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Les difficultés de la lectio divina
Enzo Bianchi

Plusieurs décennies sont passée depuis la clôture du Concile Vatican II et depuis la fin de l’exil de l’Écriture hors de la vie quotidienne des croyants catholiques. Depuis lors, la pratique de la lectio divina (=LD) a été apprise et mise en usage par des personnes et des groupes qui y ont reconnu une forme ecclésiale de lecture de la Bible, capable de nourrir et de faire croître la foi. Le temps écoulé a émoussé l’enthousiasme des commencements et a fait émerger la fatigue et les difficultés de ce chemin quotidien d’écoute de la Parole de Dieu à travers la lecture des Écritures. Au terme de ces années, on peut donc tenter une évaluation de certaines des difficultés et des problèmes qui tourmentent plus particulièrement la pratique de la LD.

L’«efficience» ecclésiale

Une première difficulté qui fait obstacle à la diffusion et à l’enracinement de la pratique de la LD dans les réalités ecclésiales est le primat qui, de fait, est accordé dans les paroisses et dans les Églises locales aux multiples activités pastorales et d’animation, sociales et caritatives, d’assistance et d’organisation, au détriment de la tâche essentielle de transmettre l’art de vivre et de nourrir la foi: à savoir, concrètement, l’initiation à la vie intérieure, l’art de la prière personnelle et de la lutte spirituelle, la connaissance des Écritures et, avant tout, des évangiles, qui offrent la connaissance de Jésus Christ, centre de la foi chrétienne. Ce déphasage, perceptible aujourd’hui, entre «vie ecclésiale» et «vie spirituelle» est aussi un obstacle à la LD, qu’on risque de ne plus comprendre ou de considérer comme «une chose à faire» parmi tant d’autres. Elle risque ainsi d’être confinée au seul groupe biblique, aux «amateurs» de la Bible, et de ne plus irriguer ni revitaliser et moins encore innover la vie ecclésiale des croyants. Mais une Église qui ne sait pas accorder l’espace adéquat à la Bible ne risque-t-elle pas d’estomper sa vocation d’être ek-klesía , c’est-à-dire assemblée convoquée par la Parole de Dieu qui résonne dans les Écritures proclamées durant la liturgie eucharistique? Il y a en effet un rapport extrêmement étroit entre l’Écriture et l’Église; la manière d’approcher les Écritures a donc une retombée ecclésiologique et dénote le visage de l’Église.

L’ignorance de la foi

À côté de l’écart qu’on déplore entre «vie ecclésiale» (dans son acception aujourd’hui diffuse où prévaut l’aspect activiste sur celui formatif et spirituel) et «vie selon l’Esprit Saint», il y a, et c’est en rapport, l’ignorance croissante des fidèles concernant les choses de la foi. C’est probablement un des prix que comporte la fin désormais manifeste du monde de la chrétienté, où la culture elle-même était pétrie des paroles et des gestes de la foi chrétienne. Et c’est peut-être aussi l’effet de la stérilité impressionnante de la catéchèse contemporaine. C’est certain, on peut aujourd’hui toucher du doigt le déficit effrayant sur le plan de la formation chrétienne: même parmi les participants habituels à l’eucharistie dominicale, on peut considérer que les points fondamentaux de la formation chrétienne élémentaire ne sont pas acquis. Nous sommes là face à une sorte d’analphabétisme de la foi. Tout cela, c’est évident, ne facilite pas la LD et fait qu’il est particulièrement difficile de parvenir à la maturité d’une approche de l’Écriture dans la foi, où la lecture de la page biblique devient relation personnelle avec une Présence.

Mais comme cela se produit souvent, cette difficulté ou situation critique peut, tout à la fois, représenter une chance. Peut-être est-il désormais possible de considérer l’Écriture, voire essentiellement les évangiles, comme un instrument privilégié de catéchèse, d’annonce et de transmission de la foi. Il se formera alors, parmi les nouvelles générations, une foi plus biblique, plus christocentrique, probablement plus libre, plus capable de se confronter de façon simple et directe avec les racines évangéliques et avec la vie de Jésus. Et la LD serait alors ressentie, presque naturellement, comme une forme nécessaire de prière. Il s’agirait donc d’initier à la connaissance du Christ et aux exigences de la «suivance» avec l’évangile selon Marc; d’initier à la vie ecclésiale à travers l’évangile selon Matthieu; à la vie selon l’Esprit et à l’existence quotidienne illuminée par la lumière de l’évangile avec l’évangile selon Luc; à la maturité de la vie spirituelle et de la foi avec l’«évangile spirituel» par excellence, l’évangile selon Jean.

La difficulté à lire

Notre époque marque une crise de la «lecture livresque classique [1] [2] ». Le droit à l’information s’est transformé en mythe (pervers) de l’information, qui conduit de nombreuses personnes à lire des quotidiens, des revues, des magazines, à ingurgiter le plus grand nombre possible d’informations sur les sujets les plus variés, sans pouvoir suivre, probablement, de manière vraiment adéquate l’évolution des différentes situations particulières sur lesquelles pourtant «on est informé»… C’est une lecture qui va en extension plutôt qu’en profondeur, qui se mesure sur la quantité plutôt que sur la qualité. L’acquisition de la sagesse a été sacrifiée sur l’autel de la moisson d’informations, à récolter, si possible, en temps réel; et souvent sans savoir ni pouvoir les élaborer de manière critique. Le livre est ainsi toujours davantage exclu des rythmes de la vie quotidienne des personnes. Du reste, la lecture exige temps et lenteur, alors que l’homme contemporain, aujourd’hui, n’a pas de temps, il est pressé. Le primat de l’image et de la communication visuelle, tout comme la diffusion capillaire, dans chaque maison, de la télévision, ne favorisent assurément pas l’enracinement de la lecture du livre (événement objectivement plus exigeant), tandis qu’ils encouragent en revanche la paresse intellectuelle et favorisent le processus de colonisation de l’intériorité, l’annulation de l’espace intérieur de la vie de l’homme, en le conduisant à une attitude toujours plus passive, de jouisseur plutôt que de créateur.

Quand on comprend par contre que le livre, et le livre de la grande littérature, est «quintessence et symbole de la vie humaine», «figure originaire dans laquelle l’existence se résume», alors on comprend aussi le caractère spirituel de la lecture: elle a à faire avec le sens de la vie, elle est un événement qui implique toute la personne du lecteur, qui stimule et active sa vie intérieure. On lit en effet pour réfléchir, pour rencontrer des personnalités plus originales et plus géniales que nous; on lit pour se comprendre en face du texte, étant clair que le lecteur et l’auteur partagent une commune nature [3] [4] . Paul Ricœur écrit fort bien: «Contrairement à la tradition du Cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire que nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi , si cela n’avait été porté au langage et articulé par la littérature? … Dès lors comprendre, c’est se comprendre devant le texte . Non point imposer au texte sa propre capacité finie de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste.»

La difficulté en soi de la lecture s’accompagne ainsi d’une difficulté à activer une vie intérieure et, en particulier, à penser . Il est évident que tout cela influence de manière décidément négative la possibilité de mettre en œuvre une LD. Ou influence tout au moins de manière négative les dispositions intérieures, l’attitude profonde du sujet orant. En effet, si la méthode traditionnelle de la LD prévoit quatre moments qui répondent aux noms de lectio , meditatio , oratio , contemplatio [5], ces derniers peuvent être synthétisés en deux mouvements fondamentaux: objectif (lectio – meditatio) et subjectif (oratio – contemplatio). Au cours du premier moment, on laisse parler le texte, on fait émerger son message, on écoute la page biblique avec un effort de lecture attentive et d’étude visant une compréhension approfondie; durant le second, en revanche, entre en jeu la subjectivité de l’orant, son existence, pensée et portée devant le texte biblique; à ce stade, entre en scène pour l’orant sa capacité de faire dialoguer intérieurement le message écouté dans le texte et sa vie personnelle. L’acte de lecture se révélera particulièrement efficace lorsque le lecteur se sentira «lu» par le texte. La découverte que réalise celui qui est assidu à la LD est précisément celle d’être lu par la page biblique bien mieux, plus profondément et plus complètement, que lui-même ne lit la page biblique. Il est donc évident que l’art de la LD aura besoin de personnes munies d’une vie intérieure, capables de penser, d’activer un dialogue intérieur. Tout cela n’est jamais immédiat, ni facile; mais aujourd’hui cela apparaît particulièrement difficile.

Difficultés de la Bible

S’il est difficile de lire, la Bible présente au lecteur des difficultés plus spécifiques. On peut réunir ces difficultés sous l’idée d’altérité du texte . La distance culturelle qui nous sépare, en Occident, du monde sémite et de sa mentalité, qui a produit le texte biblique; les continuelles références culturelles à des situations, des événements, des pays, des peuples, des us et coutumes foncièrement étrangers à nous et à nos connaissances; le langage, la poétique même, si distants des modes et des formes du langage et de la poétique occidentaux: ce sont là des éléments réels qui disent la distance culturelle entre le texte et nous et qui obligent à un effort laborieux pour entrer dans un monde différent du nôtre. Cette difficulté, toutefois, est présente lorsqu’on lit n’importe quel texte de l’Antiquité ou provenant d’un contexte religieux et culturel différent du nôtre. Pourtant, dans cette distance culturelle irréductible, le lecteur de la Bible voit souvent des obstacles et des difficultés qu’il tend à juger insurmontables ou qui le conduisent à mettre en question la nécessité de lire l’Écriture, surtout l’Ancien Testament, et sa signification pour l’homme moderne. Mais derrière cette objection se cache la myopie de qui accorde une importance plus grande à l’adjectif («moderne») qu’au substantif («homme»). En effet, les différences culturelles n’annulent pas mais consentent bien plutôt de faire émerger «la radicale unité et ressemblance de tous les hommes, orientaux ou occidentaux, anciens ou modernes. Si chacun de nous descend dans les profondeurs du substantif, il trouvera simplement “l’homme”; celui-ci, dans sa réalisation historique et individuelle, se distingue ensuite par de nombreux adjectifs, à différents niveaux, plus ou moins essentiels ou accidentels. Une bonne part du langage de l’AT est proche de cette simplicité et de cette radicalité humaine … et parle un langage humain, simplement humain, radicalement humain [6] .»  Je crois donc qu’on se trouve, dans ce cas-là, devant un mauvais usage des difficultés.

L’altérité du texte est signe de l’altérité de toute personne et de la difficulté que connaît toute relation, si l’on veut réellement entrer en relation avec l’autre. En ce sens, le mouvement de la LD est profondément humain et demande à l’homme un effort d’humanisation: il s’agit de lire avec humanité pour saisir la dimension humaine et existentielle présente dans le langage humain des Écritures. Dans cette optique, on comprend que l’un des critères herméneutiques de l’Écriture, que la LD exige de mettre en acte, est celui de l’expérience existentielle, de la vie vécue. Cassien écrit: «Les divines Écritures se découvrent à nous plus clairement, et c’est leur cœur en quelque sorte et leur moelle qui nous sont manifestés, lorsque notre expérience, non seulement nous permet d’en prendre connaissance, mais fait que nous prévenons cette connaissance elle-même, et que le sens des mots ne nous est pas découvert par quelqu [7] e explication, mais par l’expérience vive que nous en avons faite.» Mais cela nous conduit la difficulté peut-être la plus diffuse et la plus considérable que rencontre celui qui fait la LD: la difficulté de réaliser le passage de la page à la vie, de rattacher la page biblique au sens de la vie.

Le passage de la page à la vie

Les difficultés liées à la LD que nous avons examinées jusqu’ici concernaient soit le pôle subjectif (conditions et dispositions de l’orant) soit celui objectif (difficultés inhérentes à la Bible). Mais la difficulté la plus authentique de la LD est la relation entre ces deux réalités: comment faire émerger un message qui parle à mon aujourd’hui historique, à ma vie, à partir des phrases bibliques? Comment décliner concrètement la conviction selon laquelle la Parole de Dieu contenue dans les Écritures est une parole actuelle, contemporaine et adressée à moi, à nous? Les difficultés de cette entreprise conduisent à des réactions multiples et fort différentes.

Il y a tout d’abord ceux qui renoncent, affirmant que la LD est pour les personnes intellectuelles , à qui la formation biblique et théologique permet de rendre éloquentes des pages irrémédiablement hermétiques à la compréhension des plus simples.

D’autres, au contraire, réduisent la LD à une grille moraliste voire culpabilisante : le texte me dit ce que je dois faire, il m’indique ce que je dois être, mais moi, je ne suis pas à la hauteur de cette tâche et je me sens mis en faute. De cette façon, on rend stérile la possible fécondité de la LD, qui consiste précisément à ouvrir le cœur de la personne à la contemplation du visage du Christ, à son action salvifique, en libérant la personne des regards tout centrés sur elle-même, sur ses misères, sur ses péchés, sur son inadéquation; ces regards qui font d’elle une victime.

D’autres encore, et ce risque me semble largement diffus, rattachent la page biblique à la vie à travers une lecture psychologisante . Les références à des méthodes psychologiques, en particulier à la psychologie des profondeurs, deviennent alors la grille de lecture des textes. Le grand, le très grand risque est ici celui de se fermer à la nouveauté à laquelle une écoute attentive et ouverte du texte peut conduire, en dépensant son énergie à chercher dans le texte ce que l’on connaît déjà. S’il est vrai que «l’humanité» de certaines pages bibliques recèle une profondeur et une finesse psychologiques et rend utile et conseillé le recours à des éléments de psychologie pour les comprendre de manière plus adéquate, il est vrai pourtant que la grille psychologique risque de noyer le message de la révélation en le réduisant à l’un des nombreux mythes de rédemption. Paradoxalement, la parole biblique peut manifester sa puissance thérapeutique sur le lecteur précisément lorsqu’elle n’est pas enchaînée par des formes de lecture qui, entendant la rendre plus accessible, la privent en réalité de son altérité, en la calquant sur les désirs du lecteur et en l’enfermant dans son savoir et dans son monde conceptuel.

Une autre réaction est celle de refuser le labeur de l’interprétation. On combat alors pour une forme de lecture littérale, voire fondamentaliste . Il s’agit là d’un raccourci qui ne conduit en réalité nulle part: il exprime seulement le rejet du travail herméneutique au nom d’une littéralité qui finit vite par donner raison à l’assertion paulinienne: «La lette tue, mais l’Esprit donne la vie» (2Co 3,6). C’est avec une grande force que le document de la Commission biblique pontificale intitulé L’interprétation de la Bible dans l’Église (1993) l’affirme: «Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée.» Et Jean Paul II lui-même a mis en garde contre ce risque dans son discours de présentation de ce même document, stigmatisant ces chrétiens qui, animés par «une fausse idée de Dieu et de l’incarnation», «ont tendance à croire que, Dieu étant l’Être absolu, chacune de ses paroles a une valeur absolue, indépendante de tous les conditionnements du langage humain. Il n’y a donc pas lieu, selon eux, d’étudier ces conditionnements pour opérer des distinctions qui relativiseraient la portée des paroles. Mais c’est là se faire illusion et refuser, en réalité, les mystères de l’inspiration scripturaire et de l’incarnation, en s’attachant à une fausse notion de l’Absolu.

Le Dieu de la Bible n’est pas un être absolu qui, écrasant tout ce qu’il touche, supprimerait toutes les différences et toutes les nuances. Il est au contraire le Dieu créateur, qui a créé l’étonnante variété des êtres “chacun selon son espèce”, comme le dit et le répète le récit de la Genèse (cf. Gn 1). Loin d’anéantir les différences, Dieu les respecte et les valorise (cf. 1Co 12,18.24.28). Lorsqu’il s’exprime dans un langage humain, il ne donne pas à chaque expression une valeur uniforme, mais il en utilise les nuances possibles avec une souplesse extrême et il en accepte également les limitationns [8] [9] Il est évident que cette forme de non-interprétation du texte correspond à une forme ecclésiale qui dévie vers la secte: le groupe fermé, retranché dans la défense de la vérité dont il se sait détenteur et qui ne supporte pas le dialogue, la confrontation, la mise en discussion.

On a ainsi l’impression que l’on peine beaucoup à trouver une correspondance équilibrée entre la lecture du texte et sa transposition dans le milieu existentiel. Et je pense que l’un des motifs essentiels de cette situation est l’absence de contexte communautaire , qui est le cadre propre au sein duquel toute LD pourrait et devrait se produire. Ce n’est qu’à l’intérieur d’une réelle expérience ecclésiale, communautaire, que l’Écriture peut être lue et vivifiée et resurgir comme une parole vivante de Dieu pour l’aujourd’hui historique des croyants. Le contexte communautaire a une portée herméneutique fondamentale pour l’Écriture. Le témoignage de Grégoire le Grand est, à ce propos, extrêmement clair: «Bien des passages du texte de la sainte Écriture, que je n’ai pu comprendre seul, m’ont livré leur sens en présence de mes frères … Je me suis rendu à l’évidence que l’intelligence m’était donnée par leur intermédiaire.» Je pense donc qu’on devrait œuvrer davantage pour faire croître parmi les chrétiens la conscience de l’unité intrinsèque entre la Parole et l’Eucharistie, et donc entre la Parole, l’Eucharistie et l’Église. Bien que de manière différente, en effet, l’Écriture, la communauté chrétienne et le pain et le vin eucharistiques sont le Corps du Christ. Et il faudrait relier davantage la pratique de la LD dans des groupes bibliques paroissiaux avec la liturgie eucharistique dominicale. Mais surtout, tant que l’on ne parviendra pas à une réelle assiduité quotidienne personnelle avec les Écritures, dans la LD, on connaîtra fort difficilement les fruits que la Parole de Dieu ne fait pas manquer à ceux qui l’écoutent avec amour et fidélité.

Conclusion

La LD restera toujours une opération spirituelle qui présente des difficultés, qui requiert un sacrifice, qui exige discipline, persévérance, intériorisation. Sa difficulté fait d’elle une véritable ascèse : il convient de s’y exercer et d’y revenir continuellement. En réalité donc, quelles que soient les difficultés que chacun ressent plus particulièrement, elles sont révélatrices de ce que chacun doit changer ou sur quoi il doit travailler davantage pour croître spirituellement à la stature du Christ. Les difficultés, en somme, sont nécessaires; on ne peut pas les éliminer: elles sont le prix de la rencontre. Et le désir de la rencontre grandit au fur et à mesure de l’assiduité avec l’Écriture, pour mieux connaître le Seigneur, pour se tenir en sa Présence, pour écouter sa Parole et faire sa Volonté. Les difficultés de la LD ne doivent donc pas effrayer: ce sont les difficultés mêmes du chemin à la suite du Seigneur.

[1] I. Illich, Du lisible au visible. Sur l’art de lire Hugues de Saint-Victo r, Paris, Cerf, 1991, p. 9.

[2] R. Guardini, Elogio del libr o, Brescia, Morcelliana, 19932, p. 40 et 46.

[3] Cf. H. Bloom, Come si legge un libro (e perchè ), Milan, Rizzoli, 2000, p. 13-25.

[4] P. Ricœur, «La fonction herméneutique de la distanciation», dans F. Bovon et G. Rouiller (éd. ), Exegesis. Problèmes de méthode et exercices de lecture (Genèse 22 et Luc 15 ), Neuchâtel/Paris, Delachaux & Niestlé, 1975, p. 214.

[5] Selon le schéma qu’a formulé Guigues II le Chartreux dans la Lettre au frère Gervais sur la vie contemplativ e (XIIe siècle). Traduction dans E. Bianchi, Prier la Parole. Une introduction à la “lectio divina ”, Bégrolles-en-Mauges, Bellefontaine, 19962, p. 105-122.

[6] L. Alonso-Schökel, «È attuale il linguaggio del Vecchio Testamento?»

Les difficultés de la lectio divina
Enzo Bianchi

Plusieurs décennies sont passée depuis la clôture du Concile Vatican II et depuis la fin de l’exil de l’Écriture hors de la vie quotidienne des croyants catholiques. Depuis lors, la pratique de la lectio divina (=LD) a été apprise et mise en usage par des personnes et des groupes qui y ont reconnu une forme ecclésiale de lecture de la Bible, capable de nourrir et de faire croître la foi. Le temps écoulé a émoussé l’enthousiasme des commencements et a fait émerger la fatigue et les difficultés de ce chemin quotidien d’écoute de la Parole de Dieu à travers la lecture des Écritures. Au terme de ces années, on peut donc tenter une évaluation de certaines des difficultés et des problèmes qui tourmentent plus particulièrement la pratique de la LD.

L’«efficience» ecclésiale

Une première difficulté qui fait obstacle à la diffusion et à l’enracinement de la pratique de la LD dans les réalités ecclésiales est le primat qui, de fait, est accordé dans les paroisses et dans les Églises locales aux multiples activités pastorales et d’animation, sociales et caritatives, d’assistance et d’organisation, au détriment de la tâche essentielle de transmettre l’art de vivre et de nourrir la foi: à savoir, concrètement, l’initiation à la vie intérieure, l’art de la prière personnelle et de la lutte spirituelle, la connaissance des Écritures et, avant tout, des évangiles, qui offrent la connaissance de Jésus Christ, centre de la foi chrétienne. Ce déphasage, perceptible aujourd’hui, entre «vie ecclésiale» et «vie spirituelle» est aussi un obstacle à la LD, qu’on risque de ne plus comprendre ou de considérer comme «une chose à faire» parmi tant d’autres. Elle risque ainsi d’être confinée au seul groupe biblique, aux «amateurs» de la Bible, et de ne plus irriguer ni revitaliser et moins encore innover la vie ecclésiale des croyants. Mais une Église qui ne sait pas accorder l’espace adéquat à la Bible ne risque-t-elle pas d’estomper sa vocation d’être ek-klesía , c’est-à-dire assemblée convoquée par la Parole de Dieu qui résonne dans les Écritures proclamées durant la liturgie eucharistique? Il y a en effet un rapport extrêmement étroit entre l’Écriture et l’Église; la manière d’approcher les Écritures a donc une retombée ecclésiologique et dénote le visage de l’Église.

L’ignorance de la foi

À côté de l’écart qu’on déplore entre «vie ecclésiale» (dans son acception aujourd’hui diffuse où prévaut l’aspect activiste sur celui formatif et spirituel) et «vie selon l’Esprit Saint», il y a, et c’est en rapport, l’ignorance croissante des fidèles concernant les choses de la foi. C’est probablement un des prix que comporte la fin désormais manifeste du monde de la chrétienté, où la culture elle-même était pétrie des paroles et des gestes de la foi chrétienne. Et c’est peut-être aussi l’effet de la stérilité impressionnante de la catéchèse contemporaine. C’est certain, on peut aujourd’hui toucher du doigt le déficit effrayant sur le plan de la formation chrétienne: même parmi les participants habituels à l’eucharistie dominicale, on peut considérer que les points fondamentaux de la formation chrétienne élémentaire ne sont pas acquis. Nous sommes là face à une sorte d’analphabétisme de la foi. Tout cela, c’est évident, ne facilite pas la LD et fait qu’il est particulièrement difficile de parvenir à la maturité d’une approche de l’Écriture dans la foi, où la lecture de la page biblique devient relation personnelle avec une Présence.

Mais comme cela se produit souvent, cette difficulté ou situation critique peut, tout à la fois, représenter une chance. Peut-être est-il désormais possible de considérer l’Écriture, voire essentiellement les évangiles, comme un instrument privilégié de catéchèse, d’annonce et de transmission de la foi. Il se formera alors, parmi les nouvelles générations, une foi plus biblique, plus christocentrique, probablement plus libre, plus capable de se confronter de façon simple et directe avec les racines évangéliques et avec la vie de Jésus. Et la LD serait alors ressentie, presque naturellement, comme une forme nécessaire de prière. Il s’agirait donc d’initier à la connaissance du Christ et aux exigences de la «suivance» avec l’évangile selon Marc; d’initier à la vie ecclésiale à travers l’évangile selon Matthieu; à la vie selon l’Esprit et à l’existence quotidienne illuminée par la lumière de l’évangile avec l’évangile selon Luc; à la maturité de la vie spirituelle et de la foi avec l’«évangile spirituel» par excellence, l’évangile selon Jean.

La difficulté à lire

Notre époque marque une crise de la «lecture livresque classique [1] [2] ». Le droit à l’information s’est transformé en mythe (pervers) de l’information, qui conduit de nombreuses personnes à lire des quotidiens, des revues, des magazines, à ingurgiter le plus grand nombre possible d’informations sur les sujets les plus variés, sans pouvoir suivre, probablement, de manière vraiment adéquate l’évolution des différentes situations particulières sur lesquelles pourtant «on est informé»… C’est une lecture qui va en extension plutôt qu’en profondeur, qui se mesure sur la quantité plutôt que sur la qualité. L’acquisition de la sagesse a été sacrifiée sur l’autel de la moisson d’informations, à récolter, si possible, en temps réel; et souvent sans savoir ni pouvoir les élaborer de manière critique. Le livre est ainsi toujours davantage exclu des rythmes de la vie quotidienne des personnes. Du reste, la lecture exige temps et lenteur, alors que l’homme contemporain, aujourd’hui, n’a pas de temps, il est pressé. Le primat de l’image et de la communication visuelle, tout comme la diffusion capillaire, dans chaque maison, de la télévision, ne favorisent assurément pas l’enracinement de la lecture du livre (événement objectivement plus exigeant), tandis qu’ils encouragent en revanche la paresse intellectuelle et favorisent le processus de colonisation de l’intériorité, l’annulation de l’espace intérieur de la vie de l’homme, en le conduisant à une attitude toujours plus passive, de jouisseur plutôt que de créateur.

Quand on comprend par contre que le livre, et le livre de la grande littérature, est «quintessence et symbole de la vie humaine», «figure originaire dans laquelle l’existence se résume», alors on comprend aussi le caractère spirituel de la lecture: elle a à faire avec le sens de la vie, elle est un événement qui implique toute la personne du lecteur, qui stimule et active sa vie intérieure. On lit en effet pour réfléchir, pour rencontrer des personnalités plus originales et plus géniales que nous; on lit pour se comprendre en face du texte, étant clair que le lecteur et l’auteur partagent une commune nature [3] [4] . Paul Ricœur écrit fort bien: «Contrairement à la tradition du Cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire que nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi , si cela n’avait été porté au langage et articulé par la littérature? … Dès lors comprendre, c’est se comprendre devant le texte . Non point imposer au texte sa propre capacité finie de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste.»

La difficulté en soi de la lecture s’accompagne ainsi d’une difficulté à activer une vie intérieure et, en particulier, à penser . Il est évident que tout cela influence de manière décidément négative la possibilité de mettre en œuvre une LD. Ou influence tout au moins de manière négative les dispositions intérieures, l’attitude profonde du sujet orant. En effet, si la méthode traditionnelle de la LD prévoit quatre moments qui répondent aux noms de lectio , meditatio , oratio , contemplatio [5], ces derniers peuvent être synthétisés en deux mouvements fondamentaux: objectif (lectio – meditatio) et subjectif (oratio – contemplatio). Au cours du premier moment, on laisse parler le texte, on fait émerger son message, on écoute la page biblique avec un effort de lecture attentive et d’étude visant une compréhension approfondie; durant le second, en revanche, entre en jeu la subjectivité de l’orant, son existence, pensée et portée devant le texte biblique; à ce stade, entre en scène pour l’orant sa capacité de faire dialoguer intérieurement le message écouté dans le texte et sa vie personnelle. L’acte de lecture se révélera particulièrement efficace lorsque le lecteur se sentira «lu» par le texte. La découverte que réalise celui qui est assidu à la LD est précisément celle d’être lu par la page biblique bien mieux, plus profondément et plus complètement, que lui-même ne lit la page biblique. Il est donc évident que l’art de la LD aura besoin de personnes munies d’une vie intérieure, capables de penser, d’activer un dialogue intérieur. Tout cela n’est jamais immédiat, ni facile; mais aujourd’hui cela apparaît particulièrement difficile.

Difficultés de la Bible

S’il est difficile de lire, la Bible présente au lecteur des difficultés plus spécifiques. On peut réunir ces difficultés sous l’idée d’altérité du texte . La distance culturelle qui nous sépare, en Occident, du monde sémite et de sa mentalité, qui a produit le texte biblique; les continuelles références culturelles à des situations, des événements, des pays, des peuples, des us et coutumes foncièrement étrangers à nous et à nos connaissances; le langage, la poétique même, si distants des modes et des formes du langage et de la poétique occidentaux: ce sont là des éléments réels qui disent la distance culturelle entre le texte et nous et qui obligent à un effort laborieux pour entrer dans un monde différent du nôtre. Cette difficulté, toutefois, est présente lorsqu’on lit n’importe quel texte de l’Antiquité ou provenant d’un contexte religieux et culturel différent du nôtre. Pourtant, dans cette distance culturelle irréductible, le lecteur de la Bible voit souvent des obstacles et des difficultés qu’il tend à juger insurmontables ou qui le conduisent à mettre en question la nécessité de lire l’Écriture, surtout l’Ancien Testament, et sa signification pour l’homme moderne. Mais derrière cette objection se cache la myopie de qui accorde une importance plus grande à l’adjectif («moderne») qu’au substantif («homme»). En effet, les différences culturelles n’annulent pas mais consentent bien plutôt de faire émerger «la radicale unité et ressemblance de tous les hommes, orientaux ou occidentaux, anciens ou modernes. Si chacun de nous descend dans les profondeurs du substantif, il trouvera simplement “l’homme”; celui-ci, dans sa réalisation historique et individuelle, se distingue ensuite par de nombreux adjectifs, à différents niveaux, plus ou moins essentiels ou accidentels. Une bonne part du langage de l’AT est proche de cette simplicité et de cette radicalité humaine … et parle un langage humain, simplement humain, radicalement humain [6] .»  Je crois donc qu’on se trouve, dans ce cas-là, devant un mauvais usage des difficultés.

L’altérité du texte est signe de l’altérité de toute personne et de la difficulté que connaît toute relation, si l’on veut réellement entrer en relation avec l’autre. En ce sens, le mouvement de la LD est profondément humain et demande à l’homme un effort d’humanisation: il s’agit de lire avec humanité pour saisir la dimension humaine et existentielle présente dans le langage humain des Écritures. Dans cette optique, on comprend que l’un des critères herméneutiques de l’Écriture, que la LD exige de mettre en acte, est celui de l’expérience existentielle, de la vie vécue. Cassien écrit: «Les divines Écritures se découvrent à nous plus clairement, et c’est leur cœur en quelque sorte et leur moelle qui nous sont manifestés, lorsque notre expérience, non seulement nous permet d’en prendre connaissance, mais fait que nous prévenons cette connaissance elle-même, et que le sens des mots ne nous est pas découvert par quelqu [7] e explication, mais par l’expérience vive que nous en avons faite.» Mais cela nous conduit la difficulté peut-être la plus diffuse et la plus considérable que rencontre celui qui fait la LD: la difficulté de réaliser le passage de la page à la vie, de rattacher la page biblique au sens de la vie.

Le passage de la page à la vie

Les difficultés liées à la LD que nous avons examinées jusqu’ici concernaient soit le pôle subjectif (conditions et dispositions de l’orant) soit celui objectif (difficultés inhérentes à la Bible). Mais la difficulté la plus authentique de la LD est la relation entre ces deux réalités: comment faire émerger un message qui parle à mon aujourd’hui historique, à ma vie, à partir des phrases bibliques? Comment décliner concrètement la conviction selon laquelle la Parole de Dieu contenue dans les Écritures est une parole actuelle, contemporaine et adressée à moi, à nous? Les difficultés de cette entreprise conduisent à des réactions multiples et fort différentes.

Il y a tout d’abord ceux qui renoncent, affirmant que la LD est pour les personnes intellectuelles , à qui la formation biblique et théologique permet de rendre éloquentes des pages irrémédiablement hermétiques à la compréhension des plus simples.

D’autres, au contraire, réduisent la LD à une grille moraliste voire culpabilisante : le texte me dit ce que je dois faire, il m’indique ce que je dois être, mais moi, je ne suis pas à la hauteur de cette tâche et je me sens mis en faute. De cette façon, on rend stérile la possible fécondité de la LD, qui consiste précisément à ouvrir le cœur de la personne à la contemplation du visage du Christ, à son action salvifique, en libérant la personne des regards tout centrés sur elle-même, sur ses misères, sur ses péchés, sur son inadéquation; ces regards qui font d’elle une victime.

D’autres encore, et ce risque me semble largement diffus, rattachent la page biblique à la vie à travers une lecture psychologisante . Les références à des méthodes psychologiques, en particulier à la psychologie des profondeurs, deviennent alors la grille de lecture des textes. Le grand, le très grand risque est ici celui de se fermer à la nouveauté à laquelle une écoute attentive et ouverte du texte peut conduire, en dépensant son énergie à chercher dans le texte ce que l’on connaît déjà. S’il est vrai que «l’humanité» de certaines pages bibliques recèle une profondeur et une finesse psychologiques et rend utile et conseillé le recours à des éléments de psychologie pour les comprendre de manière plus adéquate, il est vrai pourtant que la grille psychologique risque de noyer le message de la révélation en le réduisant à l’un des nombreux mythes de rédemption. Paradoxalement, la parole biblique peut manifester sa puissance thérapeutique sur le lecteur précisément lorsqu’elle n’est pas enchaînée par des formes de lecture qui, entendant la rendre plus accessible, la privent en réalité de son altérité, en la calquant sur les désirs du lecteur et en l’enfermant dans son savoir et dans son monde conceptuel.

Une autre réaction est celle de refuser le labeur de l’interprétation. On combat alors pour une forme de lecture littérale, voire fondamentaliste . Il s’agit là d’un raccourci qui ne conduit en réalité nulle part: il exprime seulement le rejet du travail herméneutique au nom d’une littéralité qui finit vite par donner raison à l’assertion paulinienne: «La lette tue, mais l’Esprit donne la vie» (2Co 3,6). C’est avec une grande force que le document de la Commission biblique pontificale intitulé L’interprétation de la Bible dans l’Église (1993) l’affirme: «Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée.» Et Jean Paul II lui-même a mis en garde contre ce risque dans son discours de présentation de ce même document, stigmatisant ces chrétiens qui, animés par «une fausse idée de Dieu et de l’incarnation», «ont tendance à croire que, Dieu étant l’Être absolu, chacune de ses paroles a une valeur absolue, indépendante de tous les conditionnements du langage humain. Il n’y a donc pas lieu, selon eux, d’étudier ces conditionnements pour opérer des distinctions qui relativiseraient la portée des paroles. Mais c’est là se faire illusion et refuser, en réalité, les mystères de l’inspiration scripturaire et de l’incarnation, en s’attachant à une fausse notion de l’Absolu.

Le Dieu de la Bible n’est pas un être absolu qui, écrasant tout ce qu’il touche, supprimerait toutes les différences et toutes les nuances. Il est au contraire le Dieu créateur, qui a créé l’étonnante variété des êtres “chacun selon son espèce”, comme le dit et le répète le récit de la Genèse (cf. Gn 1). Loin d’anéantir les différences, Dieu les respecte et les valorise (cf. 1Co 12,18.24.28). Lorsqu’il s’exprime dans un langage humain, il ne donne pas à chaque expression une valeur uniforme, mais il en utilise les nuances possibles avec une souplesse extrême et il en accepte également les limitationns [8] [9] Il est évident que cette forme de non-interprétation du texte correspond à une forme ecclésiale qui dévie vers la secte: le groupe fermé, retranché dans la défense de la vérité dont il se sait détenteur et qui ne supporte pas le dialogue, la confrontation, la mise en discussion.

On a ainsi l’impression que l’on peine beaucoup à trouver une correspondance équilibrée entre la lecture du texte et sa transposition dans le milieu existentiel. Et je pense que l’un des motifs essentiels de cette situation est l’absence de contexte communautaire , qui est le cadre propre au sein duquel toute LD pourrait et devrait se produire. Ce n’est qu’à l’intérieur d’une réelle expérience ecclésiale, communautaire, que l’Écriture peut être lue et vivifiée et resurgir comme une parole vivante de Dieu pour l’aujourd’hui historique des croyants. Le contexte communautaire a une portée herméneutique fondamentale pour l’Écriture. Le témoignage de Grégoire le Grand est, à ce propos, extrêmement clair: «Bien des passages du texte de la sainte Écriture, que je n’ai pu comprendre seul, m’ont livré leur sens en présence de mes frères … Je me suis rendu à l’évidence que l’intelligence m’était donnée par leur intermédiaire.» Je pense donc qu’on devrait œuvrer davantage pour faire croître parmi les chrétiens la conscience de l’unité intrinsèque entre la Parole et l’Eucharistie, et donc entre la Parole, l’Eucharistie et l’Église. Bien que de manière différente, en effet, l’Écriture, la communauté chrétienne et le pain et le vin eucharistiques sont le Corps du Christ. Et il faudrait relier davantage la pratique de la LD dans des groupes bibliques paroissiaux avec la liturgie eucharistique dominicale. Mais surtout, tant que l’on ne parviendra pas à une réelle assiduité quotidienne personnelle avec les Écritures, dans la LD, on connaîtra fort difficilement les fruits que la Parole de Dieu ne fait pas manquer à ceux qui l’écoutent avec amour et fidélité.

Conclusion

La LD restera toujours une opération spirituelle qui présente des difficultés, qui requiert un sacrifice, qui exige discipline, persévérance, intériorisation. Sa difficulté fait d’elle une véritable ascèse : il convient de s’y exercer et d’y revenir continuellement. En réalité donc, quelles que soient les difficultés que chacun ressent plus particulièrement, elles sont révélatrices de ce que chacun doit changer ou sur quoi il doit travailler davantage pour croître spirituellement à la stature du Christ. Les difficultés, en somme, sont nécessaires; on ne peut pas les éliminer: elles sont le prix de la rencontre. Et le désir de la rencontre grandit au fur et à mesure de l’assiduité avec l’Écriture, pour mieux connaître le Seigneur, pour se tenir en sa Présence, pour écouter sa Parole et faire sa Volonté. Les difficultés de la LD ne doivent donc pas effrayer: ce sont les difficultés mêmes du chemin à la suite du Seigneur.

[1] I. Illich, Du lisible au visible. Sur l’art de lire Hugues de Saint-Victo r, Paris, Cerf, 1991, p. 9.

[2] R. Guardini, Elogio del libr o, Brescia, Morcelliana, 19932, p. 40 et 46.

[3] Cf. H. Bloom, Come si legge un libro (e perchè ), Milan, Rizzoli, 2000, p. 13-25.

[4] P. Ricœur, «La fonction herméneutique de la distanciation», dans F. Bovon et G. Rouiller (éd. ), Exegesis. Problèmes de méthode et exercices de lecture (Genèse 22 et Luc 15 ), Neuchâtel/Paris, Delachaux & Niestlé, 1975, p. 214.

[5] Selon le schéma qu’a formulé Guigues II le Chartreux dans la Lettre au frère Gervais sur la vie contemplativ e (XIIe siècle). Traduction dans E. Bianchi, Prier la Parole. Une introduction à la “lectio divina ”, Bégrolles-en-Mauges, Bellefontaine, 19962, p. 105-122.

[6] L. Alonso-Schökel, «È attuale il linguaggio del Vecchio Testamento?»

Les difficultés de la lectio divina
Enzo Bianchi

Plusieurs décennies sont passée depuis la clôture du Concile Vatican II et depuis la fin de l’exil de l’Écriture hors de la vie quotidienne des croyants catholiques. Depuis lors, la pratique de la lectio divina (=LD) a été apprise et mise en usage par des personnes et des groupes qui y ont reconnu une forme ecclésiale de lecture de la Bible, capable de nourrir et de faire croître la foi. Le temps écoulé a émoussé l’enthousiasme des commencements et a fait émerger la fatigue et les difficultés de ce chemin quotidien d’écoute de la Parole de Dieu à travers la lecture des Écritures. Au terme de ces années, on peut donc tenter une évaluation de certaines des difficultés et des problèmes qui tourmentent plus particulièrement la pratique de la LD.

L’«efficience» ecclésiale

Une première difficulté qui fait obstacle à la diffusion et à l’enracinement de la pratique de la LD dans les réalités ecclésiales est le primat qui, de fait, est accordé dans les paroisses et dans les Églises locales aux multiples activités pastorales et d’animation, sociales et caritatives, d’assistance et d’organisation, au détriment de la tâche essentielle de transmettre l’art de vivre et de nourrir la foi: à savoir, concrètement, l’initiation à la vie intérieure, l’art de la prière personnelle et de la lutte spirituelle, la connaissance des Écritures et, avant tout, des évangiles, qui offrent la connaissance de Jésus Christ, centre de la foi chrétienne. Ce déphasage, perceptible aujourd’hui, entre «vie ecclésiale» et «vie spirituelle» est aussi un obstacle à la LD, qu’on risque de ne plus comprendre ou de considérer comme «une chose à faire» parmi tant d’autres. Elle risque ainsi d’être confinée au seul groupe biblique, aux «amateurs» de la Bible, et de ne plus irriguer ni revitaliser et moins encore innover la vie ecclésiale des croyants. Mais une Église qui ne sait pas accorder l’espace adéquat à la Bible ne risque-t-elle pas d’estomper sa vocation d’être ek-klesía , c’est-à-dire assemblée convoquée par la Parole de Dieu qui résonne dans les Écritures proclamées durant la liturgie eucharistique? Il y a en effet un rapport extrêmement étroit entre l’Écriture et l’Église; la manière d’approcher les Écritures a donc une retombée ecclésiologique et dénote le visage de l’Église.

L’ignorance de la foi

À côté de l’écart qu’on déplore entre «vie ecclésiale» (dans son acception aujourd’hui diffuse où prévaut l’aspect activiste sur celui formatif et spirituel) et «vie selon l’Esprit Saint», il y a, et c’est en rapport, l’ignorance croissante des fidèles concernant les choses de la foi. C’est probablement un des prix que comporte la fin désormais manifeste du monde de la chrétienté, où la culture elle-même était pétrie des paroles et des gestes de la foi chrétienne. Et c’est peut-être aussi l’effet de la stérilité impressionnante de la catéchèse contemporaine. C’est certain, on peut aujourd’hui toucher du doigt le déficit effrayant sur le plan de la formation chrétienne: même parmi les participants habituels à l’eucharistie dominicale, on peut considérer que les points fondamentaux de la formation chrétienne élémentaire ne sont pas acquis. Nous sommes là face à une sorte d’analphabétisme de la foi. Tout cela, c’est évident, ne facilite pas la LD et fait qu’il est particulièrement difficile de parvenir à la maturité d’une approche de l’Écriture dans la foi, où la lecture de la page biblique devient relation personnelle avec une Présence.

Mais comme cela se produit souvent, cette difficulté ou situation critique peut, tout à la fois, représenter une chance. Peut-être est-il désormais possible de considérer l’Écriture, voire essentiellement les évangiles, comme un instrument privilégié de catéchèse, d’annonce et de transmission de la foi. Il se formera alors, parmi les nouvelles générations, une foi plus biblique, plus christocentrique, probablement plus libre, plus capable de se confronter de façon simple et directe avec les racines évangéliques et avec la vie de Jésus. Et la LD serait alors ressentie, presque naturellement, comme une forme nécessaire de prière. Il s’agirait donc d’initier à la connaissance du Christ et aux exigences de la «suivance» avec l’évangile selon Marc; d’initier à la vie ecclésiale à travers l’évangile selon Matthieu; à la vie selon l’Esprit et à l’existence quotidienne illuminée par la lumière de l’évangile avec l’évangile selon Luc; à la maturité de la vie spirituelle et de la foi avec l’«évangile spirituel» par excellence, l’évangile selon Jean.

La difficulté à lire

Notre époque marque une crise de la «lecture livresque classique [1] [2] ». Le droit à l’information s’est transformé en mythe (pervers) de l’information, qui conduit de nombreuses personnes à lire des quotidiens, des revues, des magazines, à ingurgiter le plus grand nombre possible d’informations sur les sujets les plus variés, sans pouvoir suivre, probablement, de manière vraiment adéquate l’évolution des différentes situations particulières sur lesquelles pourtant «on est informé»… C’est une lecture qui va en extension plutôt qu’en profondeur, qui se mesure sur la quantité plutôt que sur la qualité. L’acquisition de la sagesse a été sacrifiée sur l’autel de la moisson d’informations, à récolter, si possible, en temps réel; et souvent sans savoir ni pouvoir les élaborer de manière critique. Le livre est ainsi toujours davantage exclu des rythmes de la vie quotidienne des personnes. Du reste, la lecture exige temps et lenteur, alors que l’homme contemporain, aujourd’hui, n’a pas de temps, il est pressé. Le primat de l’image et de la communication visuelle, tout comme la diffusion capillaire, dans chaque maison, de la télévision, ne favorisent assurément pas l’enracinement de la lecture du livre (événement objectivement plus exigeant), tandis qu’ils encouragent en revanche la paresse intellectuelle et favorisent le processus de colonisation de l’intériorité, l’annulation de l’espace intérieur de la vie de l’homme, en le conduisant à une attitude toujours plus passive, de jouisseur plutôt que de créateur.

Quand on comprend par contre que le livre, et le livre de la grande littérature, est «quintessence et symbole de la vie humaine», «figure originaire dans laquelle l’existence se résume», alors on comprend aussi le caractère spirituel de la lecture: elle a à faire avec le sens de la vie, elle est un événement qui implique toute la personne du lecteur, qui stimule et active sa vie intérieure. On lit en effet pour réfléchir, pour rencontrer des personnalités plus originales et plus géniales que nous; on lit pour se comprendre en face du texte, étant clair que le lecteur et l’auteur partagent une commune nature [3] [4] . Paul Ricœur écrit fort bien: «Contrairement à la tradition du Cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire que nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi , si cela n’avait été porté au langage et articulé par la littérature? … Dès lors comprendre, c’est se comprendre devant le texte . Non point imposer au texte sa propre capacité finie de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste.»

La difficulté en soi de la lecture s’accompagne ainsi d’une difficulté à activer une vie intérieure et, en particulier, à penser . Il est évident que tout cela influence de manière décidément négative la possibilité de mettre en œuvre une LD. Ou influence tout au moins de manière négative les dispositions intérieures, l’attitude profonde du sujet orant. En effet, si la méthode traditionnelle de la LD prévoit quatre moments qui répondent aux noms de lectio , meditatio , oratio , contemplatio [5], ces derniers peuvent être synthétisés en deux mouvements fondamentaux: objectif (lectio – meditatio) et subjectif (oratio – contemplatio). Au cours du premier moment, on laisse parler le texte, on fait émerger son message, on écoute la page biblique avec un effort de lecture attentive et d’étude visant une compréhension approfondie; durant le second, en revanche, entre en jeu la subjectivité de l’orant, son existence, pensée et portée devant le texte biblique; à ce stade, entre en scène pour l’orant sa capacité de faire dialoguer intérieurement le message écouté dans le texte et sa vie personnelle. L’acte de lecture se révélera particulièrement efficace lorsque le lecteur se sentira «lu» par le texte. La découverte que réalise celui qui est assidu à la LD est précisément celle d’être lu par la page biblique bien mieux, plus profondément et plus complètement, que lui-même ne lit la page biblique. Il est donc évident que l’art de la LD aura besoin de personnes munies d’une vie intérieure, capables de penser, d’activer un dialogue intérieur. Tout cela n’est jamais immédiat, ni facile; mais aujourd’hui cela apparaît particulièrement difficile.

Difficultés de la Bible

S’il est difficile de lire, la Bible présente au lecteur des difficultés plus spécifiques. On peut réunir ces difficultés sous l’idée d’altérité du texte . La distance culturelle qui nous sépare, en Occident, du monde sémite et de sa mentalité, qui a produit le texte biblique; les continuelles références culturelles à des situations, des événements, des pays, des peuples, des us et coutumes foncièrement étrangers à nous et à nos connaissances; le langage, la poétique même, si distants des modes et des formes du langage et de la poétique occidentaux: ce sont là des éléments réels qui disent la distance culturelle entre le texte et nous et qui obligent à un effort laborieux pour entrer dans un monde différent du nôtre. Cette difficulté, toutefois, est présente lorsqu’on lit n’importe quel texte de l’Antiquité ou provenant d’un contexte religieux et culturel différent du nôtre. Pourtant, dans cette distance culturelle irréductible, le lecteur de la Bible voit souvent des obstacles et des difficultés qu’il tend à juger insurmontables ou qui le conduisent à mettre en question la nécessité de lire l’Écriture, surtout l’Ancien Testament, et sa signification pour l’homme moderne. Mais derrière cette objection se cache la myopie de qui accorde une importance plus grande à l’adjectif («moderne») qu’au substantif («homme»). En effet, les différences culturelles n’annulent pas mais consentent bien plutôt de faire émerger «la radicale unité et ressemblance de tous les hommes, orientaux ou occidentaux, anciens ou modernes. Si chacun de nous descend dans les profondeurs du substantif, il trouvera simplement “l’homme”; celui-ci, dans sa réalisation historique et individuelle, se distingue ensuite par de nombreux adjectifs, à différents niveaux, plus ou moins essentiels ou accidentels. Une bonne part du langage de l’AT est proche de cette simplicité et de cette radicalité humaine … et parle un langage humain, simplement humain, radicalement humain [6] .»  Je crois donc qu’on se trouve, dans ce cas-là, devant un mauvais usage des difficultés.

L’altérité du texte est signe de l’altérité de toute personne et de la difficulté que connaît toute relation, si l’on veut réellement entrer en relation avec l’autre. En ce sens, le mouvement de la LD est profondément humain et demande à l’homme un effort d’humanisation: il s’agit de lire avec humanité pour saisir la dimension humaine et existentielle présente dans le langage humain des Écritures. Dans cette optique, on comprend que l’un des critères herméneutiques de l’Écriture, que la LD exige de mettre en acte, est celui de l’expérience existentielle, de la vie vécue. Cassien écrit: «Les divines Écritures se découvrent à nous plus clairement, et c’est leur cœur en quelque sorte et leur moelle qui nous sont manifestés, lorsque notre expérience, non seulement nous permet d’en prendre connaissance, mais fait que nous prévenons cette connaissance elle-même, et que le sens des mots ne nous est pas découvert par quelqu [7] e explication, mais par l’expérience vive que nous en avons faite.» Mais cela nous conduit la difficulté peut-être la plus diffuse et la plus considérable que rencontre celui qui fait la LD: la difficulté de réaliser le passage de la page à la vie, de rattacher la page biblique au sens de la vie.

Le passage de la page à la vie

Les difficultés liées à la LD que nous avons examinées jusqu’ici concernaient soit le pôle subjectif (conditions et dispositions de l’orant) soit celui objectif (difficultés inhérentes à la Bible). Mais la difficulté la plus authentique de la LD est la relation entre ces deux réalités: comment faire émerger un message qui parle à mon aujourd’hui historique, à ma vie, à partir des phrases bibliques? Comment décliner concrètement la conviction selon laquelle la Parole de Dieu contenue dans les Écritures est une parole actuelle, contemporaine et adressée à moi, à nous? Les difficultés de cette entreprise conduisent à des réactions multiples et fort différentes.

Il y a tout d’abord ceux qui renoncent, affirmant que la LD est pour les personnes intellectuelles , à qui la formation biblique et théologique permet de rendre éloquentes des pages irrémédiablement hermétiques à la compréhension des plus simples.

D’autres, au contraire, réduisent la LD à une grille moraliste voire culpabilisante : le texte me dit ce que je dois faire, il m’indique ce que je dois être, mais moi, je ne suis pas à la hauteur de cette tâche et je me sens mis en faute. De cette façon, on rend stérile la possible fécondité de la LD, qui consiste précisément à ouvrir le cœur de la personne à la contemplation du visage du Christ, à son action salvifique, en libérant la personne des regards tout centrés sur elle-même, sur ses misères, sur ses péchés, sur son inadéquation; ces regards qui font d’elle une victime.

D’autres encore, et ce risque me semble largement diffus, rattachent la page biblique à la vie à travers une lecture psychologisante . Les références à des méthodes psychologiques, en particulier à la psychologie des profondeurs, deviennent alors la grille de lecture des textes. Le grand, le très grand risque est ici celui de se fermer à la nouveauté à laquelle une écoute attentive et ouverte du texte peut conduire, en dépensant son énergie à chercher dans le texte ce que l’on connaît déjà. S’il est vrai que «l’humanité» de certaines pages bibliques recèle une profondeur et une finesse psychologiques et rend utile et conseillé le recours à des éléments de psychologie pour les comprendre de manière plus adéquate, il est vrai pourtant que la grille psychologique risque de noyer le message de la révélation en le réduisant à l’un des nombreux mythes de rédemption. Paradoxalement, la parole biblique peut manifester sa puissance thérapeutique sur le lecteur précisément lorsqu’elle n’est pas enchaînée par des formes de lecture qui, entendant la rendre plus accessible, la privent en réalité de son altérité, en la calquant sur les désirs du lecteur et en l’enfermant dans son savoir et dans son monde conceptuel.

Une autre réaction est celle de refuser le labeur de l’interprétation. On combat alors pour une forme de lecture littérale, voire fondamentaliste . Il s’agit là d’un raccourci qui ne conduit en réalité nulle part: il exprime seulement le rejet du travail herméneutique au nom d’une littéralité qui finit vite par donner raison à l’assertion paulinienne: «La lette tue, mais l’Esprit donne la vie» (2Co 3,6). C’est avec une grande force que le document de la Commission biblique pontificale intitulé L’interprétation de la Bible dans l’Église (1993) l’affirme: «Le fondamentalisme invite, sans le dire, à une forme de suicide de la pensée.» Et Jean Paul II lui-même a mis en garde contre ce risque dans son discours de présentation de ce même document, stigmatisant ces chrétiens qui, animés par «une fausse idée de Dieu et de l’incarnation», «ont tendance à croire que, Dieu étant l’Être absolu, chacune de ses paroles a une valeur absolue, indépendante de tous les conditionnements du langage humain. Il n’y a donc pas lieu, selon eux, d’étudier ces conditionnements pour opérer des distinctions qui relativiseraient la portée des paroles. Mais c’est là se faire illusion et refuser, en réalité, les mystères de l’inspiration scripturaire et de l’incarnation, en s’attachant à une fausse notion de l’Absolu.

Le Dieu de la Bible n’est pas un être absolu qui, écrasant tout ce qu’il touche, supprimerait toutes les différences et toutes les nuances. Il est au contraire le Dieu créateur, qui a créé l’étonnante variété des êtres “chacun selon son espèce”, comme le dit et le répète le récit de la Genèse (cf. Gn 1). Loin d’anéantir les différences, Dieu les respecte et les valorise (cf. 1Co 12,18.24.28). Lorsqu’il s’exprime dans un langage humain, il ne donne pas à chaque expression une valeur uniforme, mais il en utilise les nuances possibles avec une souplesse extrême et il en accepte également les limitationns [8] [9] Il est évident que cette forme de non-interprétation du texte correspond à une forme ecclésiale qui dévie vers la secte: le groupe fermé, retranché dans la défense de la vérité dont il se sait détenteur et qui ne supporte pas le dialogue, la confrontation, la mise en discussion.

On a ainsi l’impression que l’on peine beaucoup à trouver une correspondance équilibrée entre la lecture du texte et sa transposition dans le milieu existentiel. Et je pense que l’un des motifs essentiels de cette situation est l’absence de contexte communautaire , qui est le cadre propre au sein duquel toute LD pourrait et devrait se produire. Ce n’est qu’à l’intérieur d’une réelle expérience ecclésiale, communautaire, que l’Écriture peut être lue et vivifiée et resurgir comme une parole vivante de Dieu pour l’aujourd’hui historique des croyants. Le contexte communautaire a une portée herméneutique fondamentale pour l’Écriture. Le témoignage de Grégoire le Grand est, à ce propos, extrêmement clair: «Bien des passages du texte de la sainte Écriture, que je n’ai pu comprendre seul, m’ont livré leur sens en présence de mes frères … Je me suis rendu à l’évidence que l’intelligence m’était donnée par leur intermédiaire.» Je pense donc qu’on devrait œuvrer davantage pour faire croître parmi les chrétiens la conscience de l’unité intrinsèque entre la Parole et l’Eucharistie, et donc entre la Parole, l’Eucharistie et l’Église. Bien que de manière différente, en effet, l’Écriture, la communauté chrétienne et le pain et le vin eucharistiques sont le Corps du Christ. Et il faudrait relier davantage la pratique de la LD dans des groupes bibliques paroissiaux avec la liturgie eucharistique dominicale. Mais surtout, tant que l’on ne parviendra pas à une réelle assiduité quotidienne personnelle avec les Écritures, dans la LD, on connaîtra fort difficilement les fruits que la Parole de Dieu ne fait pas manquer à ceux qui l’écoutent avec amour et fidélité.

Conclusion

La LD restera toujours une opération spirituelle qui présente des difficultés, qui requiert un sacrifice, qui exige discipline, persévérance, intériorisation. Sa difficulté fait d’elle une véritable ascèse : il convient de s’y exercer et d’y revenir continuellement. En réalité donc, quelles que soient les difficultés que chacun ressent plus particulièrement, elles sont révélatrices de ce que chacun doit changer ou sur quoi il doit travailler davantage pour croître spirituellement à la stature du Christ. Les difficultés, en somme, sont nécessaires; on ne peut pas les éliminer: elles sont le prix de la rencontre. Et le désir de la rencontre grandit au fur et à mesure de l’assiduité avec l’Écriture, pour mieux connaître le Seigneur, pour se tenir en sa Présence, pour écouter sa Parole et faire sa Volonté. Les difficultés de la LD ne doivent donc pas effrayer: ce sont les difficultés mêmes du chemin à la suite du Seigneur.

[1] I. Illich, Du lisible au visible. Sur l’art de lire Hugues de Saint-Victo r, Paris, Cerf, 1991, p. 9.

[2] R. Guardini, Elogio del libr o, Brescia, Morcelliana, 19932, p. 40 et 46.

[3] Cf. H. Bloom, Come si legge un libro (e perchè ), Milan, Rizzoli, 2000, p. 13-25.

[4] P. Ricœur, «La fonction herméneutique de la distanciation», dans F. Bovon et G. Rouiller (éd. ), Exegesis. Problèmes de méthode et exercices de lecture (Genèse 22 et Luc 15 ), Neuchâtel/Paris, Delachaux & Niestlé, 1975, p. 214.

[5] Selon le schéma qu’a formulé Guigues II le Chartreux dans la Lettre au frère Gervais sur la vie contemplativ e (XIIe siècle). Traduction dans E. Bianchi, Prier la Parole. Une introduction à la “lectio divina ”, Bégrolles-en-Mauges, Bellefontaine, 19962, p. 105-122.

[6] L. Alonso-Schökel, «È attuale il linguaggio del Vecchio Testamento?»