Mis à l’honneur durant l’année liturgique A, le premier livre du Nouveau Testament a été écrit probablement en Syrie, vers 80, pour une communauté chrétienne d’origine juive. L’évangéliste lui livre la clé pour vivre pleinement la Loi : la miséricorde. C’est la troisième étape de notre parcours.

Par Régis Burnet
Publié le 17/07/2026
https://www.lavie.fr

Ce double récit de conflit est tout à fait caractéristique de la voix singulière de Matthieu parmi les quatre Évangiles. Puisque cet évangéliste écrit pour une communauté de chrétiens majoritairement d’origine juive, profondément attachée à la Loi, il ne cherche pas à abolir le sabbat. Au contraire, il livre ici la clé spécifique pour le vivre pleinement : la priorité absolue de la miséricorde.

Une affirmation scandaleuse

L’épisode se retrouve dans les trois Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), mais Matthieu glisse un détail qui lui est propre : les disciples « eurent faim ». Cet ajout déplace le débat d’une querelle juridique vers la question de la nécessité humaine.

Face aux pharisiens, qui voient un cas d’école pour une loi méticuleusement codifiée, mais de manière théorique – où le simple fait d’arracher des épis est assimilé à une moisson interdite –, Jésus oppose une lecture de l’Écriture fondée sur les réalités humaines. Il convoque l’autorité de David qui fit de même, puis enchaîne sur l’exemple des prêtres au Temple, pour qui il n’y a pas de sabbat, afin d’aboutir à une déclaration inouïe, absente de Marc ou Luc : « Il y a ici plus grand que le Temple. »

A lire aussi : Dans les pas de saint Matthieu : la crèche et la croix (1/5)

Pour des oreilles juives du Ier siècle, l’affirmation est scandaleuse, car le Temple est le lieu de la présence de Dieu. Matthieu nous révèle que cette présence et cette autorité souveraine résident désormais en la personne même du Fils de l’homme.

La véritable signature de Matthieu se trouve au verset 7 avec la reprise du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » Ce verset, que Matthieu est le seul à insérer dans ce débat, agit comme le critère ultime d’interprétation de la Torah.

Pour l’évangéliste (et d’ailleurs aussi pour les rabbins dans les siècles qui suivent), la Loi n’est pas un bloc rigide d’interdits ; elle est tout entière subordonnée à son centre de gravité, qui est la miséricorde. Le sabbat a été institué pour le repos, non pour écraser les affamés sous le poids des observances.

Qui sont les pharisiens ?

La seconde scène, au cœur de « leur synagogue », achève la démonstration. Avec l’exemple très concret du pauvre sauvant son unique brebis, Jésus s’appuie sur le bon sens paysan pour asseoir une vérité absolue : la valeur inestimable de la vie. Il ne cherche même pas à savoir quelle solution théorique on pourrait élaborer pour sortir l’animal du puits : il tient pour acquis ce qui relève de la pratique de tous.

La conclusion coule de source : il est permis, et même exigé, de « faire le bien le jour du sabbat ». Guérir cet homme à la main paralysée n’est pas une violation du repos sacré, c’est son accomplissement parfait.

A lire aussi : Dans les pas de saint Matthieu : le manifeste du Royaume (2/5)

Cependant, cette provocation radicale a un prix. Matthieu souligne l’aveuglement des pharisiens qui, refusant de se réjouir d’une vie restaurée, tiennent conseil pour « le perdre ». Ils « sortent » laissant ainsi implicitement à Jésus la victoire : c’est lui qui est maître de « leur » synagogue et donc de l’interprétation de la Loi. Mais, le fossé se creuse irrévocablement. Il ne vaut pas que pour l’époque de Jésus.

Hier comme aujourd’hui, le récit interroge inlassablement : qui sont les pharisiens ? Les règles, convictions et pratiques religieuses sont-elles au service de la miséricorde, ou rendent-elles aveugles aux besoins de ceux dont la vie attend d’être relevée ?

Évangile selon Matthieu (12, 1-14)

En ce temps là Jésus vint à passer, un jour de sabbat, à travers les moissons. Ses disciples eurent faim et se mirent à arracher des épis et à les manger. Voyant cela, les pharisiens lui dirent : « Voilà tes disciples qui font ce qu’il n’est pas permis de faire pendant le sabbat ! » Mais il leur dit : « N’avez vous pas lu ce que fit David lorsqu’il eut faim, lui et ses compagnons ? Comment il entra dans la demeure de Dieu et comment ils mangèrent les pains d’oblation, qu’il ne lui était pas permis de manger, ni à ses compagnons, mais aux prêtres seuls ? Ou n’avez vous pas lu dans la Loi que, le jour du sabbat, les prêtres dans le Temple violent le sabbat sans être en faute ? Or, je vous le dis, il y a ici plus grand que le Temple. Et si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné des gens qui sont sans faute. Car le Fils de l’homme est maître du sabbat. »

Parti de là, il vint dans leur synagogue. Or, se trouvait là un homme qui avait une main sèche, et ils lui posèrent cette question : « Est il permis de guérir, le jour du sabbat ? » afin de l’accuser. Mais il leur dit : « Quel homme parmi vous, s’il a une seule brebis, et si elle tombe dans un trou le jour du sabbat, n’ira pas la prendre et la relever ? Or, combien un homme vaut plus qu’une brebis ! Par conséquent il est permis de faire du bien le jour du sabbat. » Alors, il dit à l’homme : « Étends ta main. » Il l’étendit et elle fut remise en état, saine comme l’autre. Les pharisiens sortirent et tinrent conseil contre lui, en vue de le perdre.

Eurent faim Ce détail justifie l’acte des disciples qui n’est pas vu comme une désinvolture, mais comme une nécessité humaine qui en appelle à la miséricorde.

David Allusion à un épisode narré en 1 Samuel 21, 1-7 dans lequel David nourrit sa troupe à l’aide des pains offerts à Dieu par le prêtre de Nob. Jésus l’interprète ici comme l’action souveraine d’un chef responsable qui commet une transgression au nom de la nécessité.

Dans la Loi Nombres 28, 9-10 prescrit explicitement d’offrir un sacrifice le jour du sabbat.

Miséricorde Et non le sacrifice. La citation d’Osée 6, 6 ne rejette pas le système sacrificiel, mais hiérarchise les actions. La miséricorde et la connaissance de Dieu sont plus essentielles que le sacrifice.
Une seule brebis Il s’agit d’un exemple a fortiori : la valeur d’un être humain justifie davantage l’action bienfaisante que pour une brebis.

Régis Burnet
Professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain (Belgique), il a notamment publié le Nouveau Testament (Que sais-je ?) et est chargé, avec son collègue Matthieu Richelle, de la nouvelle édition de la Bible de Jérusalem.