[Interview] C’est un aspect peu connu de l’œuvre de l’écrivain catholique, auteur du Journal d’un curé de campagne, qui a aussi écrit sur un progrès robotisé dont il pressent, de manière sombre et visionnaire, l’arrivée dès les années 1930.

Par Félicité de Maupeou
Publié le 15/05/2023
https://www.lavie.fr

Moins connus que ses romans, les écrits de Georges Bernanos sur la technique sont pourtant étonnamment visionnaires. Ils nous livrent un éclairage précieux sur l’intelligence artificielle, dernière née de cette « civilisation des machines » dont il pressent l’avènement dès les années 1930 et qu’il critique avec force. Publié en 1947, l’essai de Georges Bernanos intitulé la France contre les robots est une critique acerbe contre la modernité promue par l’ère industrielle, sans pour autant vénérer un passé idéalisé. 

De quelle technique parle Bernanos dans la France contre les robots ?

Georges Bernanos n’est ni un philosophe ni un épistémologue. À aucun moment dans son œuvre il ne définit le mot « technique ». Mais il est évident que, pour lui, la réalité qu’englobe ce terme va bien au-delà des machines à bras et des automates de la révolution industrielle. C’est ainsi qu’il évoque une « conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Les définitions que l’on ne trouve pas chez lui, je les ai trouvées dans l’œuvre du théologien et historien du droit protestant Jacques Ellul. Il ne me semble pas exagéré de rapprocher ces deux auteurs.

Dans une conférence reprise dans La liberté, pour quoi faire ?, Bernanos évoque Ellul : « J’ai lu le compte rendu d’une séance donnée par le Centre protestant d’études, au cours de laquelle le professeur Jacques Ellul traçait un remarquable tableau du monde moderne et de toutes les emprises de l’économie sur l’homme, en se demandant finalement ce qui peut bien rester de celui-ci. Qu’est-ce qui peut bien rester de l’homme ?… L’homme, selon l’éminent professeur, n’est plus en face de l’économie, son autonomie est en train de disparaître, il est englobé corps et âme dans l’économie, c’est l’apparition réelle d’une nouvelle espèce d’homme, l’homme économique, l’homme (dit-il admirablement) qui n’a pas de prochain mais des choses. »

Dans la Technique ou l’Enjeu du siècle (1954), Jacques Ellul définit la technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Dans le Système technicien, publié 23 ans plus tard, il affine son propos : « Partout où il y a recherche et application de moyens nouveaux en fonction du critère d’efficacité, on peut dire qu’il y a technique. »

La France contre les robots est publié en 1947. Peut-on parler d’un texte prophétique ? N’est-il pas aussi excessif ?

Le prophète est un homme d’intimité avec Dieu, qui sait l’écouter et qui voit ce que les autres ne voient pas – ou ne veulent pas voir. Dans la France contre les robots, Georges Bernanos a vu ce qui nous saute aux yeux trois quarts de siècle plus tard : la puissance de la propagande, la dureté de la réglementation et la lourdeur de l’organisation mises au service de la technique. Tout ce qu’il écrit d’apparemment exagéré sur « le déterminisme inflexible des lois économiques », « l’invasion de la machinerie » ou « la naissance d’une civilisation inhumaine » est notre quotidien.

L’intelligence artificielle (IA) et ses algorithmes permettent de réaliser des tâches plus rapidement, de manière plus efficace, et souvent utiles. Que dit Bernanos de ces critères ?

La vitesse n’est pas une catégorie qui intéresse Georges Bernanos. Cet homme à cheval aurait plutôt été enclin à dénoncer son « despotisme » et à apprécier l’éloge postmoderne de la lenteur tel que l’a dressé Milan Kundera. Pour lui, la question n’est pas d’aller le plus vite possible (réponse technique) mais de savoir où l’on va (réponse spirituelle). Il donne cet avertissement de la France contre les robots : « L’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : “l’homme qui ne fait pas comme tout le monde” – ou encore : “l’homme qui a du temps à perdre” – ou plus simplement si vous voulez : “l’homme qui croit à autre chose qu’à la technique.” »

L’IA progresse à une vitesse impressionnante. Bernanos évoque ce rythme rapide d’innovations.

Oui, par cette page fameuse de la France contre les robots : « Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : “Aller plus vite, par n’importe quel moyen.” Aller vite ? Mais aller où ? Comme cela vous importe peu, imbéciles ! (…) “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !” Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… »

N’y a-t-il rien à sauver dans cette société technicienne ? Bernanos n’idéalise-t-il pas le passé ?

Si je vous dis que les smartphones n’existaient pas à l’époque des bâtisseurs de cathédrales, je n’idéalise pas le passé. J’essaye de le comprendre, de le comprendre pour mieux l’aimer. Georges Bernanos, qui adorait faire de la moto et a même piloté un biplan pendant la Première Guerre mondiale, n’était pas un passéiste. « Je défie qu’on trouve dans mes livres aucune de ces écœurantes mièvreries sentimentales dont sont prodigues les dévots du “Bon Vieux Temps” », écrit-il.

Ou encore : « Je n’ai jamais pensé que la question de la machinerie fût un simple épisode de la querelle des Anciens et des Modernes. Entre le Français du XVIIe et un Athénien de l’époque de Périclès, ou un Romain du temps d’Auguste, il y a mille traits communs, au lieu que la machinerie nous prépare un type d’homme… »

Sur quelle conception de l’homme est fondée cette civilisation des machines ?

La citation de Jacques Ellul reprise par Georges Bernanos cerne assez bien cette conception nouvelle de l’homo economicus : un humain qui n’aurait plus affaire à son prochain, mais à des choses. Des choses qui loin de le rassurer, enténèbrent son âme. C’est ainsi, dans la société technicienne, que l’angoisse de vivre et de mourir s’est substituée à la foi.

Dans l’Espérance oubliée, Jacques Ellul le décrit très bien : « Il semble que chaque progrès nourrisse dans le vécu de l’homme exactement son contraire. Jamais l’homme n’a eu autant de moyens de faire l’histoire et son histoire, jamais il ne s’est senti aussi totalement déterminé, aussi réduit. (…) La technique lui a fait un merveilleux univers de puissance et d’objets. Il accepte les puissances, sans même s’en rendre compte, et commence à craindre les objets, car sa vie n’a pas de sens et sa crainte est de se voir évincé par les choses. »

En quoi « un monde gagné par la technique est perdu ur la liberté », comme l’écrit Bernanos ?

« Rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace », écrit Jacques Ellul. Ce « en toutes choses » marque bien la dimension intrinsèquement totalitaire de la technique. Rien n’est épargné par la technique : ni la vie intérieure, colonisée par les machins et les machines, ni l’amour, mécanisé, transformé en pornographie, ni l’enfance, ni la vieillesse, ni les rêves. La conception utilitariste de la vie qui s’est imposée en Occident depuis la Renaissance a dépouillé l’individu de tous ses privilèges. Avant Georges Bernanos et Jacques Ellul, un grand penseur l’avait pressenti : Pascal.

Comment alors rester libre ?

Prêcher l’espérance… En n’oubliant jamais que la plus belle forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté. Même si c’est difficile. Dans Monsieur Ouine, son dernier roman, achevé au Brésil en mai 1940, il y a un très beau passage à ce propos : « L’heure viendra cependant où dans un monde organisé pour le désespoir, prêcher l’espérance équivaudra tout juste à jeter un charbon en flamme au milieu d’un baril de poudre. »