Cent ans après, la réflexion théologique du père Romano Guardini dans ses « Lettres du lac de Côme » se révèle d’une saisissante actualité. Léon XIV n’a d’ailleurs pas manqué d’y faire référence dans son encyclique « Magnifica humanitas » sur les défis de l’humanité face à l’IA.

Par Alexia Vidot
Publié le 01/07/2026
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Dans les années 1920, le prêtre théologien et philosophe Romano Guardini (1885-1968) laisse un moment l’Allemagne, où il est déjà une figure influente, pour retrouver l’Italie, sa terre natale. Parcourant les vallées de la Brianza, le voyageur s’émeut des « accords harmonieux » de cette « nature entière travaillée et modelée par l’homme ».
Un équilibre relationnel que vient soudain briser l’irruption d’une usine. Et cette « effraction » de la technique désole Guardini. « Je voyais la machine envahir un pays qui avait jusqu’à présent possédé une culture. (…) Là-haut dans le Nord, nous avons l’habitude. Mais ici, c’est autre chose ! », écrit-il en 1926, dans les Lettres du lac de Côme.
Une puissance incontrôlable
Rédigées il y a tout juste un siècle, ces lettres ne sont pas les rêveries d’un promeneur nostalgique d’un passé fantasmé qu’il s’agirait de restaurer en rejetant la modernité. Loin de condamner en bloc la technique, Guardini cherche plutôt à la penser en philosophe et en théologien pour en « saisir » l’essence profonde.
Il note d’abord que la projection technique a toujours existé, qu’elle est notre mode d’être au monde. Il lui reconnaît, et à elle seule, la capacité de transformer le chaos de la nature en un univers habitable. Mais dès lors qu’elle perd le contact avec la nature et rompt avec sa structure, elle acquiert une puissance incontrôlable, dangereuse. « Nous voici de nouveau menacés de tous les côtés, mais cette fois, c’est par un chaos que nous avons nous-mêmes créé », constate-t-il, lucide.
Aimer le monde tel qu’il est
Au fil de huit longues lettres, il décrit la dévastation à l’œuvre, et s’interroge : dans « un système de machines », « la vie peut-elle rester vivante ? » Dans sa neuvième missive, la dernière, il encourage pourtant ses lecteurs à « dire oui à ce qui nous arrive », à accueillir le monde tel qu’il se présente, même « déshumanisé ». Car c’est dans ce monde-là, et pas un autre, que Dieu nous a placés. Et il est de la responsabilité de chacun d’agir pour maîtriser la technique et la remettre au service d’un « vrai monde ».
L’humanité est devant un choix civilisationnel : ou bien laisser la puissance technique devenir autonome, ou bien « faire éclater une nouvelle couche en profondeur à l’intérieur de l’homme », qui le rende capable de discerner et d’ordonner cette puissance. Le prêtre espère, et insiste : « Un nouveau type humain devra naître, doué d’une spiritualité plus profonde, d’une liberté et d’une intériorité nouvelles, d’une nouvelle aptitude à se former et à former. »
Précurseur
Avec ses Lettres du lac de Côme, Romano Guardini s’impose comme l’un des premiers grands penseurs de la technique, si ce n’est le premier, devançant Martin Heidegger ou Jacques Ellul. Précurseur, le mentor d’une génération entière (d’Urs von Balthasar à Jorge Bergoglio en passant par Joseph Ratzinger), l’a donc été, et pas seulement du renouveau liturgique de l’Église catholique.
Preuve s’il en fallait : le pape Léon XIV le cite dans son encyclique Magnifica humanitas sur les défis de l’humanité face à l’IA.
