Maurice ZUNDEL
Cénacle de Genève 27 janvier 1974
3a conférence
La morale vole en éclats…

Y a-t-il encore une morale? La morale vole en éclats, nous le voyons bien! Il y a une insurrection formidable contre la morale traditionnelle, au nom, précisément, de la liberté. C’est du moins l’instinct, l’instinct le plus profond qui suscite cette prise de position contre la morale.

Pourquoi limiter l’homme? Pourquoi semer sa route d’interdits? Pourquoi ne pas le laisser régir lui-même sa vie? Il est un adulte, après tout. Pourquoi serait-il tenu en lisière par des commandements qui viennent d’une tradition surannée, qui nous sont parvenus a travers un peuple qui n’est pas le nôtre qui pouvait le régir à une époque très reculée, mais qui ne peuvent pas avoir d’incidence sur notre vie d’aujourd’hui? Il est évident que cette insurrection contre la morale traditionnelle trouve une certaine complicité, ou un certain écho en nous, du fait précisément que les arguments les plus valables sont ceux qui font état de la liberté humaine. L’objection la plus forte que l’on puisse faire à Dieu, c’est précisément celle d’empiéter sur notre vie.

L’archange de la négation qu’est Nietzsche.. il est évident que lorsqu’il dit: “S il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas dieu?”, il refuse absolument la domination d’un être qui le limiterait.

Pourquoi Lui plutôt que moi? Nietzsche parle même d’indécence: ce regard de Dieu dans notre vie, c’est indécent parce que, justement, Il empiète sur notre intimité, Il la viole. Il y a quelque chose de sadique dans cette attitude d’un dieu qui nous créerait intelligents, mais juste pour comprendre que nous sommes ses esclaves! Situation atroce en effet: si l’esprit est autonomie, si l’esprit est créateur, si l’esprit est originel, si nous sommes appelés à être tous la source et l’origine de nous-même, comment Dieu peut-Il être accepté s’Il porte atteinte à cette origine? Cette révolte, en somme, si elle s’enracine dans ce sens de l’autonomie humaine, a quelque chose de grand et il faut la comprendre: c’est ce qu’il y a de meilleur dans la contestation: cette revendication de l’esprit comme capacité de ne rien subir; et, si on en reste là, naturellement on demeurera l’arbitre de soi-même et on souscrira à toutes les impulsions de son inconscient. Pourquoi pas, puisque l’inconscient est source de tant de richesse, puisque l’art y puise le trésor de ses images, pourquoi l’inconscient ne serait-il pas la source aussi de l’invention de la vie elle-même? Et on arrive a un anarchisme complet et cette initiative devient complètement désorbitée, elle ne tend plus nulle part et l’homme qui voulait justement être autonome finit par être dévoré par ses convoitises, puisqu’il n’a que ce ressort, finalement, de ses convoitises pour l’orienter.

Et c’est là qu’on voit qu’il est impossible de revendiquer la liberté: elle n’a aucun sens si elle ne coïncide pas avec notre libération.

Si liberté veut dire libération, alors il y a une structure, il y a une exigence: on ne peut pas faire n’importe quoi, il s’agit de se faire, il s’agit de se créer en ne subissant pas ce moi qui est un faisceau de convoitises et qui est un tissu de préfabrication, c’est-à-dire que, dans la mesure où l’on découvre l’infini dans l’homme, cette revendication de sa propre dignité, c’est dans la mesure où l’on voit que cette revendication n’est pas une chose acquise, je veux dire qu’elle ne repose pas sur un acquis mais qu’elle est un programme à réaliser, le plus difficile qui soit puisqu’il faut constamment échapper à ses propres limites, constamment émerger de la bête dont nous partons et qu’il s’agit de transformer radicalement en la transplantant justement dans la liberté infinie qui est Dieu.

Mais il est certain que, si Dieu n’est pas vu, n’est pas perçu, n’est pas éprouvé, n’est pas expérimenté d’abord comme une liberté, comme une libération, il est impossible d’admettre la morale simplement au non d’un commandement qui émanerait de Lui.

Aussi bien, nous voyons à Corinthe, lorsque Saint Paul est aux prises avec un cas de conscience terrible, que, ce qu’il revendique, c’est la sainteté de l’homme, c’est la dignité de l’homme, c’est la sainteté de son corps qui est le Temple de l’Esprit Saint. Il ne s’agit pas du commandement, il s’agit de cette dignité et de cette grandeur qui doit se répandre dans toutes les fibres de notre être.

C’est donc dans ce processus, c’est dans cette vocation de créateur que se situe la morale qui devient une mystique. Car le bien, justement, n’est pas quelque chose à faire d’abord, mais Quelqu’un à aimer. C’est parce que nous sommes dans un univers personnel, c’est parce que nous avons un premier prochain qui est Dieu, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, qu’il y a une exigence totale, continuelle, absolue et qui demande à être satisfaite à chaque instant si nous devons aboutir effectivement à la création de nous-mêmes, si nous devons nous déprendre de tout ce qui nous a été imposé, de tout ce que nous n’avons pas choisi, de cet être enfin que nous avons reçu sans le choisir et que nous avons à choisir désormais pour que cet être soit vraiment nôtre, mais nôtre non pas dans la possession, mais nôtre dans l’offrande et dans l’amour.

C’est cette morale qui est un oui, ce oui dont parle Saint Paul dans la seconde aux Corinthiens lorsqu’il dit: “En Jésus il n’y a pas le oui et le non. En Jésus il n’y a que le oui”, c’est-à-dire que Jésus est l’affirmation, Jésus est l’accomplissement, Jésus est la réalisation, Jésus est ce qui illimite, ce qui indéfinit ce qui donne à la vie une dimension infinie.

Nous pouvons l’illustrer en parcourant au fond la gamme des convoitises que nous découvrons à chaque instant en nous et que Saint Jean énumère dans sa première épître comme la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie.

Il y a d’abord en nous; comme Hesnard l’a vu. ce psychanalyste bien connu et qui semble avoir touché juste parce qu’il dit que l’instinct primitif le plus profond de l’homme, c’est de valoir, valoir, s’affirmer comme une valeur, être reconnu comme une valeur. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation, bien qu’Hesnard ait écrit: “Morale sans péché et l’univers morbide de la faute”, en quoi il se trompe parce que justement une morale où il n’y a pas de faute, c’est une morale sans responsabilité, c’est une morale où la décision ne marque pas dans l’être c’est une morale où l’homme n’apparaît pas comme le créateur de lui-même t de l’univers.

Mais Enfin il a touché juste, je pense, en affirmant qu’un des instincts les plus profonds, c’est celui de valoir, plus profond que le sexe lui-même et cet instinct peut prendre plusieurs formes: il y a, si vous voulez, la concupiscence des yeux, c’est-à-dire se faire voir, se faire voir, le besoin de s’exhiber, le besoin de se montrer, le besoin d’être admiré enfin, que l’on trouve dans la tragédie de Lady Macbeth, ou de Macbeth enfin, où Lady Macbeth est le principal personnage avec cette ambition formidable qui n’aura de repos que lorsqu’elle aura gagné le premier rang – et à n’importe quel prix. Gagner le premier rang, triompher en étant acclamée comme la souveraine et recueillir les hommages des courtisans en jouissant de sa propre divinité.

Et nous savons bien que cette ambition, ce désir de valoir, cette forme d’exhibitionnisme court les rues. Au fond, la presse, le cinéma, la radio, la télévision, tout cela, n’est-ce pas, c’est le grand marché de l’exhibitionnisme, comme la plupart des gens écrivait pour se faire voir et espèrent être couronnés afin qu’on parle d’eux et ce besoin, il est impossible de l’éteindre il est certain qu’il est en nous: un homme qui ne croit pas à la valeur de sa vie, il renonce à vivre! Si l’homme décide de poursuivre son existence, s’il renonce à se supprimer, c’est que, d’une certaine manière, il croit à la valeur de la vie, il faut qu’il y croit pour vivre à plein son existence.

Mais il est clair qu’il y a des voies de garage et précisément cet exhibitionnisme est une voie de garage parce qu’il vise simplement à obtenir des hommages sans chercher le moins du monde à les mériter. Il s’agit d’user de tous les camouflages indispensables pour jeter de la poudre aux yeux. On y arrive assez facilement parce qu’il y a toujours des gens qui entourent un homme qui accède à une certaine célébrité pour participer à sa célébrité et, de dégradation en dégradation, finalement un homme arrive à se faire une cour assez facilement; un être humain arrive à se faire une cour assez facilement où il peut, pour un instant, repaître son besoin de valoir.

Et ce besoin si impérieux, si profond, si insurmontable, il trouve justement en Dieu sa guérison parce que, dans la révélation de la trinité divine où éclate l’humilité de Dieu, où éclate la pauvreté de Dieu, tombe la vision pyramidale d’un homme qui s’exalte, qui ne peut jouir de sa grandeur que s’il domine les autres que s’il est sur une estrade, que s’il les regarde du haut en bas, comme le pharaon qui trône sur son peuple comme sur une poussière innombrable.

Cette vision est détruite par le fait même que Dieu Lui-même est humble, que Dieu ne regarde pas, que son regard est une pure relation à l’Autre.

Cette humilité de Dieu, qui s’exprime dans l’agenouillement de Jésus au lavement des pieds, substituera à la vision pyramidale la vision d’une grandeur qui est une grandeur d’amour.

Le plus grand, c’est celui qui se donne le plus profondément. Le plus grand, c’est celui qui est le plus dépouillé, c’est-à-dire qui est le plus libre de lui-même, et Celui qui est infiniment libre de Lui-même, c’est Dieu en personne…

Enfin, à l’école de ce Dieu qui est la Pauvreté suressentielle, à l’école de ce Dieu, l’humilité jaillit spontanément comme la réalisation même de la grandeur : on n’est plus en rivalité avec Dieu et c’est ce qui est essentiel. Saint Paul l’a bien vu dans le septième chapitre de l’Epître aux Romains : ce qui suscite la convoitise, c’est l’interdit. Au fond, Saint Paul précédait Nietzsche de beaucoup et avec combien plus d’acuité lorsqu’il voyait dans la défense le motif même de la transgression parce que, justement, la défense excite en nous le sens de notre autonomie et que nous ruons dans les brancards pour affirmer précisément notre indépendance. Mais il n’y a plus de rivalité si Dieu Lui-même est à genoux.

Il n’y a plus de rivalité si Dieu est l’éternelle démission de l’éternel Amour. Il n’y a plus de rivalité si Dieu veut nous rendre semblable à Lui-même, si nous avons à exister en forme de Dieu ou à la manière de Dieu, c’est-à-dire précisément dans une désappropriation radicale.

Et on peut dire la même chose, bien sûr, de l’appétit de domination qui a fait les grands conquérants. Pensez à un homme comme Alexandre le Grand qui meurt à 33 ans au bord de l’Inde, qui a malaxé tout l’univers antique, qui l’a marqué d’une empreinte indélébile, qui a fait parler de lui et qui en fait parler encore et qui est consumé à 33 ans, épuisé par ses travaux parce qu’il a voulu, en quelque sorte, apparaître comme une divinité, ce que d’ailleurs, il a effectivement affirmé puisqu’il s’est fait reconnaître comme Dieu en Egypte après l’avoir conquise.

Mais de nouveau la Trinité nous guérit précisément parce que Dieu ne veut pas dominer. Il ne veut pas avoir de sujets, Il veut susciter des libertés.

Et dominer, c’est précisément aller à l’encontre de la dignité humaine, c’est méconnaître l’Infini dans l’autre et en soi-même car celui qui découvre l’Infini en soi, il n’a plus qu’une seule pensée, c’est de se consacrer à Lui, de Le laisser transparaître et de susciter dans les autres la découverte de ce même Infini qui est le seul bien universel que nous ayons à communiquer les uns aux autres.

Dieu ne dit pas non à notre grandeur. Il nous propose la Sienne. Il ne dit pas non à notre liberté : Il nous apprend qu’elle ne peut consister que dans notre libération et qu’Il est Lui-même par sa Présence en nous le ferment de cette libération.

Mais il y a un autre aspect, un autre aspect qui est très répandu aujourd’hui et qui est peut-être l’aspect le plus généreux de la contestation, c’est l’aspect Justice : revendiquer la justice pour les opprimés, c’est une chose magnifique, à condition qu’on n’oublie pas les opprimés n’apparaissent comme tels que parce qu’ils sont les porteurs de la dignité divine.

Si l’homme est le fruit du hasard, si sa vie n’a aucun sens, si elle ne signifie littéralement rien, pourquoi voulez-vous vous occuper des opprimés. Ce sont des punaises! Chacun n’est qu’une punaise et n’a pas plus de valeur qu’une punaise! Inutile qu’il se gonfle d’une importance qu’il n’a pas.

L’homme n’est protégé contre lui-même et contre les autres que dans la mesure où il est le porteur d’une valeur infinie qui le dépasse infiniment et qui est le bien commun de tous les hommes et de tout l’univers. Aussi bien, les opprimés; quels qu’ils soient, portent une blessure divine ou, plus exactement, c’est Dieu qui est blessé en eux! Le mal, le mal c’est toujours le mal d’une blessure faite à Dieu avant qu’elle n’atteigne l’homme car justement, plus le mal est atroce, plus il est sadique, plus il est monstrueux, plus il fait éclater la dignité de l’homme en tant qu’il est porteur de Dieu.

L’homme est consacré: il est sacré, il est sacré par cette présence de Dieu et piétiner l’homme, c’est d’abord piétiner Dieu. Il s’agit donc de respecter cet homme, de le respecter dans sa vie, de le respecter dans son environnement, de le respecter dans son gagne-pain, de le respecter dans son travail parce qu’il est le porteur de Dieu.

Et surtout cela implique une transformation radicale du travail, du travail qui ne doit plus être un procédé de fabrication, mais un procédé de création de l’homme. Le sens du travail, c’est d’abord de créer des hommes avant de produire des choses si l’homme est sacré – et il n’est tel encore une fois, que parce qu’il est le porteur de Dieu.

Mais, faute de reconnaître cette consécration, on arrive à des revendications de classes, des revendications de partis, des revendications d’idéologies partisanes et meurtrières, comme Soljenytsine et Sakharov ne cessent de nous le dire en faisant allusion aux internements psychiatriques dans la Russie Soviétique d’aujourd’hui.

Il y a une justice de classe qui est une justice partisane, qui est contre les autres, où on assassinera les autres parce qu’ils ont opprimé. Et bien sûr qu’il faut leur retirer le pouvoir de nuire, et bien sûr qu’il faut procéder à une réforme des structures, et bien sûr que le travail doit être d’abord le créateur de l’homme et que tout doit être organisé en vue de cette valeur à susciter, mais il ne s’agit pas de compartimenter la justice : elle doit être pour tous. Il ne s’agit pas d’écraser l’autre parce qu’il a péché, parce que l’autre, tout pécheur qu’il est, reste une possibilité pour Dieu, il reste le porteur possible de ce Dieu qui atteint chacun au plus intime de lui-même. Il faut donc laisser ses chances à Dieu en chacun et il faut dépasser la passion partisane de classe ou de race, d’ethnie ou de nation. Il faut dépasser cette horizon passionnel si on veut instaurer la justice car la justice, comme toute vertu, repose sur ce respect de l’homme en tant qu’il est le porteur d’une valeur infinie.

C’est pourquoi la révolution doit commencer par nous et elle doit s’accomplir sans cris et sans violence, je veux dire sans cruauté. Il faut sans doute désarmer celui qui nuit aux autres et qui ne veut pas reconnaître son aveuglement, mais il faut lui laisser sa chance de libération en respectant en lui justement la vie divine qui nous est confiée dans les autres aussi bien qu’en nous-mêmes.

Il faut donc éviter de se remplir la bouche de ce mot de révolution avec tous les sous-entendus de violence qu’il comporte, pour revendiquer avec d’autant plus de fermeté la dignité de l’homme, ce que nous ne pouvons faire d’ailleurs qu’en la respectant d’abord en nous-mêmes. C’est le premier pas à faire si nous voulons restituer à l’homme sa dignité, méconnue ou piétinée. Il faut d’abord qu’en nous-mêmes nous respections cette valeur suprême car, en la respectant en nous, nous sommes induits à la reconnaître dans les autres.

Et tout cela nous ramène toujours à la Trinité précisément où la Valeur suprême s’affirme dans la désappropriation. Car il s’agit de cela: il s’agit que tous les hommes arrivent à se libérer d’eux-mêmes par le don, par l’offrande qu’ils ont à accomplir, qu’ils ont à accomplir de tout leur être.

Les régimes totalitaires, qu’ils soient de gauche ou de droite, dès qu’ils recourent à la contrainte et à la torture, ont ceci d’abominable: c’est qu’ils refusent, ils refusent à l’homme son intériorité, ils refusent à l’homme le privilège de cette création intérieure qui est le secret le plus précieux de notre existence.

Car il y a ce mystère adorable, c’est que, finalement, les biens de l’esprit ne peuvent se communiquer qu’en étant vécus. Un maître qui enseigne, il faut qu’il domine sa matière, il faut qu’il l’ait assimilée et il l’enseignera d’autant mieux qu’il la vit davantage, de même que vous entendez ensemble une musique qui vous invite au silence, qui vous ravit, qui vous libère de vous-même et que c’est alors que l’unanimité s’accomplit si chacun vit au plus intime de soi la musique, s’il devient musique, s’il est libéré par elle, s’il est introduit au coeur du silence. Ce silence est bon sur tout l’auditoire et on le sent d’autant plus fort que chacun est plus profondément plongé dans ce tête-à-tête avec l’éternelle beauté personnelle et universelle – c’est la même chose car la personne, étymologiquement, c’est justement l’être qui laisse résonner à travers soi la musique éternelle. La personne, c’est l’être libéré de soi et qui est un ferment de libération pour toute l’humanité et tout l’univers.

Il s’agit donc d’organiser le travail de manière à ce que cette valeur soit respectée, que chacun puisse à l’intérieur de lui-même accomplir cette création qui est sa suprême liberté. Quand on attente à cela, on tue l’homme, on lui vole son humanité et il n’y a pas de crime plus grand que celui de voler à un homme son humanité dans un système qui prétend le conduire à son bonheur. Il ne peut pas y avoir de bonheur au niveau de l’humain s’il n’y a pas cette spontanéité créatrice, si elle ne peut pas s’exercer sans contrainte.

Et c’est ce que nous entendons chaque jour maintenant par les grandes voix de Soljenytsine et de Sakharov: ils nous supplient, ils nous adjurent de prendre position, d’affirmer le droit de chacun pour être pleinement lui-même dans l’accomplissement de sa valeur personnelle qui est aussi, par identité, universelle.

La Trinité éclaire tout cela comme le buisson ardent du Nouveau Testament qui brûle d’ailleurs au plus intime de notre coeur.

On retrouverait cette donnée dans le problème sexuel qui est par excellence un problème trinitaire car ce qui empoisonne l’amour; ce qui empoisonne le sexe, c’est d’avoir réduit le sexe à un duo alors qu’il y a une trinité.

Cette trinité éclate à partir des éléments physiologiques les plus élémentaires, le spermatozoïde et l’ovule. Nous avons tous commencé notre carrière d’homme, d’être humain, par cette fusion du spermatozoïde et de l’ovule, à partir de quoi se déclenche avec une magnificence incomparable ce processus qui aboutira à la naissance d’un enfant.

Or justement, si on suit ce développement, si on voit cette prodigieuse genèse, on se convainc que le spermatozoïde et l’ovule sont quelqu’un, ce sont des personnes: nous avons d’abord été cela, il y a donc dans ces éléments déjà une résonance personnelle, il y a déjà une dimension infinie, il y a déjà virtuellement une troisième personne et c’est cette troisième personne qui apporte toute la lumière.

La morphologie sexuelle est différente entre l’homme et la femme. Il est évident que cette morphologie sexuelle n’a de sens que par rapport à cette troisième personne et j’ai dit bien souvent que le piège de la sexualité se situe au niveau psychique. Le psychisme est infiniment plus sexué que le corps lui-même pris dans sa pure physiologie pour la raison très simple que les partenaires, mâle et femelle, dans toutes les espèces animales supérieures – et éminemment dans notre espèce – pour cette raison que les partenaires ne se joindraient jamais s’ils ne voyaient pas dans leur union leur propre affaire. Le cygne mâle qui défend sa femelle à coups de bec et qui tue son rival ne songe évidemment pas du tout à la génération, il ne songe pas à l’avenir de l’espèce. C’est son moi possessif qui est à l’oeuvre: il défend son bien, il défend sa jouissance, son psychisme justement. Il est circonvenu par l’espèce: l’espèce joue de son psychisme pour obtenir le résultat qui lui permettra de durer car la vie est “mortelle”, l’individu est mortel quoiqu’il fasse, il est mortel! Une bactérie dure vingt minutes; au bout de vingt minutes, son cycle recommence, vingt minutes depuis des milliards d’années! Toutes les vingt minutes, elle se renouvelle parce que la vie s’intoxique, la vie se grippe peu à peu, parce que la vie ne se soutient que par des emprunts.

Comme elle doit se défendre contre les agressions, la vie s’use, s’exténue, s’intoxique et périclite. Pour qu’elle dure, il faut la reproduction et pour que la reproduction s’accomplisse, il faut que les partenaires y soient induits par un instinct d’une immense puissance qui assure l’avenir de l’espèce.

Et c’est ce qu’on voit dans l’humanité avec la plus grande précision et la plus grande clarté. Connaissez-vous des chansons d’amour où il est question de l’enfant? Non! Les chansons d’amour sont un duo où chaque partenaire s’enivre de l’autre et où il n’est pas question de cette troisième personne et pourtant l’union conjugale, l’union sexuelle est sous-entendue. C’est elle qui provoque l’appel, l’émotion et ce lyrisme débordant qui est d’une suprême éloquence et qui d’ailleurs parle toutes les langues puisque c’est bien le seul universel dans l’humanité d’aujourd’hui, le sexe ! Là, les races ne comptent pas, elles se mélangent et l’attraction franchit toutes les frontières.

Alors il est évident qu’ici toutes la difficulté vient du psychisme.

C’est tellement vrai d’ailleurs que l’attraction survit à la possibilité d’engendrer ou d’enfanter: ceux qui se sont rendus stériles ou bien les femmes qui ont atteint la ménopause ne sont pas moins travaillées que les autres par cet appétit qui est imprimé dans notre psychisme pour que nous jouions justement le jeu de l’espèce. Et cet attrait est si fort, il est si puissant, il est si multiple, il est si retord; il est si rusé, il est si riche, il peut être si magnifique, il dépense une telle éloquence qu’il serait insurmontable si il n’y avait pas un autre plan qui est le dialogue des personnes, ce dialogue des personnes qui va justement s’amorcer dans la rencontre avec la troisième personne qui est l’enfant possible, l’enfant divin, l’enfant consacré par la préserve de Dieu; l’enfant qui est porteur d’une valeur infinie, l’enfant qui est quelqu’un et que l’on suscitera parce qu’on l’a regardé dans les yeux, parce qu’on a vu en lui précisément une valeur infinie à laquelle on puisse se consacrer.

Alors toute la morphologie sexuelle se met en place. Elle se personnalise elle-même du fait qu’elle est orientée vers cette troisième personne. Elle ne veut plus être un piège. Elle ne peut plus être un motif de vertige mais un appel à la consécration, un appel au respect et à l’émerveillement.

Il n’y a plus de non, il n’y a plus d’interdit, il y a le oui, le oui infini à une vie infinie.

Mais il fallait pour cela la Trinité Dieu en trois personnes. La complaisance du Père est dans le Fils, s’achève, s’accomplit dans la respiration de l’Esprit Saint, c’est-à-dire dans une désappropriation et de la connaissance et de l’amour pour que toute la vie de l’Esprit Saint soit une vie donnée et offerte.

Il est évident, n’est-ce pas, qu’un adolescent ou une adolescente qui prennent conscience que le spermatozoïde et l’ovule, quand il commencent justement à être les porteurs de ces éléments, s’ils les voient comme des “personnes” – et comment les voir autrement si l’on se souvient de sa propre origine, si l’on se rappelle qu’on a été à ce stade et que tout être humain commence par là, comment ne pas voir la dimension personnelle de ces éléments? La mariage physiologique est toute innocence. Il est évident que, si le psychisme n’était pas envahi et infecté par l’espèce, il n’y aurait pas de problème. Le mariage du sperme du spermatozoïde et de l’ovule, vu en laboratoire, est quelque chose de tout à fait innocent.

Ca n’intéresserait personne si le psychisme n’était pas sexualisé bien plus fortement que ces éléments eux-mêmes.

Il s’agit donc de désexualiser notre psychisme au sens d’une désemprise par rapport à l’espèce. Ce qui est terrifiant, c’est que finalement on aboutit presque toujours, presque toujours à cette banalité qui est le geste de l’espèce. C’est surtout sensible du côté masculin, ce geste de l’espèce qui est stéréotypé, qui à un certain stade devient une sorte de fatalité. Il ne s’agit pas du tout de se voiler la face devant ces éléments que nous portons et qui sont d’une immense noblesse puisque tout l’avenir du monde y est contenu. Il s’agit d’un immense oui où il n’y a pas de non.

Mais là encore la Trinité nous apporte comme toujours une lumière incomparable.

Toute la vie est transfigurée et devient, comme dit Saint Paul magnifiquement, le Corps du Christ et le Temple du Saint Esprit car sa beauté, sa beauté devient une beauté vraiment humaine, une beauté intérieure, une beauté qui conduit au sanctuaire de la Trinité qui réside en chacun de nous.

Il s’agit donc d’un regard nouveau. Notre Seigneur a admirablement “parlé” de ce regard: “La lampe de ton corps, c’est ton oeil. Si ton oeil est sain, s’il est pur, tout ton corps sera dans la lumière.” Nous avons besoin de reprendre de l’oxygène. Nous avons besoin de respirer une autre atmosphère, non pas en décriant quoi que ce soit, non pas en nous voilant la face devant nous-même: tout est sain, tout est sacré, à condition que l’homme se réalise dans sa liberté entendue au sens de libération.

Il y a donc une morale possible qui est une exigence totale, totale, parce qu’elle demande tout toujours et tout le temps, mais par amour, mais justement pour réaliser cette libération. Pas la moindre contrainte, pas le moindre interdit, mais cette ouverture infinie sur l’océan de l’Etre.

Le Christ ne nous apporte donc pas une morale: Il nous délivre de la morale et Il nous délivre d’un Dieu entendu comme limitation dans notre liberté et dans notre grandeur. Il nous convie à ce mariage d’amour où, comme dans un vrai mariage, on engage tout, tout, pour toujours et pour toujours et où nous avons à le vivre aussi bien dans toutes les fibres de notre chair que dans toutes les découvertes, dans toutes les découvertes de notre esprit. L’éternité n’est pas pour demain. L’éternité, c’est pour aujourd’hui, pour aujourd’hui dans cette vie transfigurée comme doit l’être celle des porteurs de Dieu comme ça.

Et il n’y a plus de morale, si vous voulez, mais il y a une mystique qui est une exigence infinie, exigence d’être, exigence de grandeur, exigence de justice, exigence de vérité, exigence virginale, virginale. C’est cela: tu es vierge, vierge, vierge, vierge et il y a la transparence de l’innocence éternelle: le Christ est vierge, sa mère est vierge et tout le Christianisme nous virginise en nous ramenant à la source qui est le Coeur de Dieu qui bat dans le nôtre.

Il est sûr que tout cela est plus facile à dire qu’à réaliser. Mais enfin de l’entrevoir, c’est déjà quelque chose: nous ne sommes pas enfermés dans des catégories… auxquelles nous assistons. Ce qui est affligeant, c’est qu’il n’y ait pas cette conscience, cette conscience que se soumettre à l’espèce et en faire les gestes, sans d’ailleurs vouloir le moins du monde sa prolifération, c’est simplement se rendre esclave et renoncer à être homme.

Le Christ veut faire de nous des hommes: Il est non seulement le Fils de Dieu mais le Fils de l’Homme. Il veut faire de nous des hommes en donnant à notre humanité toute sa mesure, toute sa grandeur qui est infinie.

Pour réaliser tout cela, évidemment il faut être attentif, attentif à cette présence de Dieu en nous et dans les autres, en nous et en toute créature, être attentif à cette Présence, c’est-à-dire entrer en ce silence intérieur, vivre à ce niveau assez profond où le dialogue avec Dieu devient continu. C’est cela le coeur de la prière: il y a une prière qui est une oraison sur la vie, une oraison sur la vie car la vie elle-même est la suprême richesse puisqu’elle contient déjà l’éternité, puisqu’elle est porteuse de Dieu, puisqu’elle a à devenir le berceau de Dieu, puisqu’elle est investie d’une maternité divine, puisque c’est à travers nous que Dieu veut être un événement de l’histoire d’aujourd’hui.

La vie, si on y est attentif, cette attention est la plus profonde prière et il s’agit finalement d’un don de nous-même. Tous les sacrements, l’Eucharistie elle-même, qui est le sacrement des sacrements, sa destinée ultime, c’est d’être en nous le ferment de notre divinisation, nous qui sommes l’église, la cathédrale et le tabernacle et l’autel… C’est pourquoi il y a une oraison sur la vie qui ne peut s’accomplir que dans cette attention d’amour à la Présence divine.

Quand nous voyons le Très Sainte Vierge se porter à travers les montagnes de Judée vers la maison d’Elisabeth, nous savons que son action essentielle c’est qu’elle porte le Verbe dans son coeur: elle entre dans la maison d’Elisabeth et tout est transfiguré. Et l’enfant tressaille au sein de sa mère, Jean-Baptiste, et sa mère prophétise et le Magnificat éclate justement parce que la vie s’accomplit dans cette Présence divine inscrite au plus intime de l’être.

Il faudrait donc être tous les jours en prière, tous les jours vivre ce mystère de l’Incarnation, ce mystère de Noël, ce mystère de la Visitation et, sans rien faire d’autre qu’en existant authentiquement, annoncer Dieu sans parler de Lui, car Dieu se propage comme une contagion de lumière, car Dieu se respire comme l’espace infini quand notre liberté s’accomplit.

Saint Paul avait donc raison, mille fois raison lorsqu’il disait aux Corinthiens: “En Jésus, il n’y a pas le Oui et le Non. En Jésus, il n’y a que le Oui.” Et c’est justement cela que nous avons à réaliser et rien d’autre: être, être, être OUI!

Courtoisie de
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