Des guides spirituels en tout genre ont trouvé sur les réseaux sociaux un canal d’expression privilégié. Comme le sport, l’alimentation ou le développement personnel, la matière spirituelle a intégré le grand marché du coaching. Un cocktail explosif.

Comme dans la société, tous les milieux sont concernés par la vague du coaching. Sur Instagram, Lucas s’affiche comme « coach catholique » • ISTOCK
Par Sixtine Chartier
Publié le 17/06/2026
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Pour « percer » sur les réseaux sociaux, la mise en scène de soi est la règle. C’est même le principe de ces plateformes : partager son quotidien, son « expérience de vie », à des spectateurs-commentateurs en quête d’histoires dans lesquelles se projeter. Les plateformes sont ainsi devenues un paradis pour les coachs en tout genre, qui proposent de vous accompagner pour un meilleur épanouissement personnel – souvent moyennant finance.
À côté de professionnels certifiés du coaching ayant ouvert un cabinet, des utilisateurs « lambda » accèdent ainsi au statut d’expert par leur maîtrise de l’art des réseaux sociaux et non par leur formation. Qu’ils se déclarent coachs, guides ou consultants, ils bâtissent une activité destinée à accompagner des personnes en quête de repères, dans un secteur professionnel qui peine à se réguler.
« Un brouillage des frontières »
C’est par cette porte que la spiritualité au sens large, et même la religion sont devenues la cible d’une myriade d’influenceurs. Au même titre que le développement personnel – et ses déclinaisons dans tous les champs de la vie quotidienne comme le sport, l’alimentation, la famille ou la finance –, ces dispensateurs de conseils spirituels se sont multipliés en ligne ces 10 dernières années.
« C’est un marché assez flou, indique la sociologue des religions Isabelle Jonveaux, de l’université de Fribourg. Le mot coaching permet de donner un caractère professionnel. Mais ils n’ont souvent pas de formation ni de réelle activité professionnelle dans le domaine. Ils sont surtout perçus comme coachs par leur audience. »
La sociologue travaille sur les influenceurs religieux : « Tout se mélange en ligne, explique-t-elle. Ces influenceurs diffusent des contenus religieux mais aussi des conseils d’hygiène de vie. La religion elle-même peut être utilisée comme une pratique d’hygiène de vie. »
Pour l’heure, les reines des réseaux sociaux sont les « spiritualités alternatives » : néochamanisme, magie, tarot, cartomancie, astrologie, new age, spiritualité hindouisante, yoga… Ces contenus aux contours mal définis, sans aucun cadre institutionnel, sont les plus propices aux arnaques ou à l’emprise du maître spirituel autoproclamé sur des adeptes déboussolés ou en souffrance.
La Miviludes signale les dérives possibles du coaching dans chacun de ses rapports depuis sa création en 2002, mais l’attention est montée d’un cran depuis le Covid (2020), avec un volet spécifiquement religieux. En 2024, son rapport recommandait « la vigilance des adeptes » quant au « brouillage des frontières entre accompagnement spirituel, coaching, soins, bien-être et développement personnel ».
Une spiritualité floue
Sur Instagram, un certain Stefano, installé à Bali, se présente comme un « guide spirituel ». Il propose à ses 110 000 followers des « enseignements quotidiens » pour « décoder le langage de l’âme » sur la base d’une spiritualité floue, mêlant hindouisme, yoga et astrologie… « La spiritualité, pour moi, c’est la connexion avec le créateur, explique-t-il dans une vidéo. Je parle H24 au créateur, à moi-même… »
Difficile de cerner un ancrage particulier tant le discours tourne à vide. L’objectif est un « éveil spirituel » à l’appliquer « au quotidien ». Autoproclamé « expert en intelligence émotionnelle, reconnexion à soi et alignement de vie », il se présente comme à la fois comme un simple transmetteur, formé par sa propre expérience de vie, mais aussi comme un « hypersensible » s’adressant à une communauté d’hypersensibles.
« Est-ce que Le Sanctuaire est compatible avec ma foi ? », lit-on dans la foire aux questions du site de son « académie de coaching » : « Complètement, répond le coach. Que tu sois musulmane, chrétienne, juive, ou simplement spirituelle, ce que tu vas recevoir ici n’entre jamais en conflit avec ta foi. L’enseignement parle de la Lumière, de la Source, du Créateur. Peu importe comment tu l’appelles, ce que tu ressens, tu le connais déjà. »
Le tarif de ses prestations apparaît à l’issue d’un tunnel de slogans promettant le bien-être spirituel. « Valeur réelle : 2 088 € », lit-on pour bénéficier du « Sanctuaire », suivi de : « Promo actuelle 333 € (ou 3 x 111 €). Le prix passe à 444 € en mai. Soit moins d’un euro par jour pour ne plus jamais traverser ta propre vie en étrangère à ton âme. »
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Les profils comme celui de Stefano sont légion. Sur TikTok, Kalissa se définit comme « médium, artiste et modèle » mais aussi « grande prêtresse » et enfin « coach spirituel » (sic). La jeune femme aux 22 200 followers explique qu’elle est une ancienne catholique, devenue « déiste » car « être africain et chrétien » est « bizarre, un peu ».
Elle propose un « pack métamorphose », soit un accompagnement de 15 jours avec appel hebdomadaire, tirages de cartes et plan d’action personnalisé, pour 222 €. Toujours sur TikTok, Blackmoon est une jeune femme à l’accent chantant et au visage lissé par un filtre. Dans sa description, elle dit explorer les champs « parapsy / philo et religion » et « cartomancie et astrologie ». Pour ses 122 900 followers, elle tire différents jeux de cartes face caméra, interprétant les résultats sans ciller.
« Supermarché du religieux »
« Tout cela n’est pas nouveau », analyse Damien Fabre, de la chaîne Religare sur YouTube, Instagram et TikTok. Ce vulgarisateur en histoire des religions, doctorant à l’université de Bordeaux-Montaigne, observe l’univers numérique depuis plusieurs années. Pour lui, les réseaux sont devenus un « supermarché du religieux ». « Il y a toujours eu des gens pour recomposer des croyances anciennes en faisant une sorte de “gloubi-boulga” pour s’adapter à la modernité, détaille-t-il. La nouveauté, c’est que les réseaux sociaux offrent une visibilité accrue à ces pratiques et accélèrent leur hybridation en les mettant en lien et, de facto, en concurrence. »
Les guerres de chapelles n’en finissent plus de se démultiplier au gré des bricolages religieux. « Des adolescentes peuvent devenir adeptes des dieux grecs, d’autres des dieux phéniciens, illustre Damien Fabre. Certaines prônent le voile chrétien, d’autres le voile helléniste. » Il en résulte un effet « démultiplicateur exponentiel » de ces pratiques.
À côté de ces spiritualités protéiformes, le coaching spirituel trouve aussi des échos chez des créateurs de contenus qui se rattachent à des confessions classiques, comme des églises évangéliques, l’islam ou le catholicisme. Sur Instagram, Reine élevée (10 700 abonnés), proche d’une église évangélique antillaise, propose un « coaching spirituel » payant « pour les chrétiennes blessées qui veulent renaître ». Elle se dit mandatée par Dieu. « Si tu sais qu’il y a un truc qui cloche dans ta vie alors c’est mon guide de 21 jours de prière de délivrance qu’il te faut ! (…) Commente “DÉLIVRANCE” pour recevoir le lien de commande. » Le risque de manipulation et de charlatanisme est, là aussi, élevé.
Tentatives d’encadrement
Les milieux évangéliques sont particulièrement propices à l’émergence de ce genre de profils, mais ils sont aussi pourvoyeurs de tentatives d’encadrement. « Dans nos Églises, l’accompagnement spirituel, qu’on appelle “relation d’aide”, peut être porté par des gens qui ne sont pas pasteurs », explique Romain Choisnet, directeur de la communication au Conseil national des évangéliques de France.
Le point d’attention principal selon lui : « Se méfier de tout ministère (mission confiée à un baptisé dans l’Église, ndlr) sans redevabilité », c’est-à-dire sans l’obligation de rendre des comptes à des pairs et à sa communauté. Des associations comme l’Association des conseillers chrétiens, un réseau de coachs chrétiens assez ancien, s’est par exemple structuré pour lister les profils reconnus par le réseau. « Mais ce cadre reste léger, parce que rien n’empêche une Église de monter sa propre structure d’accompagnement moins exigeante », nuance Romain Choisnet.
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Comme dans la société, tous les milieux sont concernés par la vague du coaching. Sur Instagram, Lucas s’affiche comme « coach catholique ». Avec ses 36 800 abonnés, il épouse tous les codes du coaching en ligne dans une version traditionaliste : « J’aide les hommes catholiques à devenir disciplinés en 90 j (ours) », écrit-il dans sa bio. Envoie-moi “VERTU” pour recevoir ton plan. »
Devant un drapeau français, « espoir et salut de la France » ou à la salle de musculation, le jeune homme propose par exemple « 7 clés pour en finir avec la luxure et le porno ». Le contenu est assez charpenté, jalonné de références au magistère. Il propose ainsi à ses abonnés d’offrir leurs séances de musculation pour une intention de prière en citant Pie XII.
Dans ce grand champ où le bon grain côtoie l’ivraie dans l’anarchie la plus totale, comment faire le tri ? Pour les responsables religieux, la question de savoir comment accompagner, ou réguler, tous ces entrepreneurs du spirituel en herbe reste entière.