentiment qui, selon elle, a aujourd’hui « presque disparu ».

Pour plusieurs femmes interrogées, en poste dans la Curie et à tous les niveaux de la hiérarchie, le mouvement engagé par le pape est en tout cas irréversible. « Ce sont de tout petits pas, il faut de la patience, mais c’est en route », affirme l’une d’elles. « Je ne vois pas bien comment nous pourrions retourner en arrière, dit une autre. Les jeunes prêtres et évêques sont plus ouverts que leurs aînés. Et la crise des abus renforce aussi l’idée que le clergé ne s’en sortira pas tout seul. »