Mis à l’honneur durant l’année liturgique A, le premier livre du Nouveau Testament a été écrit probablement en Syrie, vers 80, pour une communauté chrétienne d’origine juive. Au cœur de son message : la rupture avec la logique comptable. C’est la quatrième étape de notre parcours.

Par Régis Burnet
Publié le 30/07/2026
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S’il fallait juger cette parabole à l’aune du droit du travail, le maîtàre de la vigne serait sans doute condamné pour iniquité salariale. Le récit que livre Jésus est, en effet, un véritable scandale économique. Payer une seule heure au tarif d’une journée entière de labeur sous un soleil de plomb heurte le sens inné de la justice. Pourtant, c’est précisément dans cette rupture délibérée avec la logique comptable que réside le cœur du message matthéen.

Un acte de pure compassion

Pour en saisir la portée – en réalité tout sauf scandaleuse –, il faut se plonger dans la rude réalité sociale de la Palestine antique. Le journalier agricole se situe tout au bas de l’échelle, vivant une précarité souvent plus terrible que celle de l’esclave, qui, lui, est entretenu par son maître. Sans contrat, dépourvu de la sécurité qu’apporterait une association professionnelle ou un soutien public, l’ouvrier qui ne trouve pas d’embauche ne nourrit pas sa famille. Lorsque le maître sort à la onzième heure, son geste n’est dicté par aucune urgence agricole ni aucune rentabilité : c’est un acte de pure compassion.

En offrant le minimum vital à ceux qui n’ont presque rien fait, il ne rémunère pas une performance, il subvient à un besoin essentiel. Dieu, nous dit Jésus, est ce « mauvais gestionnaire » qui refuse de laisser quiconque dehors. Ce récit s’insère chez Matthieu juste après que l’apôtre Pierre a demandé à Jésus ce qu’il recevrait pour avoir tout quitté ; la parabole critique cette mentalité de calcul spirituel.

Au-delà de cette mise en avant de l’inlassable impulsion de Matthieu à la justice sociale, un autre sens, symbolique, se dessine. Depuis les prophètes, et notamment chez Osée ou chez Isaïe, la vigne est une métaphore classique pour signifier le peuple d’Israël, et par extension ici le Royaume de Dieu, où ceux qui ont été « recrutés » par Jésus sont invités à œuvrer. « Maître de la vigne » (en grec le « Seigneur de la vigne ») est une image traditionnelle pour évoquer Dieu. Les ouvriers de la première heure représentent les premiers appelés, l’Israël fidèle, ceux qui portent le fardeau de la Loi avec zèle, tandis que les suivants désignent aussi les disciples, fruit des appels successifs des heures d’après, et qui, comme Pierre, s’attendent à être bien récompensés.

La prodigalité de Dieu

Ils ne sont absolument pas lésés – le compromis initial est respecté –, mais ils s’indignent de voir la rétribution accordée à d’autres de manière si disproportionnée. Leur amertume, qualifiée d’« œil mauvais », révèle un rapport faussé à la miséricorde divine : ils traitent Dieu en comptable plutôt qu’en Père. Ils voudraient un système fermé où l’on gagne son salut à la sueur de son front, s’assurant ainsi une supériorité sur les derniers venus (qu’il s’agisse des pécheurs pardonnés, des païens ou des marginaux).

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L’Évangile de Matthieu offre ici un contrepoids, la gratuité de Dieu, exprimé selon une sorte de bon plaisir. « Il me plaît », dit le maître. Le Royaume des cieux ne se monnaye pas à l’heure, il se reçoit comme un don. La parabole ne nie pas la justice, elle la dilate aux dimensions de la compassion. Elle invite donc à la conversion du regard : il convient de renoncer aux comparaisons jalouses pour se réjouir de la prodigalité d’un Dieu qui donne infiniment plus que ce que nous pourrions jamais mériter.

Évangile selon Matthieu 20, 1-16

Car il en va du Royaume des cieux comme d’un maître de maison qui sortit au point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec les ouvriers d’un denier pour la journée et les envoya à sa vigne. Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient, désœuvrés, sur la place, et à ceux là il dit : « Allez, vous aussi, à la vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste. » Et ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième, puis vers la neuvième heure, il fit de même. Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi restez vous ici tout le jour sans travailler ? » – « C’est que, lui disent ils, personne ne nous a embauchés. » Il leur dit : « Allez, vous aussi, à la vigne. » Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et remets à chacun son salaire, en remontant des derniers jusqu’aux premiers. » Ceux de la onzième heure vinrent donc et touchèrent un denier chacun. Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient toucher davantage ; mais c’est un denier chacun qu’ils touchèrent, eux aussi. Tout en le recevant, ils murmuraient contre le maître de maison : « Ces derniers venus n’ont fait qu’une heure, et tu les as traités comme nous, qui avons porté le fardeau de la journée et de la chaleur. » Alors il répliqua en disant à l’un d’eux : « Mon ami, je ne te lèse en rien : n’est ce pas d’un denier que nous sommes convenus ? Prends ce qui te revient et va t’en. Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi : n’ai je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? Ou ton œil est il mauvais parce que moi je suis bon ? » Voilà comment les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers.

Le denier
Unité monétaire romaine en argent. En Palestine au Ier siècle, certains textes estiment le salaire minimal à 200 deniers par an.
Heure
Dans l’Antiquité, le jour est divisé en 12 heures de l’aube au crépuscule. Même si les heures varient selon les saisons, la 3e heure se situe autour de 9 h, la 6e à midi et la 9e vers 15 h.
La onzième heure
La fin de la journée (vers 17 h). L’agora (la place publique) est souvent le lieu de recrutement des journaliers.
Intendant
Personnage secondaire qui permet au maître de théâtraliser la scène. En ordonnant de payer « en remontant des derniers jusqu’aux premiers », il crée délibérément un scandale.
L’œil mauvais
L’expression (« ton œil est-il mauvais ? ») est un sémitisme désignant la mesquinerie, l’envie et la jalousie face au bonheur d’autrui.
Les premiers seront derniers
Ce proverbe conclut la parabole. Il avertit les croyants de la première heure qu’il n’y a ni privilège d’ancienneté ni droit de préséance dans le Royaume.

Régis Burnet
Professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain (Belgique), il a notamment publié le Nouveau Testament (Que sais-je ?, 2025) et est chargé, avec son collègue Matthieu Richelle, de la nouvelle édition de la Bible de Jérusalem.