Mis à l’honneur durant l’année liturgique A, le premier livre du Nouveau Testament a été écrit vers 80 pour une communauté chrétienne d’origine juive. Il s’achève, en même temps que notre parcours, sur la victoire éclatante de la lumière face à l’obscurité de la mort. Et sur un appel universel.

Par Régis Burnet et Régis Burnet
Publié le 14/08/2026
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On a souvent tendance à couper le dernier chapitre de Matthieu en deux, préférant s’arrêter soit au récit de résurrection, soit à l’envoi en mission ; il s’agit en réalité d’un diptyque où s’affrontent les forces du mensonge et la puissance de la vie.

Le récit s’articule autour d’un basculement : alors que Jérusalem s’enferme dans le déni, l’espérance prend le large vers la Galilée.

Des femmes apôtres des apôtres

L’aube de Pâques s’ouvre sur une série de contrastes très ironiques. Les dirigeants religieux et les autorités romaines pensaient avoir scellé le destin du Nazaréen sous une lourde pierre, sécurisée par des gardes. Pourtant, avec l’irruption du messager céleste, cette assurance trompeuse est roulée avec facilité sur le côté. Les soldats, paralysés par l’effroi, sont réduits à l’état de cadavres, alors que le Crucifié échappe à la mort. Et, nouveau pied de nez aux conventions de l’époque, ce n’est pas à ces hommes d’armes que l’ange confie le message du salut, mais à deux femmes. Jugées marginales et inaptes au témoignage juridique dans la société antique, elles deviennent par grâce divine les « apôtres des apôtres », récompensées de leur fidélité au pied de la Croix.

Face à cette apparition tout en lumière, l’évangéliste dresse le sombre portrait de l’élite hiérosolymitaine. Informées du prodige, les autorités religieuses et politiques ne se remettent pas en question. Elles s’enfoncent dans le mensonge et la corruption. L’argent – qu’on avait déjà aperçu dans les pièces ayant servi à acheter la trahison de Judas – réapparaît ici pour acheter le silence des soldats. Jérusalem, la ville sainte qui a rejeté son Messie, s’embourbe dans ses intrigues et s’enferme dans une rumeur falsifiée.

L’histoire de Jésus se poursuit

C’est donc en Galilée, là où tout avait commencé, que se joue le destin du monde. Sur cette montagne – dont la hauteur rappelle tous les lieux de révélation, à commencer par le Sinaï –, les 11 survivants du drame retrouvent le Ressuscité. Matthieu fait preuve d’un grand réalisme en notant que « certains doutèrent ». L’Église qui est envoyée en mission n’est pas une armée à la foi inébranlable ; ce sont quelques individus blessés par les événements, chancelants, sujets au vertige. Pourtant, le Christ ne leur adresse aucun reproche. Il accomplit la grande prophétie du livre de Daniel (Daniel 7) : s’arrogeant « tout pouvoir au ciel et sur la terre », il prend le contre-pied de la tentation du désert où le diable lui offrait les royaumes du monde en échange de la compromission. Jésus a conquis la souveraineté universelle non par la domination, mais par l’abaissement.

L’horizon, jusqu’alors limité aux « brebis perdues de la maison d’Israël », s’étend aux dimensions de la planète. Mais cette universalité n’est pas une simple conquête territoriale.

Faire des nations des « disciples », c’est les inviter à l’école du Christ, en leur enseignant « tout ce qu’il a prescrit », c’est-à-dire l’éthique radicale du Sermon sur la montagne. Enfin, le récit s’achève non pas sur une ascension où le Christ quitterait les siens, mais sur l’assurance de sa perpétuelle présence : « Je suis avec vous tous les jours. » Pour le lecteur de Matthieu, l’histoire de Jésus ne finit pas avec ce chapitre ; elle se poursuit à travers l’Église en marche, animée jusqu’à la fin des temps par la présence de l’Emmanuel.

Évangile selon Matthieu 28, 1-20

Après le sabbat, comme le premier jour de la semaine commençait à poindre, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre. Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : un ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. Il avait l’aspect de l’éclair, et son vêtement était blanc comme neige. À sa vue, les gardes furent secoués d’effroi et devinrent comme morts. Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : « Ne craignez point, vous : je sais bien que vous cherchez Jésus, le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. Venez voir le lieu où il gisait, et, vite, allez dire à ses disciples : “Il est ressuscité d’entre les morts, et voilà qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez.” Voilà, je vous l’ai dit. » Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.

Et voici que Jésus vint à leur rencontre : « Je vous salue », dit il. Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui. Alors, Jésus leur dit : « Ne craignez pas ; allez annoncer à mes frères qu’ils doivent partir pour la Galilée, et là ils me verront. »

Tandis qu’elles s’en allaient, voici que quelques hommes de la garde vinrent en ville rapporter aux grands prêtres tout ce qui s’était passé. Ils se rassemblèrent avec les anciens, tinrent conseil et donnèrent aux soldats une forte somme d’argent, avec cette consigne : « Vous direz ceci : “Ses disciples sont venus de nuit et l’ont dérobé tandis que nous dormions.” Et si ceci vient aux oreilles du gouverneur, nous nous chargeons de l’amadouer et de vous épargner tout ennui. » Les soldats prirent l’argent, firent comme on leur avait dit, et cette histoire s’est propagée parmi les habitants de la Judée jusqu’à ce jour.

Quant aux 11 disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne que Jésus leur avait indiquée. Et quand ils le virent, ils se prosternèrent ; certains cependant doutèrent. S’avançant, Jésus leur dit ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

L’autre Marie
Non pas la mère de Jésus, mais selon Matthieu 27, 56 la mère de Jacques et de José.
Un grand tremblement de terre, un ange
Ces éléments appartiennent au registre biblique classique de la théophanie (la manifestation de Dieu). L’ange ne roule pas la pierre pour libérer le Christ ressuscité, mais pour montrer aux femmes que le tombeau est déjà vide.
En Galilée
Le retour vers cette région périphérique n’est pas qu’un détail géographique. Loin de Jérusalem – la capitale religieuse corrompue –, la « Galilée des nations » devient le nouveau centre de gravité spirituel et le tremplin de la mission universelle.
Certains doutèrent
Le verbe grec employé (distazō) exprime moins un scepticisme absolu qu’une hésitation, un vertige face au mystère. Matthieu n’idéalise pas l’Église naissante : la foi et l’hésitation y cohabitent.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit
Formule unique dans les Évangiles qui témoigne de l’évolution liturgique et théologique de la communauté matthéenne, plaçant le Christ sur un strict pied d’égalité avec Dieu.
Je suis avec vous
Le livre s’était ouvert au premier chapitre sur l’annonce de l’Emmanuel, signifiant « Dieu avec nous » (Matthieu 1, 23). Il s’achève sur la réalisation de cette promesse.

Régis Burnet
Professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain (Belgique), il a notamment publié le Nouveau Testament (Que sais-je ?, 2025) et est chargé, avec son collègue Matthieu Richelle, de la nouvelle édition de la Bible de Jérusalem.