Publié le 19 décembre 2022 
par Garrigues et Sentiers

Nous sommes habitués à cette fête, au sens que nous pouvons lui donner, voulant oublier les flonflons commerciaux qui l’ont supplantée…Et si nous revisitions ce sens auquel nous sommes tellement habitués qu’il devient souvent pour nous un discours vague et sans saveur, entendu distraitement?

La Nativité nous est contée par Mathieu et Luc (messes de la veille et de la nuit). Jean quant à lui, dans l’évangile du jour, nous donne un sens profond de l’Incarnation (“et le Verbe s’est fait chair”). Nous n’avons aucun récit historique, cela n’intéressait pas les évangélistes.

Mathieu s’attache à montrer la filiation de Jésus, Juif fils de David, pour le déclarer Messie, annoncé par les prophètes. Il donne d’ailleurs la clé de compréhension de la déclaration de virginité de Marie en la reliant à l’annonce d’Isaïe :”La vierge concevra, elle va enfanter un fils et lui donnera le nom d’Emmanuel” (Is 7, 14).  Ce nom qui signifie “Dieu avec nous”, et le vrai nom de l’enfant, Jésus, signifiant “Dieu sauve”, ils ne sont pas choisis au hasard. Enfanté par la vierge comme annoncé par Isaïe, Jésus est bien le Messie.

Luc ne fait pas un travail d’historien, il l’avoue à demi-mot dans son introduction où il écrit “afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus” (Lc 1, 4). Il veut confirmer l’enseignement. Son histoire de la naissance est un véritable conte qui se veut un enseignement : il pose un cadre (on dirait actuellement le milieu social du nouveau-né) avec l’action miraculeuse de Dieu (avec Zacharie et Élisabeth, puis avec Marie), la place du Précurseur, Jean-Baptiste. Il met dans la bouche de Marie et de Zacharie des hymnes (Magnificat et Benedictus) issus du premier Testament qui donnent sens aux événements, il raconte la naissance qui indique le statut de cet enfant (né dans la paille), enfin, par l’épisode de la prophétesse Anne et surtout le cantique de Siméon lors de la présentation au Temple, il affirme que Jésus est bien le Messie.

Ce cadre posé par Luc est à rebours de tout ce qu’attendaient ses contemporains, y compris Jean-Baptiste. L’envoyé de Dieu est pauvre et sans pouvoir, et son peuple refuse de le recevoir. Seuls parmi les siens les plus pauvres et discriminés, des bergers, sont à même de le reconnaître. Pire, alors que les peuples lointains se déplacent pour aussi le reconnaître (les mages), sa naissance est suivie d’un terrible massacre commandé par le roi qui aurait du l’accueillir. Nous sommes loin de l’histoire “bisounours” qu’on nous ressert à chaque Noël. Cette fête, dont nous faisons une fête pour les enfants, sucrée et dégoulinante de bons sentiments, est la célébration de la venue de Dieu parmi nous dans une atmosphère de refus (pas de place pour accoucher), voire de haine (massacre par Hérode), dans la pauvreté et l’impuissance; l’enfant est posé “sur la paille”, puis, selon Mathieu, doit fuir à l’étranger.

Nous célébrons un événement inouï, l’irruption de Dieu parmi nous, mais irruption dans un mode totalement contraire à tout ce qu’on attendait de Lui. Dieu s’est toujours penché sur son peuple, exigeant d’être servi, le morigénant quand il était infidèle. Les Juifs connaissaient un Dieu aimant, mais sévère et exigeant. Ils attendaient son envoyé, le Messie, plein de puissance pour bouter dehors l’étranger (ce désir bien humain qui semble se perpétuer éternellement…) et instaurer un règne de domination sur les peuples. Avec cette naissance, les cartes sont rebattues, il faut renoncer à ces rêves, tout reprendre à zéro. Ce sera le travail de Jésus tout au long de son “ministère” pour nous faire connaître un Dieu Père, aimant, n’exigeant rien si ce n’est l’amour mutuel, mais nous libérant de nos incapacités, nous libérant de nos lourdeurs, de nos trahisons envers les autres et envers nous-mêmes. On reconnaît ce qu’il est (“es-tu celui qui doit venir?”) au fait que Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle” (Mt 11, 5)Gageons que Jean-Baptiste a du être quelque peu secoué, le Messie qu’il annonçait est à rebours de ce qu’il pensait, en bon Juif pétri de l’enseignement de la Bible.


Tout cela, nous le savons bien, on nous le répète sans cesse (bien que commençant le Credo par “je crois en Dieu tout-puissant”! difficile de ne pas rêver à cette toute-puissance!), mais le croyons-nous? Il y a un pas, de géant, entre savoir et croire. Nous savons quantité de choses, avoir appris le catéchisme nous donne l’illusion que nous croyons, c’est une erreur. En cette fête de Noël, tout en nous conformant à l’usage de faire une fête chaleureuse et tournée vers les enfants – ce n’est pas une faute! nous pourrions reprendre tout ce que nous savons sans y croire vraiment, c’est-à-dire tout cela qui en réalité n’informe pas nos vies. L’année liturgique va nous faire méditer sur l’action de Jésus pour nous révéler le Père, nous faire comprendre en quoi le Royaume a commencé parmi nous (il ne s’intéresse pas uniquement au ciel), quel salut il est venu nous apporter, quel est cet amour de Dieu pour nous. Essayons que ce ne soient pas seulement les paroles d’un savoir que nous pouvons répéter, mais des paroles de vie qui vont bouleverser les nôtres.

Marc Durand