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Carlo Maria Martini
APOTRE – PROJECT DE VIE OU MANDAT?

Introduction

1 Cor 9,16 : « Annoncer l’Evangile n’est pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile ! » « C’est une charge qui m’est confié » (v. 17)

En grec ákon : « non spontanément ». Il est intéressant de le souligner, car l’expression contraire nous la trouvons dans un passage de la 1 Pierre (5,2) : « Paissez le troupeau de Deiu qui vous est confié, viellant sur lui, non par contrainte, mais de bon gré » (ekoúsion, le contraire de « non spontanément »).

Quelle conscience devrais-je avoir de ce que je choisis, mais que, au fond, je ne choisis pas ? Il s’agit de quelque chose qui m’est confié et que j’accomplis. En un mot, quel sentiment éprouve-je devant une mission que je reçois et non pas devant un projet de vie que je me suis proposé ? Par conscience missionnaire, j’entends donc le sentiment intérieur de celui qui accomplit un projet tout en obéissant à un mandat.

LA CONSCIENCE APOSTOLIQUE

1. Jésus prêche à Nazareth (Lc 4,16-30)

– La première réaction est une attention générale intense : « Tous dans la synagogue tenaient les yeux fixés sur lui » (v. 20) : voici ces hommes et ces femmes prêts et disposés à entendre de moi une parole importante.

– Toutefois, la situation se dégrade rapidement : « Tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche ». Mais aussitôt après se lève la méfiance : « N’est-il pas le fis de Joseph, celui-là ? » (v. 22) Il n’est pas facile d’expliquer la complexité psychologique de ce verset : Jésus sent qu’il est toujours davantage l’objet d’un examen guère bienveillant. Cela arrive lorsqu’une personne, s’adressant à d’autres personnes, s’aperçoit que l’attitude première de disponibilité pleinement favorable, se transforme à un certain moment – on ne sait pourquoi – en une attitude de réserve et de critique : ce qui crée une gêne en celui qui parle et en ceux qui écoutent. C’est la sensation pénible et douloureuse que l’on connaît lorsqu’on aperçoit que nos paroles commencent à être pesées, jugées, mal interprétées peut-être, pouvant même être utilisées contre nous qui parlons.

– L’émerveillement et la défiance deviennent, après la forte réaction de Jésus, hostilité et rejet. Nous sommes donc partis de la bienveillance attentive pour arriver – par un renversement de la situation – d’abord à une sorte de dédain et finalement au refus. Et cela se produit là même où Jésus est connu : ce qui implique une humiliation publique et un profond malaise pour tous ceux qui étaient proches de Jésus, pour sa mère et ses parents les plus immédiats.

– La conclusion, qu’est-elle ? « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin » (4,30). C’est la conscience apostolique de Jésus que je lis dans ce mystérieux « passage au milieu d’eux ». La foule, qui avait été saisi d’un moment de fureur commune, comprend soudain que c’était exagéré de vouloir le supprimer, le précipiter du haut de la colline, et sans doute aura-t-elle hésité, se sera-t-elle montrée irrésolue. Jésus, calme et conscient de soi, reprend le contrôle de la situation et s’en va : « puis, il descendit à Capharnaüm, ville de Galilée, et il les enseignait, le jour du sabbat » (4,31).

Au regard de cette conscience apostolique de Jésus, nous pouvons nous demander comment nous aurions réagi nous-mêmes, se nous avions été à sa place. Nous aurions d’abord éprouvé une grande angoisse devant cette foule qui se mettait à murmurer ; puis une grande colère intérieure nous aurait saisis, avec rage et irritation, enfin, sans doute, un dépression : je suis incapable, je n’en puis plus, ma mission me dépasse, j’ai présumé de mes capacités. Il est préférable que je renonce et que je pense à faire autre chose.

C’est cela, la conscience apostolique déficiente ou incertaine : celle qui dépend de la réaction des autres. Quand la réponse est exceptionnelle tout va bien et on se rengorge, mais quand la réponse est négative, la peur nous saisit, naissent les doutes et les angoisses.

Jésus est le modèle de la conscience apostolique, car il marche tout droit sur son chemin et, comme s’il ne s’était rien passé, il poursuit ailleurs sa prédication patiente et ordonnée de la Parole.

2. Paul et le monde païen (Actes 13,4-12)

D’un coté, la situation est favorable : le proconsul, homme intelligent et prudent, a convoqué Barnabé et Paul, leur ouvrant ainsi une porte – celle de son autorité – pour l’évangélisation. D’autre part, se trouve Elymas, conseiller et ami du proconsul, qui exerce une grande influence car il est mage. S’attaquer à l’amitié qui unissait le mage et le proconsul, n’était pas sans danger. Sans doute aurions-nous, à leur place, cherché à nous tenir à distance, adressant au proconsul quelque parole susceptible de ne pas en faire un ennemi, mais sans affronter la situation. En revanche, Paul prononce – à leur risque et péril – une invective capable de tout ruiner, de mettre fin à leur prédication, de provoquer leur expulsion de l’île : « … Etre rempli de toutes les astuces, fils du diable… voici que la main du Seigneur est sur toi : tu vas devenir aveugle, et pour un temps tu ne verras plus le soleil »

La conscience que Paul a de son apostolat le pousse à agir avec clarté, précision, détermination et lucidité. Au contraire, l’absence d’une telle conscience devient source d’hésitation, d’incertitude, compromettant toutes les actions de l’homme et les rendant inconstantes. (voir Jacques 1,6-7).

3. La chute de Pierre (Marc 14,66-72)

En un certain sens, elle manifeste l’état de notre propre conscience apostolique immature ou incertaine. Lisons quelque verset de l’Evangile selon Marc, qui précisent comment Pierre s’achemine vers le reniement :

Mc 14,27-31 : « Dusse-je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas ». Apparemment, Pierre jouit d’une forte conscience apostolique et missionnaire. Il se sent sur. Mais à ses paroles pleines d’assurance correspond un coeur indécis. Paroles sincères et pourtant n’expriment pas la vérité. Nous aussi, nous sommes souvent sincères, nous exprimons ce qui est à la surface, ce qui est immédiat. Mais nous ne sommes pas vrais, nous n’exprimons pas ce qui se trouve dans les profondeurs intimes. Etre authentique signifie être autos, soi-même, pleinement soi-même : et nous sommes à moitié nous-mêmes, ce que nous disons ne correspond pas à la vérité de notre moi. Ainsi, Pierre est-il sincère, mais il n’est pas vrai. Il y a en lui, à son insu, une conscience apostolique incertaine, vacillante.

Cette conscience apostolique incertaine se manifeste sans tarder, quand Jésus, dans le Jardin de Gethsémani, dit : « Simon, tu dors ? tu n’as pas eu la force de vieller une heure » Nous cédons au sommeil, à la fatigue, à l’ennui, quand nous ne sommes pas certains de devoir accomplir ce que nous sommes en train de faire, ou que cela nous déplait , ou dont nous n’avons pas l’assurance qu’il s’agisse de quelque chose d’important. En revanche, si cela nous parait important, très utile, nous ne ressentons pas la fatigue, tout notre être se mobilise, les forces viennent, car la certitude qu’il faut agir les convoque. Jésus invite Pierre à prier, et Pierre ne comprend ni la gravité de l’heure, ni la gravité de l’injonction de Jésus. Intérieurement, il est dans l’incertitude, il n’éprouve pas, en ce moment, la nécessité de la prière, et ses forces restent inertes. Alors il cède : « Alors tous, l’abandonnant, prirent la fuite » (v. 50). Tous, Pierre y compris, on donc perdu la signification de ce qui leur était demandé : rester là.

Finalement, vient le reniement de Pierre (vv. 66-72). Il s’agite, incapable de se maîtriser. Il ne se comporte pas comme il le voudrait : il désirerait rester aux cotés de Jésus, mais il a peur de s’affirmer ouvertement et il tombe.

En vue de la réflexion personnelle :

Quels sont les signes de immaturité, de doute, d’inconstance, de difficultés à cheminer, dans ma conscience apostolique ? Et pourquoi ?

LES RACINES
DE LA CONSCIENCE APOSTOLIQUE

Actes 9,5-6 raconte la conversion de Paul et sa rencontre avec Ananie qui lui donne le baptême, mais l’épisode rapporté en Actes 13 représente le moment où cette conscience s’ouvre à la dimension ecclésiale.

Le contexte de Actes 13

Triples sont les données du contexte : une communauté, une communauté qui prie, une communauté qui jeune.

Une communauté – le centre de gravité est la communauté d’Antioche. Nous avons le contexte d’une communauté locale, beaucoup plus précis et circonstancié que celui que nous rencontrons à l’heure de la vocation et de la conversion de Paul, décrite au chapitre 9.

Une communauté en prière, en train de célébrer le culte du Seigneur.

Une communauté qui jeune. L’Esprit ne surprend pas la communauté, et chaque membre, aux heures d’assoupissement, ou quand on s’agite et s’occupe de mille affaires. Pour se manifester, l’Esprit attend le recueillement, il veut que la communauté vive des jours d’exercices. Le jeune connote une certaine rigueur, une discipline du corps et des sens.

Ce qui se passe

Après avoir cherché le contexte, voyons ce qui s’y passe.

– L’acteur : l’agent de l’action est insolite : « L’Esprit Saint dit ». Comment s’accomplit la manifestation de l’Esprit ? Il ne s’agit pas d’une voix venant du ciel, mais plutot de la vois de l’Esprit s’exprimant par le truchement d’un membre autorisé de la communauté. La mission provient de l’Esprit, mais s’exprime verbalement. Ces mots ont une telle autorité qu’ils sont prononcés en son nom. En effet, on ne dit pas : « L ‘Esprit dit de mettre à part », mais l’expression est à la première personne : « Mettez-moi donc à part ». Le moyen est la parole prononcée dans e par l’Eglise ; toutefois, c’est une parole dont l’Esprit assume la responsabilité. Voir aussi Actes 15,28 : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé ».

– Quel résultat l’action de l’Esprit a-t-elle ? Elle « met à part » les uns par rapport aux autres. Ce verbe « mettre à part » est caractéristique de la conscience missionnaire et apostolique de Paul : « Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part – aphorisménos – pour annoncer l’évangile de Dieu » (Rm 1,1).

Nous pouvons imaginer le mouvement de surprise qui s’est emparé du groupe des orants. Il devait y avoir des hommes certainement mieux connus, plus en vue, jouissant d’un plus grand prestige que Saul. L’intervention de l’Esprit a donc toujours un caractère de nouveauté : comme pour souligner la souverain liberté de ses choix.

CONSOLATION

Nous avons beaucoup de difficulté à préciser le sens de ce mot, alors qu’en fait il est très courant dans le NT. Paul l’emploie fréquemment, que ce soit le verbe – parakaléo – ou le substantif – paráklesis. Il le considère même comme un ministère (Rm 12,8). La consolation se rattache à Dieu. Il est le Dieu de la patience et de la consolation (Rm 15,4 ; 2 Cor. 1,3) Le NT considère la consolation comme une réalité appartenant au fondement de l’expérience chrétienne.

Quant à nous, elle nous semble être une sorte de soutien supplémentaire : le besoin d’être consolés nous semble être un signe de faiblesse, ce qui est passablement étrange si l’on songe que l’Esprit Saint reçoit le nom de Paraclet, de Consolateur. Que faut-il donc entendre par « consolation » comme suite naturelle de la contemplation ? Ce serait la joie profonde et intime qui naît de l’union à Dieu, l’éclat lumineux et joyeux qui jaillit de la communion à Dieu.

La consolation peut être différemment désignée : à certaines heures de notre histoire spirituelle on l’appelle « ferveur » ou « dévotion » (S. François de Sales). Nous ne devons pas négliger la consolation. Il arrive parfois qu’une certaine culture pseudo-spirituelle nous fasse croire que l’important est d’accomplir notre devoir, d’être justes et loyaux. Mais l’homme juste et loyal ne peut exprimer cette plénitude intérieure que son la force et l’enthousiasme de la joie profonde ! La consolation n’est pas un phénomène marginal, même si elle diffère des états d’enthousiasme purement naturels. C’est l’éclat lumineux du Christ ressuscité intérieurement éprouvée.

LES OBSCURCISSEMENTS
DE LA CONSCIENCE APOSTOLIQUE

La conscience apostolique ne grandit pas en nous de façon nécessaire, alors même que son caractère propre consiste à s’approfondir peu à peu. Le cheminement peut connaitre des avancées et des reculs, des progrès et des régressions. Cette conscience est vivace ou elle se meurt. Pourquoi devint-elle trouble ? Pourquoi se paralyse-t-elle, et parvient à s’estomper ?

Les causes de l’obscurcissement

1. La paresse dans la prière, paresse qui ne consiste pas seulement à ne pas donner le temps à la prière, mais aussi à ne pas aller de la méditation à la contemplation. Il n’y a que le démon redoute autant que les instants de véritable élan contemplatif, aussi entreprend-il tout pour nous en éloigner. On pourrait presque dire que le démon n’a pas tellement peur des longues prières ou des heures passées à l’église : il s’efforce en revanche de nous arrêter à un niveau de réflexion humaine, nous empêchant de nous placer devant Dieu pour le contempler lui seul.

Il nous arrive souvent de douter de la possibilité d’une relation vraie, personnelle, réciproque avec le Christ ; nous ne croyons pas qu’il soit possible de parvenir à la « sublime connaissance » de Jésus, à quoi Paul est parvenu ; en conséquence, nous nous réfugions dans une prière envisagée comme un simple exercice d’actes religieux, sans avoir le courage de rechercher l’âme de la prière. Cette paresse à dépasser un certain état de prière est sans doute une des causes essentielles de l’obscurcissement de notre conscience apostolique, même si nous lisons beaucoup de livres, si nous sommes compétents en pastorale… Vient une heure où nous apercevons que, derrière tout ce que nous disons et faisons, manque une motivation profonde ; nous découvrons qu’il s’agit simplement d’une certaine habilité, d’un métier bien appris ; aussi, nous finissons par nous demander : pourquoi donc ne pas exercer tous mes talents en d’autres domaines, pourquoi ne pas m’investir en d’autres activités, en d’autres choses ?

2. La paresse à discipliner le corps, voilà encore une autre source d’obscurcissement de la conscience apostolique. Ce qui est en cause, ici, ce n’est pas la situation religieuse de la personne, mais son développement psychologique. Je ne songe pas uniquement à la discipline qui concerne en particulier la chasteté, tout ce qui regarde le domaine de notre sexualité et sa mise en place ; je songe à la discipline de notre imagination, des passions, des gestes, des comportements, de l’emploi de temps, de la nourriture, du sommeil. En ce domaine, ne pas avoir le souci d’une discipline rigoureuse qui permet l’équilibre, la maîtrise de soi – gêne la manifestation de notre conscience apostolique.

Avant tout, il importe de ne pas tout réduire à la chasteté et ò l’affectivité, mais de se convaincre que le champ est bien plus vaste ; même s’il est vrai que le manque de discipline dans notre sexualité conduit aussitôt à l’obscurcissement de notre conscience apostolique, des motivations profondes, de la prière et du don de soi à Dieu.

Par exemple, nous allons nous coucher à des heures « impossibles », nous prolongeons indéfiniment le temps sans réussir jamais à nous mettre au lit à une heure convenable ; cela nuit fatalement à l’équilibre. Il faut trouver son équilibre personnel, et pour cela, il faut le chercher ; pour le chercher, il faut nous y efforcer par des sacrifices, et parfois, en nous obligeant à poser tel ou tel acte. Nous pourrions qualifier cette discipline générale de notre corps par « le jeune ».

3. Le manque de soin pour développer notre culture. Cause qui concerne notre vie intellectuelle et qui, souvent, provoque la perte de motivations apostolique, dès que nous connaissons des échecs, des désillusions, dès que nos espérances sont déçues. Une croissance culturelle insuffisante provoque l’obscurcissement de la conscience apostolique, surtout lorsque nous sommes aux prises avec la complexité du réel où, souvent, rien ne va comme nous le voudrions. Une formule pourrait qualifier cette situation : « absence de conversion intellectuelle ». Nous nous sommes contentés de choses apprises, récitées, sans en faire une critique personnelle. L’apôtre doit avoir le sens critique, il doit au moins apprendre à distinguer les vrais maîtres des faux, afin de ne pas prêter l’oreille à tous les propos, qu’ils fassent impression ou paraissent bien convaincants.

4. Une subtile hypocrisie de la vie. Subtile car elle concerne une vie qui est substantiellement bonne, vécue dans une authentique volonté d’engagement, mais dans laquelle existe un écart entre le dire et le faire à cause, peut-être, de la hauteur de l’idéal que l’on s’es proposé. Si cette distance nous laisse indifférents, si nous ne faisons rien contre elle, notre conscience apostolique finira par disparaître. Cette subtile hypocrisie est un venin qui, insensiblement, à petites doses, empoisonne notre vie de foi. Sans doute que, si nous devions attendre, avant de prêcher l’évangile, d’avoir pu rendre identiques ce que nous prêchons et ce que nous vivons, nous ne commencerions jamais ! Il ne nous demandé qu’une chose pour ne pas tomber dans cette subtile hypocrisie de la vie : c’est que nous soyons animés d’un incessant dynamisme intérieur.

5. Absence d’une appropriation du caractère central du kérygme. Appropriation signifie assentiment réel, et non simplement notionnel. Se poser sans cesse une question : que veut dire reconnaître le caractère central du kérygme ? Aue signifie reconnaître que l’eucharistie est au centre, que l’évangile est le noyau germinal de tout le fait religieux chrétien ? Si nous ne nous posons pas cette question, nous courons le risque de nous disperser et de nous égarer loin du centre, sans plus savoir où nous en sommes et pourquoi, ignorant la raison pour laquelle nous accomplissons ceci plutôt que cela.

JESUS ET LE PERE

Jésus, l’envoyé du Père

C’est l’évangile selon Jean qui nous a surtout révélé la relation entre Jésus et le Père. Nous arrêterons deux verbes : mander et envoyer – apostéllo et pempo.

1. Pempo apparaît au moins 27 fois chez Jean pour exprimer que Jésus se sent « mandaté ». Voir : 4,34 ; 5,30 ; 6,38-39 ; 7,28 ; 8,29 ; 6,44.

Cela suffit pour nous faire comprendre une réalité profonde, que nous négligeons parfois. En effet, nous voyons la personne de Jésus presque uniquement dans son isolement, dans sa force et sa capacité de décision. Mais, lorsqu’il évoque son secret, celui-ci réside dans son abandon au Père. Son secret est sa condition de Fils, qui se sait soutenu, accompagné, mû par le Père. En tout cela il y a quelque chose de très grande que nous, nous tardons à comprendre vraiment, mais où se révèle et se manifeste le mystère même de notre propre personne. Où donc est-ce que je rejoins mon identité véritable, où suis-je vraiment moi-même, où s’enracinent ma fidélité, ma force, mon courage apostolique ? Dans le fait de me savoir envoyé, de me confier filialement au Père, de compter sur lui, dans le fait d’être, dans le Christ, fils, participant de sa condition filiale.

Nous rencontrons un second emploi du verbe pempo. Il n’évoque plus Jésus qui est envoyé, mais qui, à son tour, envoie. Ainsi Jésus est envoyé et il envoie. Voir 15,26 ; 20,21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Cette conscience d’être envoyé, nous la retrouvons chez quelques grands personnages de l’évangile de Jean, comme Jean le Baptiste : 1,33.

2. Le verbe apostéllo revient à 17 reprises dans le quatrième évangile. Il est employé pour définir Jean Baptiste, dès le début, comme « un homme envoyé par Dieu » (1,6). La première évocation d’un messager de la Parole est donc celle d’un envoyé. D’autres textes : 20,21 ; 3,17 ; 11,42 ; 17,18-19. Nous avons toujours le désir d’être à l’origine et à la source de quelque chose. Aide-nous à comprendre que c’est seulement par ta volonté que nous le pouvons. Avoir le sens de Dieu et de notre propre condition de créature.

JESUS ET LES GENS

Sonder la profondeur de la conscience que Jésus a d’être envoyé. Pourquoi s’est-il donné, consumé, livré pour les hommes ? Parlant de sa conscience apostolique, Jésus dit : « C’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (6,39).

Pour nous, qui sont les gens ?

Une réflexion préliminaire : pour moi, qui sont les gens ? La réponse ordinaire et profonde est valable pour quiconque accepte de suivre le Christ en se renonçant ; la renonciation du célibat, en particulier, entre en jeu ici : les gens, ce sont ceux qui je ne choisis pas. L’état matrimonial connaît une rigueur évangélique, une grande exigence de sainteté, mais il comprend un élément de choix, de projet dans le plan de Dieu et au nome de son amour. En revanche, le célibat consiste à s’en remettre totalement à Dieu pour le choix de ceux qui entrent en relation véritable, et donc aussi affective, avec mon existence. C’est disponibilité au tout de Dieu, une disponibilité qui envisage toute relation comme importante et gratifiante, pour la raison que j’ai choisi comme unique relation fondamentale la relation au Christ et à son amour du Père. En Jésus nous voyons que c’est le Père qui donne les relations véritables.

Pour Jésus, qui sont le gens ?

Pour Jésus, les gens, ce sont ceux que le Père lui a donnés et qu’il ne doit pas perdre, du moment qu’il les a reçus du Père. Voyons comme le NT traduit les gens.

– Le cosmos, l’univers en tant qu’habité par les êtres humains. La relation de Jésus avec les gens est définie par une expression johannique : « Dieu a tant aimé le monde… » : ceux que Dieu a aimés au point de leur donner son propre Fils. Nous avons ici une totalité sans distinction, une totalité où chaque être humain se sent pris au sérieux par Dieu, quel qu’il soit.

– Autre traduction de gens  – quiconque : « Telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et crois en lui ait la vie éternelle » (6,40). Les « gens » exprime à la fois totalité et singularité.

– En manière symbolique : les brebis du troupeau (Jn 10). Role spécifique des gens : être objets de la charité pastorale du Christ.

– La foule (Mt 9,36). C’est la foule anonyme qui demande de devenir troupeau, en d’autres mots, aimées une à une ; c’est la foule qui éprouve le besoin de passer de l’anonymat mythique, abstrait, au stade où chacun est appelé par son nom. Seigneur Jésus, donne-nous d’entrer au coeur de ta compassion.

Quelques appellations relatives aux gens

Le NT parle de différentes manières des gens, exprimant ainsi et caractérisant l’amour de Jésus et sa charité pastorale. Il y a tant de façons de parler des gens, certaines reviennent avec plus de fréquence : les pécheurs, les pauvres, les malades, les petits.

Il y a encore d’autres catégories désignées par notre langage ; ce sont : travailleurs, émigrants, prisonniers, affamés ; en un mot, autant de personnes qui ont besoin d’une particulière attention.

Les gens, pour Jésus, ce sont encore des noms précis : Pierre, Jacques, Jean, André, Marie-Madeleine, Marthe… Il n’y a pas de rencontre avec les gens qui ne soit rencontre de personnes.

Seul Jésus peut nous donner de faire des rencontres vraies.