Méditations pour le temps de l’Avent
Anselm Grün
Anselm Grün, moine bénédictin, est abbé du monastère de Münsterschwarzach en Allemagne. Docteur en théologie et psychologue, il est accompagnateur spirituel. Ses livres connaissent un grand succès en Europe. Plusieurs ont été traduits en français.
L’attente
L’attente : c’est l’attitude à laquelle l’Avent ne cesse de nous inviter :« Soyez semblables, vous, à des gens qui attendent leur maître à son retour de noces, pour lui ouvrir dès qu’il viendra et frappera » (Luc, 12, 36). Attendre, c’est être tendu, il y a quelque chose à attendre : le retour du maître parti assister à une noce. Ou bien, même, le Fiancé en personne, ainsi qu’il est raconté dans la parabole des « vierges folles » ou « sottes » et des « vierges sages » ou « sensées » (Matthieu, 25, 1 sqq.) L’attente suscite en l’être humain une saine tension. Qui attend n’en est pas à tuer le temps par ennui ; il est tout entier tourné vers un but. Le but de cette attente, c’est une fête, la fête de notre incarnation humaine, de l’accession à nous-mêmes, de l’union par laquelle nous ne ferons plus qu’un avec Dieu. Mais nous n’attendons pas Dieu, simplement : Dieu nous attend aussi; il attend que nous nous ouvrions à la vie et à l’amour.
Le mot français « attendre », du latin attendere, « faire attention », évoque l’attitude de l’observateur à son poste, d’où il veille, il monte une garde vigilante. Attendre, c’est donc regarder tout autour de soi si quelqu’un s’approche, si quelque chose vient vers nous. Mais cela peut aussi vouloir dire : veiller sur quelque chose, sur un être, en prendre un soin attentif, comme le gardien ou le garde-malade. L’attente produit sur nous deux effets : elle élargit notre vision et nous rend attentifs à l’instant présent, à ce que nous y vivons, aux êtres avec lesquels nous sommes en train de parler. L’attente nous donne un cœur plus vaste. Lorsque j’attends, je sens que je ne me suffis pas à moi-même. Chacun de nous connaît cela, l’attente d’un ami, d’une amie. On regarde sa montre à tout instant, pour savoir si le moment de sa venue est arrivé. On est tendu vers l’instant où l’ami, l’amie descend du train ou sonne à la porte. Et quelle déception, si c’est quelqu’un d’autre qui sonne ! L’attente provoque donc chez nous une tension excitante ; nous sommes tendus vers ce qui nous touche au cœur et le fait battre plus fort, vers ce qui comble notre désir.
Bien des gens aujourd’hui ne savent plus attendre. Le temps de l’Avent, ils ne le vivent pas comme celui de l’attente, mais comme une anticipation de Noël. Certains fêtent Noël constamment, au lieu d’être aux aguets et de tendre leur cœur, dans l’attente, vers le mystère de la Nativité. Les enfants ne savent pas attendre que leur mère ait achevé le bénédicité ; il faut qu’ils se mettent tout de suite à manger, dès qu’il y a quelque chose sur la table. Ils n’attendent même pas que le chocolat soit dans le panier, il faut qu’ils le mangent avant même qu’il ne soit payé à la caisse du supermarché. À la caisse, au guichet, les gens ne peuvent pas attendre; ils se faufilent pour passer avant les autres. Or il s’agit là de quelque chose d’important : qui ne sait pas attendre ne développera jamais un Moi fort; s’il éprouve un besoin, il sera toujours obligé de le satisfaire tout de suite. Mais alors il tombera sous la dépendance de tous ses besoins.
L’attente nous donne la liberté intérieure. Si nous sommes capables d’attendre jusqu’à ce que notre besoin soit satisfait, alors nous supporterons aussi la tension que produit en nous l’attente. Et non seulement notre cœur en devient plus vaste, mais encore cela nous donne le sentiment que notre vie n’est pas banale. Nous voyons cela quand ce que nous attendons est mystérieux : ce que nous attendons alors, c’est la réalisation de notre plus profond désir. Ainsi, nous apprenons qu’il y a plus en nous que ce que nous pouvons nous donner nous-mêmes. L’attente nous montre que l’essentiel ne peut être qu’un cadeau qui nous est fait.
Peux-tu te rappeler, toi qui me lis, ce que tu as éprouvé quand tu attendais quelque chose? Tu as invité des amis pour une fête. Si quelqu’un arrive trop tôt, il perturbe ton attente. Quelque chose se perd pour toi : la tension, ce qu’il y a d’excitant dans l’attente, la joie liée à l’idée de la fête à venir, la préparation intérieure à cette fête. Il a manqué une étape : celle de l’attention qui fait partie de l’attente. Tu ne peux plus être attentif à ton cœur, à tous les désirs fervents qui montent en lui. Mais si personne n’est encore là au moment fixé, tu es également déçu. Alors, l’attente est comme un arc trop tendu ; il te vient des pensées de ce genre : « Ils n’ont pas d’affection pour moi. Je ne leur suis rien. Cela, ils ne peuvent le faire qu ‘à moi. Pour eux, il y a plus important que moi. »
Qu’est-ce qui donne à l’attente sa tension positive ? Comment se sent-on en attendant la venue d’un être cher? C’est quelque chose de neuf qui survient dans notre vie, un cadeau que nous recevons. L’idée que cet être va venir nous remplit de joie. Nous nous sentons forts ; des sentiments puissants montent en nous. C’est que nous ne sommes pas seuls à attendre; nous sommes aussi attendus. Comment nous sentons-nous quand d’autres nous attendent; quand c’est Dieu qui nous attend ? Ces attentes des autres, elles peuvent nous donner le sentiment d’une contrainte ; mais quand personne n’attend plus rien de nous, nous nous sentons superflus. L’Avent t’invite, toi qui me lis, à dilater ton cœur dans l’attente, et à te ressaisir comme quelqu’un qui est attendu. Tu es précieux ; beaucoup d’êtres t’attendent. Dieu t’attend, afin que tu accèdes à la vraie vie.
Peut-être éprouves-tu, chaque fois que tu attends, quelque chose de ce que tu ressentais, enfant, dans l’attente de Noël. Je me rappelle très bien comment, quand j’étais petit, nous attendions l’Enfant Jésus et la distribution des cadeaux. II y avait une tension bien particulière. Nous allions nous promener avec notre père, dans la nuit noire, nous voyions partout, dans les maisons, les lumières allumées. Et puis nous devions attendre en haut, dans nos chambres, jusqu’au moment où la cloche de Noël se mettait à sonner. C’était une expérience pleine de mystère que de revenir alors dans la grande salle éclairée seulement par des bougies. Les situations vécues dans l’enfance s’impriment profondément dans l’âme. Par la suite encore, nous retrouvons toujours la douceur du foyer quand quelque chose vient ranimer ces sentiments de jadis. Il reste probablement dans toute attente une trace de l’attente de Noël, l’intuition plus ou moins obscure que notre vie va être rendue plus lumineuse et plus heureuse par la venue d’un être ou d’un événement.