Mis à l’honneur durant l’année liturgique A, le premier livre du Nouveau Testament a été écrit vers 80 pour une communauté chrétienne d’origine juive, probablement en Syrie. Deuxième étape de notre parcours : le Sermon sur la montagne, qui définit une contre-culture chrétienne.

Par Régis Burnet
Publié le 03/07/2026
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On dit souvent que les Évangiles sont des vies de Jésus, cela est vrai, mais ce sont des vies tout à fait particulières. L’Évangile selon Matthieu ne se contente pas de rapporter les actes et les enseignements de Jésus de façon anecdotique, il élabore un véritable manifeste messianique appelé à structurer la vie d’une communauté.

Pour parler de manière très moderne, il jette les fondations d’une contre-culture chrétienne face aux normes de la société environnante. Dès l’ouverture de ce grand discours, en effet, on comprend que la mise en scène est tissée de théologie.

Jésus s’éloigne des foules pour s’adresser d’abord à ses disciples, instituant ainsi un cercle plus intime. En gravissant la hauteur et en s’asseyant dans une position de surplomb, il adopte la posture classique de l’enseignant d’Israël.

En appelant les modestes éminences présentes autour du lac de Tibériade « la montagne », cette scénographie évoque inévitablement la figure d’un nouveau Moïse sur un nouveau Sinaï. Toutefois, à la différence du législateur qui transmettait des paroles reçues de Dieu, Jésus parle avec une autorité absolue et directe… divine.

Le portrait spirituel et moral du disciple

La spécificité matthéenne se manifeste dans la formulation même des Béatitudes, qui servent de prologue à toute une série de commandements, comme s’il s’agissait d’un nouveau Décalogue, lui aussi prologue à la Loi juive.

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Là où la tradition commune, reprise par Luc, s’adressait de manière abrupte à la détresse sociale ou économique, l’évangéliste opère un glissement vers l’intériorité et l’exigence éthique. Il ajoute des qualificatifs cruciaux : les pauvres deviennent les pauvres en esprit, et ceux qui ont faim sont ceux qui ont faim et soif de justice.

Cette justice, concept fondamental qui scande toute l’œuvre, ne désigne pas une simple justification juridique ou l’action vindicative de Dieu, mais bien la conduite droite exigée par l’Alliance. C’est un comportement éthique actif, une soif de vivre selon les exigences divines.

Ainsi, les Béatitudes matthéennes ne sont pas de faciles consolations pour les démunis, mais les conditions mêmes de l’entrée dans l’ère eschatologique. Elles dressent le portrait spirituel et moral du disciple, qui doit partager la détresse des affligés et des persécutés, aimer la paix, se montrer miséricordieux. L’inverse exact de ceux qui instrumentalisent le religieux avec arrogance, esprit belliqueux, mépris des plus faibles.

Frappés par la beauté du texte, on s’arrête souvent aux Béatitudes, mais il faut continuer la lecture pour comprendre que ces prescriptions ne poussent pas au retrait dans la prière ou la spiritualité, mais tracent la voie d’un engagement au cœur du monde. Avec les métaphores du sel et de la lumière, Matthieu lie indissociablement le salut à l’impératif de la mission.

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Les disciples sont déjà, par leur vocation, le sel de la terre et la lumière du monde. Leur appel n’est pas une fuite dans l’anonymat, mais une responsabilité publique et visible qui s’incarne dans des œuvres concrètes. Ces bonnes œuvres, reflet direct de la justice prônée plus haut, doivent briller au cœur de la cité humaine. L’objectif ultime de cette visibilité n’est cependant jamais la vanité de la communauté. Il s’agit, par l’exemplarité de la vie, d’amener le monde à reconnaître et à glorifier Dieu, le Père.

Évangile selon Matthieu (5, 1-16)

Voyant les foules, il gravit la montagne, et, quand il fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui. Et prenant la parole, il les enseignait en disant : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers.
Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera t on ? Il n’est plus bon à rien, qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. »

La montagne L’expression désigne la région montagneuse de Galilée, mais elle revêt surtout une fonction théologique. À l’inverse du sermon situé dans la plaine de Luc, la mention de la montagne fait allusion au Sinaï.

Pauvres en esprit Cette expression désigne les humbles, ceux qui reconnaissent leur totale indigence devant Dieu et refusent toute arrogance spirituelle. L’ajout matthéen intériorise la pauvreté matérielle pour en faire une attitude d’absolue dépendance.

Heureux Il ne s’agit pas d’un état psychologique transitoire ou d’un simple bonheur émotionnel, mais d’une déclaration solennelle qu’une personne se trouve dans une situation de grâce et d’élection devant Dieu, indépendamment des apparences de vulnérabilité.

Si le sel vient à s’affadir Dans l’Antiquité, le sel récolté autour de la mer Morte contenait de nombreux minéraux et impuretés. Exposé à l’humidité, le chlorure de sodium pouvait se dissoudre, ne laissant qu’un résidu crayeux insipide. Le verbe grec utilisé signifie aussi « devenir fou », soulignant l’absurdité d’un disciple perdant sa saveur distinctive.

Votre Père Cette appellation, qui apparaît ici pour la première fois dans l’Évangile, n’évoque pas une paternité universelle abstraite, mais la relation spécifique et intime qui unit Dieu aux sujets de son Royaume.

Régis Burnet
Professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain (Belgique), il a notamment publié le Nouveau Testament (Que sais-je ?) et est chargé, avec son collègue Matthieu Richelle, de la nouvelle édition de la Bible de Jérusalem.