3ème dimanche de Carême (A)
Jean 4,5-42


Samaritaine

Références bibliques

  • Lecture de l’Exode : 17. 1 à 7 : »Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous ? »
  • Psaume 94 : « Ne fermez pas votre coeur comme au désert. »
  • Lettre de saint Paul aux Romains : 5. 1 à 8 : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. »
  • Evangile selon saint Jean : 4. 5 à 42 : »L’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissant en vie éternelle. »

Le carême de cette année nous présente Jésus en situations constantes de rencontre et de dialogue. On l’a vu au désert et sur la montagne précédemment, on le verra encore à Jérusalem et à Béthanie dans les prochains dimanches. Chaque fois il s’agit d’une circonstance assez spéciale, où Jésus est au cœur de l’évènement : les tentations au désert, ou la transfiguration, la guérison de l’aveugle de naissance ou la résurrection de Lazare.

Aujourd’hui la rendez-vous est plus ordinaire, moins spectaculaire. Nous sommes témoins du cheminement intérieur et du mouvement de foi d’une femme de Samarie. Jésus s’invite pour un dialogue avec elle; l’entretien a lieu au puits où la femme est venue puiser de l’eau, à l’heure du midi, alors que les disciples sont partis au village en quête de nourriture. Ce rendez-vous nous surprend peut-être nous aussi, comme il a surpris les disciples à leur retour, comme il a surpris la samaritaine elle-même. Comment se fait-il que lui, un homme, un juif, daigne s’entretenir en plein jour, en un lieu public, avec elle, une femme, non juive, une étrangère?

Mettons-nous un peu à la place de cette femme. Ou plutôt considérons les obligations qui sont les nôtres et les tabous qui affectent nos propres déplacements. Comme elle, rendons-nous au puits de nos tâches routinières, de nos servitudes quotidiennes. Et nous n’arrivons peut-être  pas à croire que Jésus est là, qui nous attend, pour nous parler, nous demander quelque chose. Mais voici qu’il prend les devants. Il n’attend pas que nous lui parlions. Il nous exprime en secret son besoin, son désir, sa propre soif. Il nous dit enfin de quelle eau il pourrait nous combler nous qui cherchons et travaillons sans jamais nous désaltérer profondément. Jésus nous révèle discrètement quel est son rêve et sa faim : parler aux humains, hommes et femmes, leur parler au cœur, dans le respect et la tendresse, dans la lumière de leur plein midi. Sans détour.

Le dialogue de Jésus avec elle ne tarde pas à confronter la Samaritaine. Le Seigneur nous confronte nous aussi. Tout comme pour la femme autrefois, le contact avec le Christ fait la vérité dans nos vies. Nous prenons plus vive conscience sans doute de notre pauvre condition, de notre misère et de notre péché. Mais plus encore il étanche en nous la soif profonde de sens et de clarté, d’espérance et de liberté. Le Christ a fait passer la fille de Samarie de l’eau du puits de Jacob à l’eau de la grâce, et ses propres disciples, du pain matériel acheté au village à la moisson déjà mure pour la récolte. « Levez les yeux…» leur dira le Seigneur à ces hommes qui eux aussi s’embarrassaient dans les convenances et les urgences du jour.

Et nous comprenons avec eux qu’une mission nous attend, puisque déjà la moisson est prête. Que nous sommes partout placés en terrain fertile et déjà ensemencé. Le monde est en attente. Il a soif, il a faim de paix, d’amour, de lumière. Il faut vite lui apporter le pain de la Parole et de l’Espérance, l’abreuver de l’Esprit et des promesses, qui coulent pour lui à plein bord en Jésus Christ.

Que chacun témoigne donc maintenant de lui, le Sauveur du monde, puisqu’il est venu chez nous. N’avons-nous pas mieux appris en sa présence qui nous sommes, quel est le don de Dieu? Désormais nous n’avons plus à revenir sans cesse au vieux puits de nos indigences, aux vieilles eaux du mal et de la mor

Par Jacques Marcotte, o.p.
http://www.spiritualite2000.com


Comme dimanche dernier, le texte évangélique est d’une telle densité que sont possibles bien des manières de le lire, de le méditer, de le faire nôtre. Nous vous proposons d’éclairer ces commentaires par la prière d’ouverture de ce dimanche, en reprenant chaque membre de phrase. Ce texte à lui seul vaut toute une homélie : « Tu es la source de toute bonté. Toute miséricorde vient de toi. Ecoute l’aveu de notre faiblesse. Nous avons conscience de nos fautes. Patiemment, relève-nous avec amour. »

AU DESERT

En les faisant passer au milieu des eaux, Dieu avait libéré les Hébreux de l’esclavage de l’Egypte. Mais cette liberté leur devient pesante et ils accusent Moïse d’être responsable de cette soif qui les tenaille.

Dieu, c’est le Rocher qui nous sauve, chante le psaume 94. Un rocher en soi peut être solide, on peut s’y appuyer. Mais il n’est rien d’autre qu’une pierre, dure et sans vie. Tout au contraire, Dieu est vie puisqu’il est miséricorde. « Tu as frappé le Nil » et le Nil a été l’artisan de ces miracles qui ont bouleversé les Egyptiens. « Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau ». Et l’eau a jailli, transparente, sautant sur les pierres, éclaboussant de joie ce peuple à la tête dure comme une pierre. Le Seigneur a fait jaillir les eaux du Rocher. La prière  initiale de ce dimanche nous le rappelle : Dieu est source de toute bonté. Dieu est d’abord Amour.

LA SAMARITAINE A LA RECHERCHE DE L’AMOUR

L’amour, la Samaritaine l’a cherché sans jamais y trouver la paix. Elle n’en connaissait pas encore la véritable dimension. Elle était empêtrée dans sa faiblesse quand Dieu vient la rejoindre en Jésus-Christ. Comme pour nous, il était pour elle d’une grande importance de rencontrer un homme de coeur, un homme qui comprend, qui ne la rabroue pas. Car pour trouver la vraie dimension de la vie, il faut épanouir en nous la vraie dimension de l’amour.

L’être humain n’existe que par la puissance de son attente. Elle existait au travers de ses « rencontres » et cinq n’ont pas suffi à la combler, et le sixième n’était qu’un compagnon. Comme Marie-Madeleine, elle ouvrait son coeur insatisfait à l’amour même imparfait. Il lui fallait aimer. Et voilà que ce voyageur, qui passe et est assis sur la margelle du puits, lui révèle un autre avenir. Dieu est Amour.

Certes, elle portait en elle une certaine connaissance de Dieu et une certaine espérance en raison même de la tradition religieuse de sa province. Mais cela n’était pas vital pour elle. Ses préoccupations étaient ailleurs. Dieu ne lui est pas étranger, mais il n’est pas celui qui la fait vivre. Beaucoup de nos contemporains sont ainsi.

LA SAMARITAINE A LA RECHERCHE DE SA PERSONNALITÉ

Nous pouvons méditer sur un autre aspect de sa personnalité qu’exprime son attitude extérieure en même qu’elle exprime son attente.

Avec Jésus, elle commence à se faire hautaine : »Toi un juif ! » trop heureuse sans doute de souligner que ces Juifs qui méprisaient les Samaritains étaient bien obligés de passer par eux quand ils avaient soif. Elle lui montre son incapacité à tirer de l’eau : »Tu n’as rien pour puiser. » Bientôt elle demandera humblement : »Donne-moi de cette eau. » Mais ce n’est encore que désir humain. Comme l’était sa recherche de tant de maris.

Puis elle demande davantage : »Explique-moi. » Elle a voulu prendre « la tangente » pour ne pas répondre à sa situation conjugale. Jésus l’a entraînée jusqu’aux richesses de ses connaissances religieuses : »C’est lui qui nous fera connaître toutes choses, » doit-elle reconnaître.

JESUS

Il s’est arrêté, fatigué. Saint Jean aime à noter souvent la nature humaine de Jésus. Mais il remarque qu’il est assis sur la margelle de la source, et non à même le sol, appuyé sur le puits, non pas dans une position de repos. Il s’est assis là où l’eau une fois puisée, le seau est posé. Il est assis en position de service.

Et quand arrive cette femme, il lui demande d’abord un service : »Donne-moi à boire ». Un service qui est aussi un geste de bonté, car, dans le coeur de la Samaritaine, il y a une grande bonté même si elle ne veut pas paraître ce qu’elle est vraiment.

Il ne discute pas avec elle sur les mérites réciproques des Samaritains et des Juifs de Judée. Il ne fait nulle théologie et refuse la controverse qui aurait fait dévier la réalité profonde de son message. Il va au coeur de la question fondamentale : »Si tu savais le don de Dieu… » Si tu savais par qui peut venir ce don de Dieu. La controverse est en effet inutile : le privilège de Jérusalem a cessé et cette montagne de Samarie n’a plus de signification. Le don de Dieu est « esprit et vérité », et c’est ce qu’il attend de ceux qui l’adorent. L’universalité est en Dieu qui ne dépend ni des lieux, ni des langues, ni des nations.

Tout cela, elle le sait puisqu’elle enchaîne en parlant du Messie « qui fera connaître toutes choses. » Mais l’affirmation de Jésus « Je le suis », ne peut pas encore la convaincre. C’est trop tôt dans sa démarche personnelle et spirituelle. Elle l’a seulement interrogée : »Ne serait-il pas le Messie ? » C’est qu’elle est encore enfermée dans ses problèmes personnels : »Il m’a dit ce que j’ai fait ! »

Nous-mêmes, nous sommes bien comme la Samaritaine quand Jésus nous parle, quand il nous ouvre un avenir insoupçonné…. Il est difficile à prendre le tournant décisif qu’il nous demande d’opérer pour nous situer dans la vérité. Il en est ainsi pour nos frères quand nous voulons les « évangéliser ». Laissons à chacun le temps de la maturation intérieure à la lumière de la grâce. Ne bousculons pas non plus la grâce de Dieu. Craignons que notre parole, ou plutôt nos paroles, ne court-circuitent ce cheminement intérieur.

LES APOTRES

Ils étaient partis à la bourgade chercher quelques nourritures terrestres. Comme un groupe qui a besoin d’un peu de liberté. Ils l’ont laissé là, tout seul. Quand ils reviennent, ils sont surpris : Jésus parle en tête-à-tête avec une femme ! Mais ils brident leur curiosité par discrétion et par respect. Pourquoi n’a-t-il pas attendu leur retour pour demander quelque chose. « Que dis-tu avec elle ? » selon la version grecque du texte. « Que cherche-t-elle ? » dit la version syriaque. Ils n’ont pas de réponse immédiate. Ils l’auront sans doute, par la Samaritaine bavarde, durant les deux jours qu’ils resteront au village.

Ils ont coupé la conversation. En fait, l’essentiel était dit. Elle en profite pour partir dire sa joie. C’est le temps de l’allégement. Elle n’a pas été jugée par Jésus. Elle peut dire qui elle est devant tout le monde. Elle a laissé symboliquement sa cruche vide. Elle n’a plus besoin de l’eau du puits. Elle est heureuse. Ce n’est plus la dérive. Elle peut se présenter devant les habitants du village et les inviter à la même rencontre, car avec le Christ elle est devenue une créature nouvelle, selon l’expression de la liturgie baptismale.

Pendant ce temps, les disciples nous paraissent bien terre à terre : »Viens manger. » Ils ne comprennent pas sa réponse : »J’ai de quoi manger. » Il avait répondu au démon : »L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de Dieu. » Il leur en dit davantage : sa vie, c’est d’accomplie l’oeuvre de Dieu.

Qu’ils s’en réjouissent, tout en sachant qu’ils ne sont pas les seuls : ils vont moissonner ce que les autres ont semé avec peine, ce que, lui, Jésus, a semé par sa vie, sa mort et sa résurrection qui sont l’accomplissement de l’oeuvre que son Père lui a demandée de réaliser. Il ne leur révèle pas encore l’ampleur de cette mission. Ce sont les habitants du village qui le diront au bout de deux jours : »Nous savons que celui-ci est le sauveur du monde. » Et saint Jean emploie le mot « cosmos » pour signifier l’immensité de ce salut.

LES HABITANTS

L’Evangile ne nous dit pas les premiers moments du retour de la Samaritaine au village. Excitée par ce qu’elle venait de vivre, sa joyeuse exubérance les entraîne au puits de Jacob. Eux aussi, comme les Juifs, attendaient un messie. Cet homme ne serait-il pas le Messie ? Ils lui ont offert une hospitalité à laquelle Jésus ne se dérobe pas. Ils sont de bonne volonté. Ils ont écouté, entendu le sens de ce qu’il disait et reconnu que sa parole était Parole de vie.

Il ne se dérobe jamais à ceux qui l’accueillent. Cf Matthieu 25. 40 et ss. Nous sommes loin peut-être de la grâce divine évoquée par la source jaillissant en vie éternelle. En fait pas si loin d’elle. La Samaritaine a accueilli la parole de Jésus comme une eau qui l’a vivifiée et, devant ses connaissances, elle en a fait jaillir le témoignage de cette vie nouvelle qui est la sienne. Ils ont reçu sa parole qui jaillit en un acte de foi : »Il est le sauveur du monde ».

Les cheminements des disciples, celui de la Samaritaine et des habitants sont bien aussi les nôtres. Selon des modalités diverses, c’est le passage d’une connaissance théorique à une rencontre personnelle et vitale où chacun doit reconnaître le don de Dieu comme source de vie. « Si tu savais le don de Dieu… » Les catéchumènes devaient le reconnaître à quelques semaines de leur entrée dans la vie divine.

Les chrétiens de longue date, nous en sommes peut-être, savent aussi que cette « reconnaissance », cette « exploration », ce « scrutin » ne sont jamais ni parfaits ni définitifs. Il faut du temps afin que la Parole de Dieu devienne parole de vie pour jaillir en nous, éternelle ; du temps pour reconnaître « le monde de la grâce dans lequel nous sommes établis … puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. » (Romains 5. 5)

« Nous avons reçu de toi un avant-goût du ciel », nous fait dire la prière qui suit la Communion de ce dimanche. Comme l’a fait la Samaritaine, « fais-nous manifester par toute notre vie ce que le sacrement vient d’accomplir en nous.”

Par Jacques Fournier
https://eglise.catholique.fr


Il est midi, l’heure où le soleil bascule pour aller vers la fin du jour. Le sommet de la courbe. La femme de Samarie, elle aussi, va parvenir au tournant de sa vie. Elle ne se doute de rien en marchant vers le puits où Dieu l’attend, lui qui s’est fatigué pour marcher à sa rencontre. Comment, Dieu se fatigue ? Mais oui : ne va-t-il pas chercher très loin la brebis perdue ? Ne va-t-il pas, dans le Christ qui par là révèle comment est Dieu, jusqu’à donner sa vie ? La femme de Samarie fait partie d’un peuple qui s’est coupé de la descendance de David. Une étrangère, donc ; et l’évangéliste ne lui donne pas de nom. Une insatisfaite qui a besoin d’une eau dont elle ne sait pas encore la nature et qui a essayé cinq hommes sans trouver ce qu’elle cherchait. Elle en est au sixième, mais elle rencontre aujourd’hui, en son midi, le septième homme, pour un type de relation qu’elle ne soupçonnait pas. Sept, dans la tradition biblique, est un chiffre parfait, s’appliquant à une totalité achevée. Désormais, la femme n’a plus besoin d’eau, sa soif de vivre est apaisée : elle abandonne donc sa cruche et se fait la messagère de la Bonne Nouvelle. Pour ses concitoyens, tout se passe comme pour nous. Dans un premier temps, ils reçoivent dans la foi la parole du témoignage ; ensuite, ils font leur propre expérience d’une relation avec celui qui vient d’être désigné comme le Messie.

Qui est Jésus ?

Il est intéressant de voir comment notre texte jalonne la découverte de l’identité de Jésus. Il apparaît d’abord comme un homme fatigué. Il a besoin d’une eau qui s’avérera à la fin symbolique de la rencontre. Dieu a besoin de la décision de la liberté humaine pour que puisse se construire le Corps nouveau de l’humanité. Tout de suite après sa demande, il est qualifié de « Juif » et Jésus révèle peu après que « le salut vient des Juifs ». Il en vient, mais il en sort, puisque Jésus est venu à la recherche de la Samaritaine et que nous apprendrons un peu plus loin que le lieu, le pays, la nationalité ne comptent pas et que l’on peut rencontrer Dieu n’importe où en esprit et en vérité. Poursuivons notre progression. Quand Jésus a dévoilé à la femme qu’il est au courant du chaos de sa vie affective, elle le déclare « prophète ». Plus loin, il reçoit le titre de Messie (versets 25-26). Finalement, ses interlocuteurs le définissent par sa fonction et l’appellent « Sauveur du monde ». Notre récit reste ouvert : plus tard il faudra aller jusqu’à nommer Jésus « Fils de Dieu ». Nous savons bien que notre connaissance de Jésus passe aujourd’hui encore par des étapes. Même quand nous continuons à lui donner les noms bibliques, nous chargeons ces noms de sens nouveaux.

L’eau de la renaissance

Cette histoire de la Samaritaine est tellement riche qu’il faut se contenter d’en souligner quelques aspects. Arrêtons-nous au thème de l’eau. Au départ, Jésus demande une eau qu’il n’a pas les moyens de se procurer : le puits est profond et il n’a rien pour puiser. On l’a dit, Dieu ne peut rien faire pour nous sans cet acquiescement de notre liberté qui s’exprime par la foi. Une foi qui n’atteint pas forcément sa forme parfaite dès le départ, comme le montre la progression des noms notée au paragraphe précédent. Passons sur l’étonnement de la Samaritaine : un Juif ne demande rien, en principe, à des Samaritains. Tout de suite, Jésus inverse les rôles : ce n’est plus cette femme qui va lui fournir de l’eau, mais lui qui va lui donner à boire. Une eau mystérieuse qu’il appelle « eau vive », sans doute par opposition à l’eau morte du puits. Aussitôt d’autres textes nous viennent à la mémoire. En Jean 3,5, Jésus a dit à Nicodème qu’il faut renaître de l’eau et de l’Esprit. En 7,37-39, il dit aux foules qui vont puiser de l’eau à la fontaine sacrée : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ; celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive sortiront pour lui du sein de Celui-là ». À Cana, l’eau de nos sources devient ce vin mystérieux qui est déjà figure du sang du Christ. Ainsi la Samaritaine, sans bien le comprendre, est déjà engagée dans la logique de la Pâque.

https://croire.la-croix.com


Le passage de l’Évangile présente des situations simples et ordinaires: il fait chaud, Jésus est fatigué du voyage, il s’assoit, il a soif, il demande de l’eau à boire. Entre temps les disciples sont allés acheter de la nourriture. Et voilà qu’une femme samaritaine arrive au puits, selon son habitude quotidienne. On parle donc du seau, de la cruche, d’une provision de nourriture… L’admirable habileté du Seigneur à annoncer l’Évangile part justement de ces petites choses qui font le quotidien. Par la suite il impliquera aussi, en plus de la femme, les gens du village aussi bien que les disciples… Partant de l’exigence d’eau de tous les jours, Jésus les amène à la “source d’eau qui jaillit pour la vie éternelle” (v. 14); du puits de Jacob (v. 6) à l’eau du Baptême et à l’Esprit Saint. Partant encore des temples sur les montagnes, Jésus arrivera aux “vrais adorateurs en esprit et vérité”, ceux que le Père aime (v. 23), et de la provision de nourriture naturelle à la nourriture que les disciples ne connaissent pas encore: faire la volonté du Père (v. 31.32.34)… Une page admirable de méthodologie missionnaire!

Celui qui réclame de l’eau à boire (v. 7) n’est rien d’autre que celui-là même qui se donnera comme l’eau qui apaisera pour toujours la soif de la femme et du peuple entier, le Messie: “c’est bien moi, qui m’entretiens avec toi en ce moment” (v. 26). De la part de Jésus, c’est la suprême révélation de son identité ! Une femme à l’attitude ironique (v. 9), à la vie sentimentale peu recommandable, devient une missionnaire enthousiaste de la bonne nouvelle du Messie: “venez voir...” (v. 29). Beaucoup de Samaritains de cette ville deviennent des croyants grâce à elle, si bien qu’ils gardent Jésus avec eux pour deux jours et le reconnaissent comme “le sauveur du monde” (v. 42).

Les disciples doivent apprendre à lire les signes déjà mûrs de la croissance du Royaume: “Levez vos yeux et regardez les champs qui se dorent pour la moisson” (v. 35). Paroles du Maître qui renvoient à la “moisson abondante”, où les ouvriers sont toujours peu nombreux. Il faut donc toujours prier “le maître de la moisson afin qu’il envoie des ouvriers à sa moisson” (Mt 9,37-38). Le missionnaire doit avoir des yeux et un cœur aptes à lire ces signes, parce que l’Esprit est à l’œuvre déjà, depuis longtemps, comme nous dit St. Paul (II lecture): en effet, le Christ est mort pour nous et “l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné” (v. 5). Il était présent et à l’œuvre, auprès de tous les peuples, avant même l’arrivée des missionnaires (Jn 4,36-38) et a le pouvoir de transformer le cœur de toute personne, même les plus imprévisibles.

Jésus introduit le thème du don de la foi et de l’eau vive en disant: “si tu connaissais le don de Dieu” (v. 10), pour en arriver finalement à la mission, c’est à dire à la diffusion de ce don. Jésus lui-même est le don suprême du Père, et comme tel il se propose comme don accordé à toute la famille humaine. Un don qu’il faut savoir apprécier, accueillir, garder, offrir. C’est là la portée spécifiquement missionnaire du don de la foi en Jésus, Christ et Seigneur; une foi qui est la raison principale d’action de grâce et d’engagement missionnaire renouvelé. En effet, la foi pousse à la mission, tandis que à son tour la mission nous confirme toujours davantage dans la foi.

Le peuple est toujours éprouvé, il réclame toujours de l’eau, hier, aujourd’hui, toujours! (I lecture). Il en a le droit! “Le peuple souffrait de la soif à cause du manque d’eau” (v. 3). Avant l’eau de la foi et de l’Esprit, l’humanité se rend compte du problème de l’eau matérielle, si nécessaire à la vie de l’homme et de la planète. A la suite du déséquilibre météorologique, qui est à l’origine de l’irrégularité des pluies et donc de la diminution des ressources en eau, de la progression de la désertification, etc., les experts en géopolitique prévoient pour les prochaines décennies des conflits et des guerres de plus en plus graves à cause du partage difficile des ressources en eau. Des problèmes destinés à frapper les pays riches aussi bien que les pays pauvres. Déjà le manque d’eau potable est important surtout dans les pays les plus fragiles, avec des conséquences tragiques pour la vie et la santé des populations. De nombreuses populations rurales d’Afrique et d’Asie connaissent un accès difficile aux ressources d’eau potable (moins de 20 %). Là se trouve l’une des causes de la très haute mortalité parmi les enfants… On touche là à quelques-uns des nombreux problèmes qui font partie du quotidien pour les missionnaires du monde entier. Les gens ont faim et soif: de Dieu, sans aucun doute!, mais aussi de justice, de pain et d’eau… Des programmes et des initiatives comme ceux-ci: “De l’eau pour la vie”, “L’eau, un droit pour tous!”, “H2Or”, ‘L’eau, un Bien Commun”, et d’autres encore… méritent notre solidarité et notre soutien. Au nom de l’Évangile!


Introduction

Pendant des années, les Israélites ont éprouvé la soif dans le désert du Sinaï et vu des mirages ; ils ont creusé des puits et rêvé d’une terre où l’eau tomberait du ciel sous forme de pluie et de rosée, et où jailliraient des sources dont les eaux arroseraient les vallées.

Nomades d’un désert désolant, ils ont associé ces terres âpres et arides à la mort, tandis que l’eau était pour eux symbole de vie, de beauté, des bénédictions de Dieu ; ils ont pensé au Seigneur comme « celui qui appelle les eaux de la mer et les répand sur la terre » (Am 5,8).

Dans la Bible, l’image de l’eau apparaît dans des contextes très divers. L’amoureux contemple la bien-aimée comme : « Source des jardins, fontaine d’eaux vives qui coulent du Liban ! » (Ct 4,15). Dieu assure aux déportés un avenir prospère et heureux par des promesses liées à l’eau : « Des eaux ont jailli dans le désert, des torrents dans la steppe ; le sable brûlant deviendra un étang, la terre aride, une source » (Is 35,6-7 ; 41,18). S’éloigner du Seigneur signifie faire des choix de mort, équivaut à rester sans eau : « Ils m’ont abandonné, moi, source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau » (Jr 2,13).

Les paroles passionnées du prophète invitant son peuple à la conversion : « Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux ! » (Is 55,1) n’étaient que le prélude à celles prononcées par Jésus sur l’esplanade du Temple : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi » (Jn 7,38). Il est la source d’eau pure qui rassasie toute soif.

Évangile : Jean 4,5-42

Jean ne rapporte jamais les événements de la vie de Jésus dans leur pure matérialité ; il les relit toujours et les utilise pour composer de denses pages de théologie. Il n’est donc pas facile d’établir les faits tels qu’ils se sont réellement déroulés. Le cas de la Samaritaine est exemplaire : le symbolisme qui accompagne tout le récit est si évident que certains en sont venus à douter de l’historicité du fait et ont pensé qu’il s’agissait d’une création littéraire de l’évangéliste. Nous pensons qu’il y a effectivement eu une rencontre réelle de Jésus avec une femme de Samarie, même si le fait a été rédigé ensuite avec le langage, les images et les références bibliques destinées à exprimer un message théologique. Dans notre commentaire, nous garderons présents les deux niveaux – historique et théologique – en concentrant notre attention sur le second.

Dans l’Antiquité, le puits était un lieu de rassemblement et de rencontres. Les bergers s’y donnaient rendez-vous pour abreuver leurs troupeaux, les marchands s’y arrêtaient avec leurs marchandises en attendant des clients, les femmes venaient puiser de l’eau (et aussi bavarder de leurs affaires), et les amoureux s’y approchaient en quête d’une épouse. La Bible raconte de nombreuses rencontres près d’un puits (on peut lire : Gn 24,10-25 ; 26,15-25 ; 29,1-14 ; Ex 2,15-21). La rencontre racontée par l’Évangile d’aujourd’hui a pour protagonistes Jésus et une femme de Samarie. Le puits en question existe encore ; il se trouve le long de la route qui conduit de la Judée à la Galilée ; il a trois mille ans d’ancienneté, il est très profond (32 mètres) et donne encore une eau bonne et fraîche, comme au temps de Jésus. C’était l’endroit où tous les voyageurs s’arrêtaient, se reposaient et reprenaient des forces.

Jésus aussi, fatigué par le voyage, s’assied près du puits. Il est midi lorsqu’une femme arrive pour puiser de l’eau, et Jésus lui demande à boire. L’étonnement de cette femme est compréhensible : elle a immédiatement reconnu à son accent qu’il s’agissait d’un Galiléen, mal vu par les siens. Comment ose-t-il lui demander à boire, à elle, une Samaritaine ? Pourquoi viole-t-il la règle sévère qui interdit de parler seul avec une femme inconnue ? On cite souvent l’épisode arrivé au rabbin José le Galiléen qui, à un carrefour, demanda à une femme : « Quel est le chemin qui mène à Luz ? » La femme lui répondit : « Tu as trop parlé avec une femme ; tu aurais dû dire seulement : Luz ? » Étant donné cette mentalité, on comprend aussi l’étonnement des disciples lorsqu’ils revinrent du village, où ils étaient allés acheter de la nourriture, et virent Jésus parler avec une Samaritaine.

L’attitude libre du Maître nous invite à un moment de réflexion, même en marge du thème qui nous occupe. Jésus exige de ses disciples la pureté du cœur et des intentions ; en cela il est vraiment sévère : « Celui qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5,28), mais il agit de manière libre et rejette toute forme de discrimination.

Après cette introduction, allons au centre du passage : le dialogue de Jésus avec la Samaritaine (vv. 7-26).

Il est important de comprendre qui est cette femme. La manière dont l’évangéliste la présente laisse clairement entendre son intention d’en faire un symbole. Essayons de l’identifier : elle n’a pas de nom, on ne dit pas d’où elle vient ; le seul élément qui la définit est d’être « samaritaine », ce qui équivaut à hérétique, infidèle à Dieu. Qui peut-elle être ?

Elle vient au puits qui, dans la Bible, comme nous l’avons dit, est souvent le lieu de rencontre des amoureux qui finissent par se marier. Il est curieux que, pour laisser Jésus seul avec la femme, l’évangéliste éloigne les disciples avec un prétexte peu crédible : aller acheter de la nourriture au village (v. 8).

Qui représentent donc les deux « amoureux » au puits ? Dans l’Ancien Testament, on parle souvent du peuple d’Israël comme de l’épouse à laquelle le Seigneur s’est uni par un amour indéfectible (rappelons qu’Israël, en hébreu, est féminin). Ces noces n’ont pas eu une fin heureuse. L’amour avait commencé au désert, où Dieu et Israël avaient vécu une expérience inoubliable. C’était ce temps-là que le Seigneur évoquait avec nostalgie lorsqu’il disait par la bouche du prophète : « Je me souviens de l’affection de ta jeunesse, de ton amour de fiancée, quand tu me suivais au désert » (Jr 2,2). Ensuite commencèrent les infidélités de l’épouse, ses trahisons, ses passions pour d’autres amants, ses liaisons avec les divinités des Assyriens, des Babyloniens, des Perses et aussi des Romains, suscitant la jalousie de l’époux.

Quelle sera la réaction du Seigneur ? Le rejet, le divorce, le châtiment ? Rien de tout cela ne lui vient à l’esprit : « Peut-on rejeter l’épouse de sa jeunesse ? dit ton Dieu. Un instant je t’ai abandonnée, mais avec une grande tendresse je te recueillerai » (Is 54,6-7). Le Seigneur choisira une autre solution. Même au prix de s’humilier devant l’épouse infidèle, il la courtisera de nouveau avec l’unique objectif de la reconquérir : « Je vais la séduire, la conduire au désert et parler à son cœur… Là, elle me répondra comme aux jours de sa jeunesse, comme au jour où elle est sortie d’Égypte » (Os 2,16-17).

À ce point du récit, l’identification de la Samaritaine est claire : elle est l’épouse Israël, avec toute sa longue histoire d’amours et d’adultères ; elle a eu tant de « maris » que celui qu’elle a maintenant n’est pas son époux. Jésus la rencontre au puits et veut la ramener à son premier, unique et véritable amour : le Seigneur.

À la lumière de ce symbolisme nuptial, les autres détails du récit, apparemment sans importance, prennent sens. Tout d’abord, la précision : Jésus devait passer par la Samarie ; du point de vue géographique, ce n’était pas nécessaire. Jésus se trouvait au Jourdain (cf. Jn 3,22) et il aurait été plus rapide et plus simple de monter le long du fleuve. « Devait » ne peut se référer qu’à la nécessité irrésistible de l’Époux-Dieu qui ne peut s’empêcher d’aller à la rencontre de la bien-aimée.

Il était fatigué du voyage. C’est la seule fois que l’Évangile parle de la fatigue de Jésus, et certainement pas en référence à sa résistance physique. Le détail indique ici un autre voyage, bien plus long : la distance infinie que le Seigneur a dû parcourir pour retrouver l’épouse qui l’avait abandonné. Des hauteurs du ciel, il est venu sur la terre ; mû par une passion infinie, il est descendu jusqu’à l’abîme le plus profond à la recherche de la bien-aimée. Aucune distance, aucune difficulté, aucune fatigue ne l’a découragé. La pensée s’envole spontanément vers l’hymne de la Lettre aux Philippiens : « Lui, de condition divine… s’est anéanti lui-même, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes… il s’est abaissé… jusqu’à la mort, et la mort sur une croix » (Ph 2,6-8).

Nous arrivons au thème central du dialogue entre Jésus et la Samaritaine. Les disciples sont allés chercher une nourriture matérielle ; la Samaritaine est venue puiser de l’eau au puits. Jésus, en revanche, offre à tous une nourriture et une eau qu’ils ne connaissent pas (vv. 10.32).

La soif de la Samaritaine est le symbole des besoins les plus profonds qui tourmentent le cœur de l’épouse-Israël : besoin de paix, d’amour, de sérénité, d’espérance, de bonheur, de sincérité, de cohérence, de Dieu. Ce sont les besoins que tout être humain éprouve.

L’eau du puits indique l’effort et l’habileté de l’homme pour apaiser cette « soif » qu’aucune réalité matérielle ne peut satisfaire.

L’eau vive que Jésus promet est d’une autre nature : c’est l’Esprit de Dieu, c’est cet amour qui remplit les cœurs. Celui qui se laisse guider par cet Esprit obtient la paix et n’a plus besoin de rien.

La femme de Samarie, au début du dialogue, pensait à l’eau matérielle ; elle ne soupçonnait pas du tout qu’il puisse exister une autre sorte d’eau. Peu à peu, cependant, elle a commencé à comprendre puis à accepter la proposition de Jésus. Sa découverte progressive est soigneusement soulignée par l’évangéliste. Au début, Jésus est pour elle un simple voyageur juif (v. 9) ; ensuite, il devient un seigneur (v. 11) ; puis un prophète (v. 19) ; ensuite le Messie (vv. 25-26) ; enfin, avec tout le peuple, elle le proclame Sauveur du monde.

À travers le cheminement spirituel de la femme de Samarie, Jean veut présenter aux fidèles de sa communauté le parcours spirituel proposé à tout chrétien. Avant de rencontrer le Christ, l’homme se préoccupe seulement des aspects matériels de la vie. Ce sont des réalités importantes, voire indispensables, mais elles ne suffisent pas ; elles ne peuvent constituer l’objectif unique et ultime de la vie. Seul celui qui rencontre le Christ, qui découvre qu’il est le « Sauveur du monde » et accueille le don de son eau, fait l’expérience que toute faim et toute soif peuvent être rassasiées.

La dernière partie de l’Évangile (vv. 28-41) présente la conclusion du cheminement spirituel de la Samaritaine et de tout disciple. Que fait cette femme après avoir rencontré le Christ ? Elle abandonne sa cruche (elle ne lui sert plus puisqu’elle a trouvé « l’eau vive ») et court annoncer aux autres sa découverte et sa joie. C’est l’invitation à être missionnaires, apôtres, catéchistes, à proclamer à tous les peuples la joie et la paix que connaît celui qui rencontre le Seigneur et boit de son eau.