Mis à l’honneur durant l’année liturgique A, le premier livre du Nouveau Testament a été écrit vers 80 pour une communauté chrétienne d’origine juive, probablement en Syrie. Parcourons ce texte, en commençant par le récit de l’enfance où le destin tragique du Messie est annoncé (Matthieu 2, 1-8).

Par Régis Burnet
Publié le 26/06/2026
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C’est en comparaison avec Luc, que l’on comprend que ce deuxième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu n’a rien d’un aimable récit d’enfance, mais constitue une relecture de l’histoire du salut, dévoilant les grands thèmes du livre. Sous la plume de l’évangéliste, la géographie prend une dimension théologique : Bethléem, l’Égypte, l’Orient, Rama et Nazareth dessinent une carte symbolique qui récapitule l’histoire d’Israël, et annonce que le Messie – qui assume pleinement cette Révélation – se heurte, dès le berceau, à l’hostilité du monde.

L’âpre réalité

L’Égypte, tout d’abord. Jésus apparaît sans équivoque comme le nouveau Moïse, échappant aux décrets infanticides d’un nouveau Pharaon – le cruel Hérode – pour, un jour, libérer définitivement son peuple. Mais il est aussi le nouvel Israël : son retour d’Égypte accomplit la parole du prophète Osée, prouvant qu’il est le Fils par excellence qui réussira par l’obéissance là où le peuple avait jadis trébuché.

L’Orient, ensuite. L’irruption spectaculaire des mages s’inscrit dans la continuité scripturaire : ces savants païens viennent réaliser la grande prophétie d’Isaïe sur l’afflux des nations vers la lumière de Jérusalem, offrant au Christ des présents dignes du roi Salomon. Ainsi, c’est paradoxalement hors des cercles de l’intelligentsia hiérosolymitaine, obnubilée par la peur, que s’opère cette reconnaissance.

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L’évangéliste, loin de tout idéalisme naïf, lève le voile sur l’âpre réalité : l’ombre de la croix s’étend sur la crèche. La question candide des mages, cherchant le « roi des Juifs », fait trembler le pouvoir en place et déclenche une violence politique aveugle. Ce titre, qui restera exclusivement utilisé par des étrangers tout au long du récit, ne réapparaîtra chez Matthieu qu’au moment du procès devant Pilate et de la crucifixion. L’offrande solennelle de la myrrhe, résine traditionnellement liée aux soins mortuaires et à l’ensevelissement, vient encore renforcer ce funeste pressentiment.

Fin sinistre

Bethléem, Rama et Nazareth, enfin. Alors que ce village rappelle le roi David, l’horreur insoutenable du massacre des enfants de Bethléem brise net toute illusion que son successeur, le Messie, aura la partie facile. En convoquant la figure poignante de Rachel pleurant ses enfants déportés, Matthieu relie le drame de ce sang innocent aux heures les plus sombres de l’Exil babylonien et annonce la fin sinistre de l’Évangile.

Le Fils de Dieu n’entre pas dans le monde en vainqueur hautain, épargné par la tragédie humaine ; il n’est qu’un réfugié politique, un migrant sauvé de justesse, solidaire des persécutés de l’histoire. Le salut universel qu’il apporte se fraiera un chemin difficile dans la faiblesse, dans l’obscurité d’un village méprisé comme Nazareth, et finalement dans la souffrance.

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Avec son épiphanie profondément déroutante, Matthieu annonce au lecteur certains des thèmes caractéristiques de son Évangile : l’accomplissement des Écritures (marqué par l’usage systématique des citations d’Ancien Testament) qui fait du Christ le nouveau Moïse et le nouveau David, le paradoxe du rejet par les autorités de Jérusalem alors que les non-Juifs le reconnaissent, l’action souveraine de Dieu qui fait irruption à travers la personne de Jésus que l’évangéliste désignera par la suite comme « la venue du Royaume des Cieux ».

Évangile selon saint Matthieu (2, 1-8)

Après la naissance de Jésus à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en disant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre à l’orient et sommes venus l’adorer. » L’ayant appris, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple et il s’enquit auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. « À Bethléem de Judée, lui dirent ils ; ainsi, en effet, est il écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua secrètement les mages, se fit préciser par eux la date de l’apparition de l’astre, et les envoya à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner exactement sur l’enfant ; et quand vous l’aurez trouvé, avisez moi, afin que j’aille, moi aussi, l’adorer. » Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’orient, les précédait jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. À la vue de l’astre, ils se réjouirent d’une très grande joie. Entrant alors dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Après quoi, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Après leur départ, voici que l’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restes y jusqu’à ce que je t’avertisse. Car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » Il se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte ; et il resta là jusqu’à la mort d’Hérode, pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur : D’Égypte, j’ai appelé mon fils. Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors s’accomplit l’oracle du prophète Jérémie : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel pleurant ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.

Roi des Juifs : Ce titre anticipe l’accusation politique de la Passion ; il annonce l’inscription que Pilate finira par faire clouer sur la croix.

Et toi, Bethléem : En citant Michée 5, 1 (voir 2 Samuel 5, 2) qui glorifiait l’obscur Bethléem d’être la ville de naissance de David, Matthieu établit l’identité messianique de Jésus.

Les mages : Loin de l’imagerie des rois médiévaux, ce sont des astrologues perses. Leur venue accomplit l’hommage universel des nations espéré par le prophète Isaïe (Isaïe 60, 6).

L’astre : Ce signe évoque l’oracle de Balaam (Nombres 24) promettant qu’un astre issu de Jacob se lèvera, figure de la royauté davidique.

D’Égypte, j’ai appelé mon fils : Là où Osée 11, 1 s’appliquait à Israël, Matthieu parle de Jésus, tout à la fois fils de Dieu et peuple entier.

Rachel pleurant : Citation de Jérémie 31. Rama, petite cité à quelques kilomètres au nord de Jérusalem, est le lieu de départ pour l’Exil à Babylone, et Rachel incarne la mère douloureuse d’Israël.

Régis Burnet
Professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Louvain (Belgique), il a notamment publié le Nouveau Testament (Que sais-je ?) et est chargé, avec son collègue Matthieu Richelle, de la nouvelle édition de la Bible de Jérusalem.