Lausanne Maurice ZUNDEL 1967
Mercredi 1er Novembre
Conférence à des dames
Avec l’aimable autorisation de
http://www.mauricezundel.com

Le problème de la Foi, ou le problème de la crise de la Foi est un problème extrêmement profond et difficile, aux multiples aspects, en sachant bien que nous sommes là devant un thème inépuisable. Je crois que le plus utile est de commencer par distinguer trois aspects ou trois genres de connaissance: nous avons tous, d’abord, une connaissance instinctive, une connaissance passionnelle qui coïncide avec nos convoitises naturelles et notre complicité avec nous-mêmes.

Un exemple très facile à saisir: une jeune fille me dit qu’entre elle et son fiancé l’accord physique est parfait. Quelques années plus tard, elle m’annonce son divorce bien qu’il y ait un enfant entre elle et son mari, et la manière dont son mari a pris congé d’elle: “Ecoute, ma vieille, le béguin est passé. Je reprends ma liberté et te rends la tienne ». Voilà évidemment un exemple de connaissance passionnelle où l’attrait instinctif a pu jouer un certain temps, puis s’est amorti et a finalement disparu, rendant impossible désormais une cohabitation qui n’a plus de sens puisque tout est mort dans le coeur du mari et que cette femme ne lui “dit” plus rien.

Un autre exemple, c’est les jugements que l’on porte sur la Chine communiste. Nos journaux sont pleins des rapports – ou du moins étaient pleins à une certaine époque – des rapports sur la révolution culturelle, sur les excès invraisemblables auxquels se livraient la jeunesse chinoise sous la conduite d’ailleurs et avec l’approbation de Mao Tsé Toung et, naturellement, les journaux d’un autre bord s’en donnaient à coeur joie pour discréditer ce mouvement, le tourner en ridicule et voir dans la Chine d’aujourd’hui une nation devenue complètement folle, sous la conduite d’un vieillard gâteux.

Si nous lisons, dans le dernier livre de Malraux, les “Antimémoires” le portrait qu’il fait de Mao Tsé Toung qu’il connaît bien et avec lequel il a eu des conversations très profondes et très intimes, ce personnage de Mao Tsé Toung apparaît au contraire comme un être d’une immense pureté – c’est d’ailleurs un artiste, un poète – d’une immense pureté, qui redoute essentiellement l’embourgeoisement de la Révolution.

Il sait que la Russie, finalement, sous des mots révolutionnaires, retourne à une distinction de classes, retourne donc à un certain règne des privilèges comme la Yougoslavie, comme tous les pays satellites de l’Union Soviétique. Or pour lui, le problème est simple: dès que l’inégalité se rétablira en Chine, ce sera de nouveau la famine: on ne peut assurer à chacun son bol de riz que s’il n’y a pas de privilèges, Si on rétablit l’inégalité, il y a un homme qui aura deux bols de riz et un homme qui n’en aura pas.

Alors ce mouvement de la révolution culturelle était destiné justement à traquer les mandarins qui commençaient à poindre à l’horizon et à assurer à la révolution chinoise sa pureté absolue, Mao Tsé Toung, au fond, a l’impression que seule la Chine, aujourd’hui, garde la pureté de la révolution et qu’elle est destinée à libérer le monde entier. Tous les états sous-développés, tous les gens qui crèvent de faim dans l’univers, tous les sous-alimentés qui constituent les deux tiers de l’humanité, tous ceux-là ne peuvent pas avoir d’autre espérance que la Chine.

Bien entendu, on leur donne de bonnes paroles, les institutions internationales interviennent de leur mieux, chacun y va de son aumône et de sa larme et pourtant, comme les structures ne sont pas changées, la situation ne fait qu’empirer! Et, comme le disait U Thant, “la différence entre ceux qui n’ont pas et ceux qui ont ne cesse de grandir”.

Donc il est évident que quiconque a lu ces journaux bourgeois s’est fait de Mao Tsé Toung l’idée d’une espèce de monstre ou d’homme complètement gâteux alors qu’en réalité, il s’agit d’un homme parfaitement pur dans ses intentions et qui ne voit de salut que dans une solidarité rigoureuse où aucun privilège n’est admis, où tous ceux qui ont des dons sont au service de la communauté mais ne peuvent réclamer aucun privilège.

Nous pouvons prendre un autre exemple beaucoup plus simple et davantage à notre portée encore: Quand un chrétien dit: “Oui, vous savez, un tel, il est excellent, bien qu’il soit juif – ou musulman, ” ce qui suppose que le chrétien a le monopole pour lui de toutes les vertus humaines et qu’il s’imagine qu’en dehors de sa confession, la vertu, la sincérité ou l’amitié ne peuvent être qu’un phénomène rare et d’autant plus admirable.

Vous voyez: il y a une connaissance passionnelle qui coïncide avec nos convoitises naturelles et cette complicité spontanée que nous avons avec nous-mêmes, cette connaissance instinctive et passionnelle est nécessairement limitée, elle est partial elle est injuste, elle suscite constamment d’ailleurs entre les hommes, individus ou peuples, des désaccords profonds dont les guerres ne font que traduire justement la profondeur.

Il y a une autre connaissance qui est la connaissance objective, la connaissance du laboratoire, la connaissance qui se fonde sur des calculs vérifiés par des instruments extrêmement complexes qui résultent eux-mêmes de calculs qu’ils ne font qu’incorporer.

Un exemple très facile à saisir: On annonçait hier qu’un biosatellite américain avait permis d’établir que les cellules vivantes dans l’état d’apesanteur, là où cesse précisément le pouvoir de la gravitation, ces cellules se multiplient beaucoup plus rapidement que dans le régime normal de la gravitation terrestre. Cela veut dire que le cosmonaute dans sa capsule risque précisément de subir un développement excessif de ses cellules qui pourrait déclencher en lui un cancer. Il faut donc prévoir, si un cosmonaute doit séjourner longtemps dans le cosmos, en dehors de toute pesanteur, il faut prévoir un antidote. II Faudra le munir d’une pesanteur artificielle à l’intérieur de sa cabine ou de certains remèdes qui empêcheront précisément cette multiplication excessive de ses cellules.

Cette connaissance objective, comme vous le voyez dans cet exemple, s’impose à tous ceux qui sont informés et elle ne déclenche en nous aucune passion parce qu’elle ne nous met pas en question, parce qu’elle ne requiert aucun engagement. C’est un Fait qui s’impose à nous dès lors qu’il a été vérifié. Il est utile de le connaître, il est indispensable même de le connaître si l’on est cosmonaute.

Cette connaissance est extrêmement précieuse puisqu’elle fonde un langage commun, Les hommes sont loin de s’entendre puisque tous les hommes sont affectés par la connaissance personnelle. Ils sont loin de s’entendre et cependant il y a un centre de ralliement qui est précisément cette science objective fondée sur des calculs que tout le monde peut vérifier, fondée sur des observations enregistrées par des instruments que tout le monde peut contrôler, si l’on a d’ailleurs les connaissances techniques indispensables.

Mais cette connaissance objective, cette connaissance du laboratoire, cette connaissance scientifique, cette connaissance qui ne requiert de notre part aucun engagement, qui ne nous demande pas de changer de vie, qui n’a pas d’incidence sur nos décisions les plus intimes, cette connaissance, aussi précieuse qu’elle soit, n’épuise pas notre pouvoir de connaître puisque nous avons à nous décider, à choisir notre destin, à orienter notre vie, toutes choses qui ne peuvent pas résulter des calculs et des instruments de laboratoire.

Il y a une autre connaissance infiniment plus précieuse encore, mais qui requiert essentiellement un engagement, c’est la connaissance interpersonnelle.

Un exemple facile à suivre et d’ailleurs authentique: Une jeune femme se trouve avec son mari dans ce qui était autrefois un domaine colonial à l’époque où il y avait encore des colonies. Elle est la seule blanche parmi les femmes de couleur et elle a un très grand succès bien qu’elle ne soit pas d’une beauté extraordinaire, un très grand succès dans le monde des administrateurs coloniaux. Elle en perd la tête, elle se croit une étoile de Hollywood, elle se laisse faire la cour par un des colonels de son mari et, un beau jour, elle quitte son mari et ses deux petits garçons en disant: “J’ai des devoirs envers moi-même” et elle devient la maîtresse de cet homme.

Au bout de six mois, il la plaque, il la laisse tomber bien qu’elle soit enceinte de lui. Le mari, qui est un être extrêmement délicat et généreux, comprend l’erreur de sa femme. Il comprend aussi la situation désespérée en laquelle elle se trouve, enceinte d’un enfant qui n’est pas de son mari et abandonnée par son amant. Il la recueille avec un tact parfait, si parfait qu’il lui révèle un visage qu’elle ne connaissait pas.

Alors cet homme qu’elle a quitté froidement en disant: “J’ai des devoirs envers moi-mème”, elle le découvre sous un aspect totalement inconnu dans sa générosité parfaite, dans son tact merveilleux. Elle se met à l’aimer d’un amour tout neuf qui rétablira ce foyer, le mari acceptant de prendre légalement la paternité de l’enfant que sa femme attend et ce foyer a été si bien reconstitue que je n’en connais pas de plus harmonieux parce que le mari a tourné la page, n’a jamais plus fait la moindre allusion à cette incartade, a rétabli sa femme dans toute sa dignité à ses yeux à elle, comme à ses yeux à lui et il y a dans le regard de cette femme sur son mari une espèce d’émerveillement qui ne comporte aucune humiliation, où on sent qu’elle a découvert le vrai visage de son mari, qu’elle a rencontré en lui un espace illimité et qu’elle a pu lui donner cette fois vraiment toute sa confiance et tout son amour parce qu’elle ne rencontrait plus de limite en lui.

Elle a donc passé d’un amour passionnel, d’un amour instinctif, d’abord pour son mari, puis pour son amant, à un amour personnel qui suppose l’engagement le plus profond et dont le niveau correspond précisément à cet engagement.

Ici nous voyons que deux êtres se connaissent à travers l’amour qui les joint et que cette connaissance à la fois les construit, les élève, les délivre chacun l’un de l’autre, ou plutôt délivre chacun de soi dans son élan vers l’autre et que cet amour peut grandir à l’infini. Il sera d’autant plus parfait que chacun s’engagera davantage et toute la vie, il pourra croître précisément parce qu’il est dépouillé, parce qu’il est désapproprié parce que chacun ne vise qu’à être pour l’autre un espace de lumière et d’amour où il ne sentira plus aucune contrainte et sera appelé à un dépassement toujours plus parfait.

Rappelez-vous le mot admirable d’Anne Philipe parlant de Gérard, son mari, après la mort qui l’a brisée: “Toi seul me voyais, moi seule te voyais et maintenant je demeure dans un monde sans regard.” Cette phrase admirable, c’est plus qu’une phrase, c’est une confidence impossible à mettre en doute qui nous rend sensible cet échange de deux êtres qui sont intérieurs l’un à l’autre, qui se voient l’un et l’autre dans la lumière d’un amour qui les engage à fond et qui d’ailleurs est susceptible de grandir toujours.

Voilà une connaissance interpersonnelle, donc qui joint des personnes, une connaissance qui construit et qui constitue des personnes car, justement, cette connaissance n’est possible qu’en vertu d’un engagement où chacun se vide de lui-même pour accueillir l’autre et donc se libère de ses limites et devient de plus en plus une valeur inépuisable.

Cette connaissance interpersonnelle ou intersubjective, cette connaissance qui s’accomplit dans la lumière de l’amour, peut emprunter le langage mais, évidemment, en le transfigurant, Il y a des milliards et des milliards d’hommes et de femmes qui ont dit: “Je t’aime, je t’aime, je t’aime…” mais chacun l’a dit, s’il l’a dit authentiquement, en s’engageant. Et c’est cet engagement qui a donné à ce mot banal et répété de génération en génération des milliards et des milliards de fois, c’est ce qui fait que ce mot reste toujours nouveau si il est rempli d’un engagement qui lui donne vie.

Cette connaissance interpersonnelle où l’être humain atteint toute sa grandeur, toute sa noblesse, toute sa valeur, cette connaissance interpersonnelle, si elle passe par le langage, le transfigure – je viens de le dire – et nous conduit finalement toujours à ce mystère adorable de l’intimité, de l’intimité qui est notre seule richesse dans la mesure justement où cette intimité s’est constituée par le don de soi.

Rien n’est plus précieux pour nous que cette connaissance interpersonnelle C’est celle qui vous unit à vos maris. C’est celle qui vous unit à vos enfants, Ce que vous cherchez dans vos enfants, c’est la lumière de leur intimité – du moins c’est cela que vous cherchez à susciter en eux, à faire de chacun un être qui soit une valeur universelle, à faire de chacun un être qui porte en lui une lumière qui puisse être la joie et la libération des autres.

Cette connaissance interpersonnelle est donc la connaissance suprême mais elle est conditionnée, à la différence de la connaissance objective, de la connaissance scientifique, de la connaissance du laboratoire, elle est conditionnée par un engagement. Elle est d’autant plus parfaite que l’on s’engage davantage et cet engagement n’a pas de fin puisque la générosité peut toujours grandir.

Alors le problème est ceci: dans quel genre de connaissance se situe la connaissance de la Foi? Evidemment pas dans la connaissance instinctive et passionnelle qui nous ramène à nos préfabrications, qui nous ramène à l’être animal, végétal et minéral que nous sommes en vertu de notre naissance charnelle. Cette connaissance passionnelle et instinctive dont nous avons à nous affranchir ou que nous avons tout au moins à transforme pour nous humaniser, elle ne saurait être le milieu où la Foi demeure, bien que la Foi puisse l’illuminer et concourir à sa transfiguration.

La connaissance de la Foi ne se situe pas non plus dans le domaine de la connaissance objective parce que la Foi suppose, plus encore que l’amour nuptial, plus encore un engagement. Mais, pour nous en rendre compte, il faut nous référer à un exemple magistral qui est la conversion de Saint Augustin.

Rien de plus émouvant que cette conversion de Saint Augustin, qui est mort en 430, qui écrit ses “Confessions” vers 397-98 et qui s’est converti vers 339 à l’âge de 33 ans. Augustin qui est un berbère, un africain, Augustin qui est un génie, Augustin qui est un écrivain magistral et merveilleux, Augustin qui est le fils d’une femme, Sainte Monique, Augustin qui est le fils d’un païen dans ce sens que son père n’était pas baptisé, Augustin n’a pas été baptisé, lui non plus, dans son enfance, bien qu’il ait pu bénéficier du rayonnement de sa mère. Donc, comme il était grand professeur de rhétorique, ayant lu tous les livres que l’on pouvait lire dans son temps, sensible à tous les poètes, poète lui-même, Saint Augustin cependant n’a pas réussi à maîtriser ses passions dont il nous fait le récit sans aucun déguisement dans ce livre admirable des Confessions.

Ce n’est pas tout pourtant d’être informé! Le Christianisme était à côté de lui dans la personne de sa mère. Le Christianisme avait envahi déjà l’Empire Romain. L’Empire était officiellement un empire chrétien.

Qu’est-ce qui retardait sa conversion sinon justement cet être passionnel qu’il n’avait pu surmonter? Et voilà que, tout d’un coup, éclate sa conversion: sous quelle forme ? Il nous la raconte dans ce couplet des Confession Livre X, chapitre 27. Vous connaissez ce couplet par coeur. Il est admirable: “Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée. Et pourtant tu étais dedans, et c’est moi qui étais dehors où sans beauté je me ruais vers ces beautés que tu as faites. Tu étais toujours avec moi. C’est moi qui n’étais pas avec Toi.

“Il est évident que cette conversion sous cette forme et dans le contexte d’ailleurs qui prolonge ce couplet admirable, cette conversion apparaît véritablement comme une nouvelle naissance. Augustin a, au fond, lorsqu’il déclare qu’il était dehors et que la Beauté toujours antique et toujours nouvelle était dedans, affirme qu’il était étranger à lui-même, justement victime de sa sensualité; courbe sous le joug de ses propres instincts, il n’avait jamais pu atteindre jusqu’à lui-même.

C’est que sa propre intimité lui était étrangère parce que, justement, il était manoeuvré par ses instincts génitaux, animaux qui viennent du fin fond du cosmos jusqu’à nous et qui nous entraînent dans leur déferlement si nous n’arrivons pas à les équilibrer du dedans par une rencontre avec la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle.

Mais ce qui saute aux yeux immédiatement, c’est que cette rencontre qui conduit Augustin du dehors au dedans, c’est-à-dire qui l’introduit dans sa propre intimité, ne s’impose pas à lui comme une contrainte mais surgit en lui comme une prodigieuse libération. Pour la première fois de sa vie, il se rencontre lui-même, dans un lui-même d’ailleurs qui vient de surgir, dans un nouveau moi purement offert, en face d’une Présence qui l’attendait au plus intime de lui-même mais qu’il n’avait encore jamais reconnue. Et il en est tellement illuminé, tellement émerveillé qu’il dira en commentant cet événement que cette Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle est plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes et il dira ces mots brûlants et magnifiques: “Vivante sera ma vie, toute pleine de Toi. ” Il est donc parfaitement clair que la conversion pour Augustin ne représente pas la soumission à quelqu’un qu’il aurait reconnu comme son maître, mais la libération émerveillée d’une rencontre avec un amour caché au plus intime de lui-même et dont le visage – maintenant – vient de lui apparaître.

Il sait donc qu’il ne sera vraiment lui-même que dans ce dialogue nuptial, dans ce dialogue d’amour avec cette Présence cachée en lui qui est la Vie de sa vie. Il sait bien d’ailleurs que ce n’est que le commencement, qu’il pourra s’enfoncer à l’infini dans cette recherche: elle ne s’épuisera jamais, il découvrira toujours plus de Beauté, plus de joie, plus de liberté, plus de grandeur justement parce que la clef même de son intimité et le ferment même de sa liberté, c’est cette Présence qui est la respiration de son esprit et de son coeur.

Voilà le cas exemplaire le plus typique et le plus admirablement exprimé dans des mots d’ailleurs les plus universels. Augustin ne prononce même pas le nom de Dieu: il emploie ce langage d’artiste et de poète mais, bien entendu, il s’agit de Dieu. “Beauté toujours ancienne… Beauté si antique et si nouvelle… ” mais ce qui rend justement ce couplet si précieux et cette conversion si exemplaire, c’est qu’elle situe d’une manière incontestable la connaissance de la foi, la connaissance de Dieu, la connaissance la plus intime de Dieu dans un univers interpersonnel. Il s’agit de Quelqu’un en face de quelqu’un, il s’agit d’un amour en face d’un Amour, d’un coeur en face d’un Coeur.

8 Et il a si peu le sentiment d’une contrainte et d’une soumission que, au contraire, cet événement de sa conversion apparaît comme le commencement, le jaillissement de la vie. Augustin commence à vivre et, selon la parole évangélique, il naît de nouveau, il naît d’en haut, il naît du dedans.

Ce caractère des relations avec Dieu ou l’homme apparaît comme celui qui ne peut se réaliser qu’en Dieu intérieur lui lui-même, plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même mais où Dieu apparaît comme Celui qui ne peut se manifester que dans un homme libéré de lui-même car c’est au moment où Augustin est libéré de lui-même qu’il découvre enfin ce Visage qui n’avait cessé de l’attendre.

Ce caractère est irréversible: je veux dire que, une fois qu’on a conçu les rapports de Dieu et de l’homme, plutôt lorsqu’on les a expérimentés, aussi peu que ce soit, sous cet aspect, il est impossible de revenir en arrière. On ne peut plus concevoir Dieu comme un maître qui exerce un empire, une contrainte. On ne peut plus Le voir et Le vivre que comme une liberté infinie, comme un espace merveilleux oui l’on respire, comme la lumière qui transfigure toute la réalité en lui donnant un visage de Personne, en intériorisant tout l’univers devenu justement le symbole, le signe et le sacrement d’une Présence plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous – mêmes.

Au fond, la quête de l’homme, comme je le disais naguère, la quête de l’homme, c’est une expérience de Dieu. Celui qui cherche à émerger de lui même, celui qui ne veut plus subir son être préfabriqué, sa vie végétale, minérale et animale, il n’a pas d’autre issue possible que la rencontre avec une Présence intérieure à lui-même, qui se révèle à lui comme un amour qui n’est qu’amour et qui suscite en lui cet élan d’amour où il se délivre de lui -même.

Comment pourrais-je me délivrer de ma complicité avec moi-même, de toutes mes convoitises? Je ne peux m’en délivrer que si je peux ressaisir tout mon être et le donner à Quelqu’un qui se donne à moi infiniment et qui apparaît au plus intime de moi comme l’Amour après lequel tout l’univers soupire.

Et c’est justement là que va, je pense, éclater la crise de la foi: c’est qu’on n’a pas situé Dieu dans cet univers interpersonnel, dans cet univers où notre personnalité se construit, où notre liberté est révélée à elle-même et s’accomplit. Quand Pascal nous dit, par exemple: “Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel.

Vous devez donc ne pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine puisque je la donne pour être sans raison, mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? “

Donc, pour Pascal – ce n’est pas tout Pascal, bien entendu: il y a un Pascal mystique qui est infiniment émouvant – pour Pascal, il y a dans la notion même du péché originel quelque chose qui passe à la fois notre sentiment de justice et qui blesse notre raison – mais qu’il faut admettre en raison d’une autorité qui le révèle.

Mais ceci nous deviendra plus sensible – je veux dire ce diagnostic de la crise de la foi, en reprenant simplement cette phrase d’un théologien distingué qui diagnostique justement ce relus de Dieu dans le monde moderne en disant à sa manière: “Nietzsche proclame que les hommes ne supportent pas la présence de Dieu, la revendication de sa souveraineté sur eux et sur le monde. ” Il est bien évident que le théologien qui parle ici admet la revendication de la souveraineté de Dieu sur l’homme et sur le monde. Quand vous parlez de souveraineté de Dieu sur l’homme et sur le monde, vous sortez tout à fait de l’expérience augustinienne que je viens de rappeler, ll n’y a rien dans cette expérience qui donne le sentiment d’une souveraineté sur nous et sur le monde. Il y a, tout au contraire, l’évidence d’une libération qui était inconcevable avant cette rencontre: Augustin n’a su ce que c’était que la dignité de l’homme, la grandeur de l’homme, la liberté de l’homme qu’au moment où il a rencontré cette Présence au plus intime de lui-même qui l’a révélé à lui -même en le jetant au coeur de sa propre intimité.

Il est absolument impossible, si Dieu se révèle une fois comme notre liberté, comme notre libération, comme la clef de notre intimité, comme le sacre de notre dignité, il est impossible que nous souscrivions à une opinion de Dieu où Dieu apparaît comme Celui qui revendique sa souveraineté sur nous et sur le monde. Car cette souveraineté sinon se situe dans un monde d’objets: si nous sommes les sujets d’un souverain qui est hors du monde, nous devenons des objets et lui-même apparaît comme un objet car dans le monde de la contrainte, dans le monde où il y a une souveraineté à laquelle il faudrait nous soumettre, à la fois celui qui nous soumet et notre soumission se situent dans un monde d’objets.

Nous ne pouvons donc pas revenir en arrière dès là que nous avons découvert Dieu comme notre liberté, comme la lumière de notre intimité, comme la seule possibilité de nous aimer les uns les autres parce qu’enfin, si nous n’échangeons pas Dieu, que pouvons-nous échanger? Il est évident que le secret dernier de l’amour et de l’éternité de toutes les tendresses, c’est cette Présence qui circule entre nos intimités et qui est infinie.

10 La crise de la foi vient donc finalement d’une position, d’une affirmation de réalités, de faits qui nous sont inaccessibles mais qui nous sont imposés – je veux dire qui s’imposent à notre intelligence du lait qu’elles nous sont présentées par une Science Infinie à laquelle nous sommes obligés de souscrire.

Tout cela va d’ailleurs nous apparaîtra très simple et très clair en prenant l’exemple précisément du péché originel. Je le prends d’abord sous son aspect le plus matériel. Vous connaissez le récit de la Genèse, chapitre III, ce récit de la chute originelle avec le présence du serpent, la présence de la femme et de l’homme, la présence de l’arbre de la science du bien et du mal avec les fruits délectables qui mettent l’eau à la bouche de la femme, laquelle finira par céder à la tentation en entraînant son mari, avec toutes les conséquences que vous savez.

Or, si nous prenons le récit sous son aspect le plus matériel, nous voyons que Dieu inflige d’abord une punition terrible au serpent qui est le diable déguisé en lui disant que désormais il rampera sur son ventre, ce qui faisait dire à un catéchiste que, sans doute, avant la chute le serpent avait des pattes! Depuis la chute, il n’en a plus: c’est son châtiment.

Evidemment, cette manière d’interpréter la Bible est caricaturale puisque le serpent ici était l’image du tentateur.

Mais on peut dans cette voie se livrer à des interprétations beaucoup moins grossières. Ce sera, par exemple: Eh bien, puisque l’homme a été créé parfait, il savait donc toutes choses, il avait une connaissance de tout l’univers et c’est en vertu de la chute qu’il a été enténébré. Il y a eu donc, avant la chute, un état d’harmonie parfaite dans l’univers et le premier homme, notre ancêtre, était un être si harmonieux qu’on peut le dire à sa manière “parfait”. Mais où situer le Paradis ? Où situer cet homme puisque, dans le domaine évolutionniste, je veux dire dans la représentation que se fait la science d’aujourd’hui, l’homme part d’un état primitif qui est inférieur par rapport à un autre état de développement plus harmonieux qui est loin d’être achevé puisque l’humanité est loin d’être parfaite ? Faut-il donc affirmer contre la science que l’homme a d’abord été parfait et qu’ensuite de cet homme parfait on n’aurait trouvé aucune trace? Et ce que la science peut déceler, ce que notre expérience peut nous apprendre à travers les sondages de la géologie et à travers les conclusions de la paléontologie, faut-il admettre qu’il y ait une contradiction entre ces deux visions ? Faut-il admettre qu’il y ait eu réellement un paradis, qu’il y ait eu réellement un homme parfait et qu’ensuite toute l’humanité ait dégringolé dans une culpabilité d’ailleurs qui échappe à la responsabilité de chacun? Est-ce cela que signifie la Révélation? Ou bien faut-i1 se situer justement dans la lumière d’une relation interpersonnelle? De quoi s’agit-il finalement? Si vraiment Dieu est au-dedans de nous, s’Il est au-dedans de nous cette libération, cet espace d’amour, pouvons -nous admettre ce récit de la Genèse tel quel ? Evidemment non! Pourquoi ? Parce que la seule connaissance interpersonnelle est un engagement. Nous l’avons vu à propos des relations nuptiales.

La connaissance interpersonnelle est fonction d’un engagement. Par conséquent, la Révélation, elle n’est pas une parole qui tombe du ciel à travers un téléphone invisible. Il n’y a pas un bureau de renseignements qui nous envoie des fiches pour savoir ce qui s’est passé au commencement du monde.

La Révélation ne peut être qu’une manifestation de cette même Présence qu’Augustin a rencontrée en lui comme la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle mais cette manifestation, comme elle suppose un sujet qui la reçoit et dans lequel elle se produit, est fonction naturellement et dépend de la qualité de ce sujet. Plus ce sujet est prisonnier de ses passions, plus il est limité, plus la manifestation de Dieu sera limitée et donc d’une certaine manière partiale et faussée.

Je prends une image excessivement simple: Je suppose que vous filmiez l’éducation de vos enfants à partir du premier jour. Avec un magnétophone, vous enregistrez toutes les paroles de la mère jusqu’à l’âge adulte. Il est évident que la mère se trouvera s’adapter aux progrès de l’enfant. Elle lui parlera le langage qui convient, celui qu’il est capable de comprendre pour l’amener à une compréhension plus grande. Mais le sens du film est à la fin: vous n’allez pas juger de l’intelligence de la mère par les balbutiements auxquels elle se livre avec son tout petit bébé? C’est lorsque l’enfant sera devenu un adulte et qu’en causant à égalité avec sa mère, vous verrez le fruit merveilleux qu’a porté son éducation. Ce film ne trouvera sa signification qu’à la fin.

II en est de même de la Révélation. il ne faut pas la prendre au commencement mais à la fin et la fin pour nous – je ne le dis qu’entre parenthèse – la fin pour nous, ce sera Jésus Christ. C’est en Jésus Christ, finalement, que le film trouvera toute sa véritable interprétation et donnera toute sa lumière. Alors nous ne pouvons pas prendre le film au commencement sans nous souvenir qu’il s’agit d’une relation interpersonnelle. Il y a justement une manifestation de cette Présence qui est cachée au plus intime de nous -mêmes mais proportionnelle à la capacité de l’humanité qui bénéficie de cette manifestation.

Or justement, l’homme de la Genèse, il n’était pas au niveau de Jésus Christ. Celui des auteurs qui ont écrit la Genèse, ou des courants traditionnels qui ont donné finalement notre Genèse, témoigne évidemment d’un état de l’humanité bien différent de celui auquel cette humanité atteint en Jésus Christ.

Si nous prenons le film par la fin, c’est-à-dire si nous nous plaçons en face d’un Dieu intérieur à nous-mêmes – rappelez-vous que dans la tradition biblique, la croyance à l’immortalité de l’homme, de l’individu, ne s’est fait jour qu’au III° ou au II° siècle avant Jésus Christ – par conséquent l’humanité qui a précédé cette époque (j’entends l’humanité juive qui a précédé cette époque) ne pouvait pas imaginer autre chose sinon que les sanctions, on le voit bien dans le Livre de Job, sinon que les sanctions doivent être terrestres: d’ailleurs l’homme ne peut rien espérer de meilleur, s’il est bon, que la prospérité terrestre; il ne peut rien redouter de pire, s’il est méchant, que le désastre terrestre.

Quant aux morts, on ne sait guère ce qu’ils deviennent dans le shéol: ils vivent – s’ils vivent – dans un état si misérable qu’autant vaut n’en point parler.

II est évident que l’humanité qui n’a pas encore le sens de l’immortalité personnelle ne peut pas situer le débat concernant notre destin comme l’humanité qui sera illuminée par la Vie et la Résurrection du Christ.

Alors, si nous voulons tirer de cette affirmation de la chute originelle quelque chose, en nous situant sur le plan des relations interpersonnelles, ce qui va ressortir immédiatement, c’est le cri de l’innocence de Dieu- Voilà une donnée qui pourra durer éternellement: c’est le premier cri de l’innocence de Dieu.

Sous une forme très imparfaite encore puisque Dieu apparaît comme le Souverain, comme le Maître qui fait sentir son autorité, qui approuve l’épreuve dont il sait d’ailleurs que l’homme n’arrivera pas à la surmonter, qui va lier cette épreuve aux sanctions les plus terrifiantes et l’homme, en effet, capote, se laisse gagner par le vertige et finalement il est puni avec toute sa descendance. Et ce qui ressort de ce récit, si nous nous plaçons sur le plan des relations interpersonnelles, c’est d’abord que Dieu est innocent de la mort, ll est innocent du mal.

C’est une première donnée qui pourra s’éclairer d’une manière beaucoup plus profonde et en fait il y a une distance infinie entre le récit de la Genèse et le récit de l’Agonie de Jésus. Le jardin de l’Eden et le jardin de Gethsémani, ce sont deux jardins où le Visage de Dieu apparaît sous un jour extrêmement différent. Là, nous sommes dans ce jardin de Gethsémani à la fin du film: Dieu est si peu Autorité, il est si peu un maître qu’Il apparaît comme Celui qui est victime du mal.

Le mal, tout d’un coup, prend un aspect personnel comme dans une intimité nuptiale. Dans la Genèse, le mal était une désobéissance à un commandement porté par une Autorité Souveraine. Dans le jardin de l’Agonie, le mal c’est une blessure à mort faite à Quelqu’un qui est désarmé, qui ne peut pas se défendre parce qu’Il n’est que l’Amour… parce qu’Il n’est que l’Amour, tellement qu’Il cherche auprès de ses disciples une sympathie qu’il ne trouve pas puisqu’ils sont endormis.

Et d’ailleurs tout va se consommer dans l’échec effroyable de la Croix où Dieu apparaît comme Celui qui peut échouer parce qu’Il n’a pas de moyens de contrainte. Il est toujours là, Il est toujours là: rien ne se passe si nous ne sommes pas là. Comme dans une intimité nuptiale, même si l’un est plein d’amour, si l’autre ne l’est pas, rien ne se passe.

Le cri de l’innocence de Dieu atteindra donc dans l’Evangile à une profondeur imprévisible et inépuisable. Toute la perspective va être renversée puisque nous ne sommes plus en face d’un mal mais d’un coeur, mais d’ un amour d’autant plus fragile qu’il est plus précieux.

Il ne s’agit donc plus de sauver l’homme, mais de sauver Dieu, de décrucifier Dieu comme Saint François voulait faire en entrant à fond dans cette compassion qui l’identifiait avec la Passion de Dieu.

Et nous voyons donc sous un jour absolument nouveau qu’il faut envisager le mystère de la chute qui est évidemment invérifiable sur le plan de l’Histoire, de la géologie et de la paléontologie, comme est invérifiable l’amour que vous portez dans votre coeur. Il ne peut, cet amour que vous portez dans votre coeur, être connu que par celui qui vous aime et que vous aimez. C’est dans la réciprocité de l’amour seulement que votre intimité peut être connue en se faisant jour dans un autre qui est intérieur à vous-même.

Nous voyons d’ailleurs toujours en demeurant dans une intériorité irréversible, nous voyons que toute faute est originelle. Il est évident que, si le bien est Quelqu’un à aimer et non pas d’abord quelque chose à faire, si le bien est une Personne, si le bien est cet Amour désarmé qui est remis entre nos mains et qui nous attend au plus intime de nous-mêmes, il est bien évident qu’il s’agit pour nous de nous construire, de nous créer dans une dimension d’amour qui est la seule manifestation authentique de notre liberté.

Ce qui est prodigieux justement dans la rencontre avec Dieu, c’est qu’elle réalise ce que nous pressentions sans le comprendre, elle réalise cet immense appétit de grandeur.

Malraux dans ses “Antimémoires” note ceci à propos des camps de concentration: “L’enfer n’est pas l’horreur, l’enfer c’est d’être avili jusqu’à la mort, sans que la mort vienne ou qu’elle porte la preuve que l’abjection de la victime, c’est la mystérieuse abjection du bourreau.

Satan, c’est le dégradant. ” Et il note justement que ce qu’il y avait d’horrible dans les camps: tuer tous ces malheureux un peu moins vite eut été obtenu par d’autres moyens. Il y avait un but plus obscur que l’humanité n’avait pas encore inventé, car la torture avait jadis pour but d’obtenir des aveux, de châtier une hérésie religieuse ou politique. Le but suprême maintenant était que les prisonniers perdissent à leurs propres yeux leur qualité d’homme. D’où la soupe renversée pour que certains des plus affamés la vinssent laper par terre, d’où les mégots jetés dans le vomissement des chiens, les prisonniers enfermés avec les fous et, ce qu’il y a de plus insidieusement atroce, avec leurs cordes peintes ? et de scalpel, ces expériences et ces stérilisations.

Donc ce qui apparaît à Malraux le mal suprême, c’est ce mépris systématique de la dignité humaine- Mais qu’est-ce qu’elle est, cette dignité humaine, si nous sommes simplement un résultat, si nous sommes simplement des animaux, des végétaux, des minéraux, si nous sommes fatalement préfabriqués? Où est notre dignité puisque nous ne tenons rien de nous-mêmes et que nous sommes entièrement conditionnés par le dehors? Et c’est là justement que la rencontre augustinienne avec la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ouvre une issue créatrice: Il y a en nous une possibilité de dignité inviolable car nous pouvons devenir le sanctuaire justement de cette Présence lorsque, ressaisissant tout notre être, nous le donnons à cet Amour merveilleux qui vient à notre rencontre au plus intime de nous. A ce moment-là, nous ne subissons plus notre vie, nous la créons dans une nouvelle dimension, nous la créons en la donnant, nous la créons en la transformant de chose subie qu’elle était en un amour entièrement donné.

Alors il est évident que tout le problème est là. Il n’y a pas de morale au sens où il y aurait une espèce de loi qui s’imposerait à nous et qui viendrait d’une autorité exercée en dehors de nous. Il y a en nous cette exigence merveilleuse de dignité et de grandeur qui ne peut s’accomplir que dans cet échange et dans ce don à l’égard du Dieu qui nous habite.

Alors, il est évident que, chaque fois que nous refusons de nous surmonter, chaque fois que nous restons complices de nos instincts, chaque fois que nous sommes manoeuvrés par nos passions, chaque fois que nous voulons nous approprier quoi que ce soit, nous refusons d’exister humainement, nous refusons notre dignité, nous refusons d’être au sens de valeur, nous commettons une faute originelle. Toute faute est originelle dans ce sens que toute faute est un refus de se faire homme. Et, bien entendu, cette faute, cette était possible dès l’apparition de la première pensée. La première pensée, la première prise de conscience qui s’est produite dans l’histoire pouvait échapper à tout cela, elle pouvait justement, à partir de nos préfabriqués, faire surgir un monde libre, un monde offert, un monde donné en se donnant elle-même, comme nous le pouvons, nous, à chaque seconde.

Ce qui caractérise notre pensée, c’était aussi à plus forte raison ce qui est le secret de notre liberté, c’était aussi à plus Forte raison le secret de la première pensée, de la première liberté, où qu’elle se situe. Dès que s’est produit dans notre univers cet événement colossal d’un être capable de penser, il portait dans cette prise de conscience son destin, le destin de tout l’univers et de toute l’Histoire qui allait suivre, comme nous le portons nous-même! Chacun de nous imprime à l’univers un mouvement nouveau. Chacun de nous est un créateur, comme disait Elisabeth Leseur admirablement: “Toute âme qui s’élève élève le monde” et inversement pouvons-nous conclure: toute âme qui s’abaisse abaisse le monde.

Quand nous posons un acte vraiment libre, nous engageons toute l’humanité, toute l’Histoire, tout l’univers. La première pensée a été dans ce cas et sans doute a-t-elle eu un rôle particulier dans ce sens que, puisque nous sommes dans une histoire, le premier chaînon a une importance unique. Mais tout cela, toutefois, ce sont des choses qui n’ont de sens qu’à partir d’une expérience intérieure dans un univers interpersonnel.

La Révélation ne nous met pas en face de faits qui nous seraient inaccessibles et auxquels nous devrions souscrire, que nous aurions à admettre en vertu d’une autorité extrinsèque à nous. La Révélation est Dieu. Il nous fait connaître toujours l’intimité divine dans la mesure où notre intimité est libérée de ses limites et c’est dans le jour de cette intimité divine que notre rôle dans l’univers commence à s’éclairer et, plus nous nous donnons à Dieu, plus nous nous enracinons dans son intimité, plus grandit cette lumière qui s’étend sur l’univers et sur l’Histoire, plus nous prenons conscience des responsabilités que nous avons à l’égard de l’univers et de l’Histoire.

Le dogme n’est jamais justement autre chose qu’une eucharistie de lumière et d’amour, comme une confidence de l’intimité divine à la nôtre, destinée à nous enraciner toujours plus profondément dans l’intimité divine et à intérioriser le monde, à intérioriser l’univers parce que, finalement, nous sommes dans l’univers qui est, comme notre corps, immensifié: si nous pensons, nous ne pensons pas pour nous seulement, nous pensons pour que tout cet univers soit illuminé et, si nous nous libérons, c’est pour que tout l’univers soit libéré et que finalement le Visage de Dieu resplendisse sur toute créature.

En tous cas, une chose ressort avec éclat, c’est que la connaissance de la foi étant une connaissance interpersonnelle, une connaissance nuptiale, elle est par excellence une connaissance qui suppose un engagement.

On connaît d’autant plus qu’on s’engage. On connaît d’autant plus qu’on est et qu’on naît et cela n’a pas de sens autrement.

Il n’y a pas d’inteIIigence de Ia relégation qui pourrait s’arrêter à un niveau, Voyez l’immense distance entre la révélation de la Genèse et Ia RévéIation du Jardin de l’Agonie. A travers l’Humanité de Jésus Christ, cette Humanité incomparabIe, entièrement délivrée d’elle-même, le Visage de Dieu peut resplendir comme il n’a jamais resplendi parce qu’il n’y a plus de Iimites pour l’obscurcir.

Si donc nous voulons rejoindre la Révélation, il faudra nécessairement en faire l’experience, c’est-à-dire la vivre comme on connaît une intimité que l’on accueiIIe dans sa propre intimité en se vidant de soi, en s’affranchissant de ses limites, en se désappropriant de soi-même. Et d’ailleurs c’est là le coeur du Christianisme de nous revéler un Dieu qui est Lui-même totalement désapproprié de Lui-même, un Dieu qui n’a rien, qui ne possède rien, qui ne s’atteint Lui-même qu’à travers le don qu’Il est.

La Trinité, c’est cela: c’est un Dieu qui ne s’atteint virginalement qu’à travers le don qu’Il est, le Père au FiIs, le FiIs au Père dans l’unité du Saint Esprit. Dieu est tout intérieur, Il est une pure intimité, Il n’a pas de dehors, Il est un pur dedans, c’est-à-dire qu’Il ne dépend d’aucune condition extérieure parce qu’Il est seul ce foyer éternel de l’Amour qui ne peut se manifester qu’au-dedans de nous-mêmes dans la mesure même où nous avons nous-mêmes atteint à notre propre intimité.

Et c’est la même chose d’aiIIeurs d’atteindre notre intimité réelle, d’atteindre notre liberté, de découvrir en nous un espace universel, c’est la même chose que de rencontrer cette Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle qui est Dieu.

On pourrait d’ailleurs, à partir de tous les dogmes qui, encore une fois, sont des eucharisties de lumière et d’amour, qui sont des confidences qui ne prennent jour que dans la lumière de notre intimité avec l’intimité divine, on pourrait à partir de chaque dogme retrouver la racine de toute lumière, de toute beauté, de tout amour qui est la Pauvreté Divine, qui est cette désappropriation au coeur de la Trinité, qui est le joyau de la révélation ineffable de l’Evangile.

On pourrait donc ne jamais dire le dernier mot de la RévéIation parce qu’il ne s’agit pas d’une connaissance objective qu’on puisse mettre dans un fichier. Justement Dieu est Celui qui n’a pas de dehors: on ne peut jamais Le mettre dans un fichier, Il ne peut jamais être devant nous, Il ne peut être qu’en nous si nous sommes en nous. C’est donc dans la croissance de notre intériorité que s’accroissent aussi la lumière et la joie, dans une libération toujours plus profonde, toujours plus profonde…

Au fond, il n’y a de grandeur que celle-là qui est d’être Iibéré de soi.

Les seuls êtres qui agissent sur notre intimité sans violer le secret de notre intimité sont des êtres qui sont libérés d’eux-mêmes, qui ont fait le vide en eux parce qu’ils ont accueilli en eux la Présence divine qui est elle-même la désappropriation éternelle de l’Amour parfait.

Il me semble que là est justement toute la tragédie de Dieu: on a extériorisé Dieu, on a fait de Dieu un objet, un pharaon qui trône derrière les étoiles… et de l’homme le sujet, le serviteur, l’esclave de ce Dieu qui doit reconnaître la revendication des droits de Dieu sur l’homme et l’univers, Ce Dieu ne correspond à aucune expérience mystique d’aujourd’hui, Je veux dire après Jésus Christ, dans la lumière de Jésus Christ, nous ne pouvons plus reconnaître le Visage de Dieu comme le visage d’un maître, Dans la lumière de Jésus Christ, nous ne pouvons plus reconnaître Dieu que dans le don de Son Amour.

Il s’agit donc pour nous de reprendre la Révélation, de relire l’Ecriture, ce prodigieux film pédagogique dont le sens ne se livre qu’à la fin. Il s’agit de revivre toute cette expérience religieuse comme une expérience personnelle, dans un engagement nuptial, dans une intimité cachée dans l’intimité de Dieu. Alors nous ne pourrons plus lancer des affirmations toutes faites comme si nous parlions des expériences cosmonautiques.

Nous ne le pourrons jamais, il faut bien le dire, en nous engageant, sachant bien que nous n’arriverons jamais au bout de cette connaissance qui sera toujours inépuisable et toujours nouvelle.

C’est dans cette perspective que l’on peut dire que nos origines sont en avant de nous. Ce qui est derrière nous est fait et préfabriqué. C’est fait quelle que soit la manière dont cela a été fait. Ce qui est merveilleux, c’est que nous pouvons tout commencer et qu’aujourd’hui notre vie est entre nos mains pour être transformée par une offrande qui nous libère de nos limites et nous constitue comme une valeur universelle.

Tout est en avant de nous et, d’une certaine façon, Dieu Lui-même, Saint Paul dans une page incomparable nous représente toute la Création gémissant dans les douleurs de l’enfantement. La Création n’est pas encore, finalement, pour Saint Paul au chapitre VIII de l’Epître aux Romains, la Création est embryonnaire, elle ne sera que lorsque sera révélée la gloire des fiIs de Dieu. C’est quand l’homme lui-même aura été libéré, c’est quand il sera passé du dehors au dedans, c’est quand il sera devenu lui-même dans son identification avec la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, quand il sera devenu une présence universelle, c’est à ce moment-là que l’univers livrera sa signification.

Dieu, on Le reconnaît toujours, mais on ne Le connaît jamais, Il reste en avant de nous et nous pouvons nous représenter facilement cette perspective si nous comparons justement le récit de la Venise avec l’Agonie de Notre Seigneur.

Dieu avant le Jardin de l’Agonie a un visage tellement différent que nous ne pouvons pas immédiatement comprendre que c’est parce que les auteurs de la Genèse représentaient encore un stade inférieur de l’expérience religieuse et qu’en Jésus Christ la pureté même de son Humanité laisse resplendir toute la lumière et toute la beauté de Dieu.

Il ne s’agit donc pas pour nous de nous inquiéter de cette crise de la foi autrement que pour approfondir notre union avec Dieu. II n’y a pas un dogme qui ne soit sacré. Il n’y a pas un dogme qui ne soit l’Eucharistie de Jésus Christ mais il faut le prendre par le dedans, par le dedans, et c’est dans notre communion avec Dieu que nous en aurons l’intelligence car II ne peut jamais, jamais signifier autre chose que l’Amour.

Le pape Saint Grégoire disait admirablement: “Faisons fructifier ce que nous avons compris. ” C’est pourquoi, lorsque nous n’avons pas tout compris et nous ne comprenons pas tout du premier coup, n’allons pas immédiatement porter notre attention sur les régions obscures. Ce qui est déjà lumière en nous, faisons-le fructifier et l’espace de lumière s’étendra et les ténèbres diminueront et, finalement, il n’y aura plus que la lumière.

Il ne s’agit pas, encore une fois, il ne s’agit pas de nous soumettre. Il ne s’agit pas d’être les sujets de quelqu’un, il s’agit de devenir des hommes libres. Or il n’y a qu’un seul chemin vers la liberté, il est Lui, cette Présence bien-aimée cachée en nous qui ne cesse jamais de nous attendre mais que nous ne retrouvons que lorsque nous sommes attentifs, lorsque nous cessons de faire du bruit avec nous-mêmes et que, au coeur du silence, retentit cette voix que Saint Jean de la Croix appelle “la musique silencieuse”.

Il n’y a pas de doute. L’humanité, au point ou elle en est, ne peut entendre qu’un seul appel, c’est un appel à la grandeur, a la dignité, à la liberté. Mais tous ces mots sont pleins d’équivoques. Nous voyons bien dans les folies du technique, nous voyons bien comment la liberté peut devenir le comble de l’extravagance, parce que justement il faut naître de nouveau. Ce ne sont pas des mots qui sont la clef de notre destin, c’est cette transformation radicale de tout nous-mêmes passant de l’être préfabriqué que nous sommes selon notre naissance charnelle à un être tout neuf dans la lumière de la Présence et la Vie de notre Dieu.

Mais encore faut-il rencontrer cette Présence! Si on ne La rencontre pas, rien ne peut se passer et il n’y a pas de . Et là dessus nous pouvons justement trouver une espèce d’accord unanime: là où il y a le sens de la vérité humaine, là ou le mépris n’est pas toléré, là où l’homme 19 prend conscience qu’il n’est pas une chose, mais qu’il y a en lui une région inviolable, nous avons un départ, le seul départ réel, authentique, pour une rencontre avec le Dieu Vivant.

Dieu est si peu un maître qui s’impose à nous. Il est si peu une contrainte à laquelle nous assujettir qu’Il est le seul chemin de notre liberté, parce qu’être libre, c’est être libre de soi, c’est s’affranchir de ses limites, c’est se désapproprier de ce moi complice qui est la résultante de tous nos déterminismes. C’est donc finalement se transformer en amour en face d’une Présence qui n’est qu’Amour. Tout est là et il ne s’agit pas d’en parler, bien entendu. ll ne s’agit pas d’en parler mais de le vivre.

Si nous apportons aux autres un espace que nous sommes devenus, un espace illimité où leur liberté respire, ils ne demanderont pas des preuves ou des explications puisqu’ils seront en face même de la source de lumière et de vie. Et tout est là.

Quels hommes serons-nous ? Quels hommes sommes-nous ? Quels hommes voulons-nous être? II est impossible d’admettre Dieu si ll n’est pas, justement, cette révélation de l’homme au plus intime de nous-mêmes et si Sa Rencontre ne suscite pas en nous un espace illimité et une valeur universelle.

Au fond, l’homme n’est pas encore, mais il peut être…, il peut être! Nous avons tous cette possibilité de grandir, cette possibilité de nous libérer, cette possibilité de nous donner, cette possibilité de nous désapproprier de nous-mêmes et c’est dans la mesure où nous le faisons que ce Visage de Dieu transparaît éternel.

Alors, il n’y a pas d’autre issue possible, il n’y a rien à espérer si nous ne naissons pas de nouveau à chaque battement de notre coeur. Ce n’est pas avec des arguments qui n’engagent pas notre intimité, ce n’est pas avec de tels arguments que mous convaincrons personne. Et si nous sommes libérés, et dans la mesure où nous le sommes, nous n’aurons pas besoin de parler, il suffira que nous existions.

Et, si la crise de la foi doit être dénoncée, c’est bien cela: il faut nous convertir à l’Amour et il faut que nous apportions aux autres cette Lumière d’une Présence qui ouvre l’horizon et, tout d’un coup, laisse transparaître un Visage merveilleux qu’on ne connaît pas mais qu’on reconnaît toujours.