Dire que la pesanteur du monde dans toutes ses dimensions, aussi bien le monde spirituel que le monde physique, que cette pesanteur qui nous atteint; que nous avons à assumer, ne peut l’être qu’en raison de ce poids merveilleux de la Présence divine que nous portons en nous : seule, cette Présence de Dieu vécue peut nous faire tenir en équilibre dans cet immense tourbillon des forces innombrables qui pèsent sur nous.

Cette pesée du monde c’est aussi notre honneur et notre grandeur : nous avons à l’assumer dans toutes les directions, à partir du péché de l’ange ou de la fidélité de l’ange jusqu’à l’évolution matérielle, à partir des particules les plus infimes jusqu’aux galaxies.

Tout cet univers nous concerne et nous sommes plongés dedans précisément parce que nous avons un rôle créateur à jouer, mais il est si immense qu’il faut un espace illimité qui ne peut être que ce Dieu que nous portons en nous.

Je voudrais, c’est un autre aspect du problème que nous sommes, interroger sur cette question : sommes-nous des actifs ou des contemplatifs ? Est-ce que la vie contemplative nous concerne et est-il possible d’agir efficacement si l’on n’est pas en état de contemplation ?

Il est évident que la seule action efficace est celle qui a prise sur les profondeurs de l’homme, celle qui le transforme et le modifie, celle qui le libère, celle qui lui ouvre une aventure illimitée qui peut lui permettre d’assumer sa vie avec joie ; avec le sentiment que vraiment il est indispensable à l’équilibre de l’univers, qu’il est le centre, d’une certaine manière, de cet univers ; que ce centre passe par lui et que s’il est fidèle aux appels de son intimité, il est présent à tous les hommes, à tous les anges, à toutes les créatures et que rien n’échappe finalement au rayonnement de ce secret intérieur.

Nous voyons que Nixon, nous voyons que un homme peut avoir un pouvoir extraordinaire, un des plus grands pouvoirs qui soit au monde, il peut décider de tant de choses, dans l’ombre ou au grand jour, tant qu’il est en fonction. Une fois que cette fonction lui est arrachée, il n’est plus rien, parce que, justement, son action tenait tout entière à sa fonction. Sa personne n’y était pour rien. Celui qui lui succède a exactement les mêmes pouvoirs et peut intervenir avec la même puissance parce que justement cette puissance tient à la fonction.

Le seul pouvoir authentique, c’est celui qui tient de la personne, qui correspond à son rayonnement et qui atteint les profondeurs de l’être humain, sans d’ailleurs violer son secret.

Une telle action, évidemment, ne peut être détachée de la contemplation. En entendant par contemplation, avant tout, cette prise de conscience du trésor infini que chaque homme porte en lui. Cette dignité humaine, dès qu’on la perçoit, on la saisit immédiatement dans son enracinement divin : s’il est un absolu, c’est parce que, justement, elle repose sur la Présence divine. Et dès que cette prise de conscience se produit, la relation avec soi-même et avec les autres et avec l’univers, devient, en effet, une action efficace, parce que, elle fait circuler cette vie divine et elle communique cette fermentation de la liberté authentique.

Ce qui nous ramène à la Trinité, puisque, de toute évidence, cette libération ne peut se produire que dans la rencontre en Dieu avec cette démission absolue qui fait de la vie divine une liberté infinie.

Finalement, tous les problèmes s’éclairent, tous les problèmes dépendent de cette rencontre avec l’intimité de Dieu, telle que Jésus nous la révèle.

On pourrait dire qu’il y a une démographie trinitaire, qu’il y a une économie trinitaire, qu’il y a une paix trinitaire et que, en dehors de ce rayonnement de la très Sainte Trinité, la vie humaine est radicalement impossible.

Vous vous rappelez que Gandhi, à l’âge de 37 ans, a fait le vœu de chasteté – qu’il a observé intégralement jusqu’à sa mort, à sa mort de martyr – parce que, il estimait, à 37 ans, avoir satisfait aux impératifs de la génération humaine; et, puisque, il ne voulait pas accroître sa famille, pour lui, la seule solution possible était ce voeu de chasteté.

Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Nous voyons en Inde une campagne – orchestrée sur deux enfants au maximum avec tout l’appareil contraceptif, avec les procédés les plus radicaux d’élimination de toute fécondité par la stérilisation ! Les hommes continueront, j’entends les êtres humains continueront à s’accoupler, mais ils seront sûrs, désormais, de n’être pas féconds.

Ceci est extrêmement impressionnant dans l’Inde qui semble être la patrie de la spiritualité, où la contemplation semble à l’ordre du jour, semble être estimée et reconnue comme une tradition infiniment vénérable : on n’a pas trouvé d’autre solution que celle-là, la plus matérielle, la plus brutale, jusqu’à la mutilation d’une stérilisation volontaire.

C’est dire que l’homme est totalement étranger à lui-même : cela veut dire que personne, personne, parmi ceux qui détiennent les leviers du pouvoir, personne parmi ceux qui se préoccupent de ce problème démographique qui est énorme et qu’il faut en effet résoudre si on veut éviter une catastrophe – personne n’a énoncé le terme de chasteté, de discipline personnelle, de conquête de soi, personne n’a eu le sentiment que le corps était quelqu’un et que, on pouvait le respecter et qu’on pouvait l’aimer d’un amour infini, justement en le voyant vêtu de Dieu.

Et la livraison, libéralisation de l’avortement et la vente libre de la pilule et ainsi de suite, qui devient une pratique de plus en plus universelle laisse stupéfait, en nous révélant qu’en effet, l’homme considère que, il est incapable de surmonter ses instincts et que le seul moyen de lui permettre de les satisfaire sans catastrophe, c’est de le stériliser ou de prévenir la conception.

Il n’y a que ce, cet excellent Monsieur Jean Royer qui s’est fait conspuer, conspuer… et qui a perdu immédiatement tout crédit lorsque, il a essayé de parler de discipline morale : on n’en veut pas, on n’en veut à aucun prix ! Cela parait radicalement utopique et absurde dans une humanité qui pourtant revendique sa liberté. Cela parait complètement utopique de se libérer de soi-même et d’aboutir à cette transfiguration d’un corps qui est une personne et une dignité et une éternité et une valeur inviolables.

Et, en effet, il est totalement impossible de résoudre ce problème autrement que comme Gandhi l’a fait, c’est-à-dire en envisageant que la dimension divine de l’homme concerne toutes les fibres de son être et que, il est aussi impossible d’atteindre son corps dans sa dimension humaine sans passer par Dieu, que d’atteindre sa pensée, s’il en a une !

Il y a une espèce de barbarie installée chez nous et qui se répand partout ; une sorte de barbarie qui aboutit à une méconnaissance radicale de l’homme et de ses possibilités, alors que toute la culture devrait être un appel, justement, à la découverte de cette grandeur humaine, une prise de conscience des possibilités créatrices de chacun, alors qu’il faudrait amener tous les enfants, tous les étudiants à cette contemplation de ce secret d’amour qu’ils portent en eux, alors qu’il faudrait constamment crier sur les toits qu‘il n’y a pas de dignité, s’il n’y a pas un absolu dans l’homme. On initie les enfants à la technique, qui est en soi bonne et souvent très digne d’admiration, mais jamais à ce qu’ils sont eux-mêmes, pour les conduire à la découverte ou plutôt à la création de leur propre personnalité !

Et la paix… Le problème de la paix présente les mêmes aspects contradictoires et absurdes : nous voulons la paix dans le monde entier, mais nous stockons des bombes atomiques, de quoi faire sauter plus de 50 fois la planète ! Nous voulons la paix, mais nous vendons des canons au monde entier, pour établir l’équilibre de notre économie propre ! Tout le monde a le droit, n’est-ce pas, d’avoir une armée, d’avoir des canons, d’avoir les armes les plus modernes et d’avoir des avions de chasse… Et pourquoi pas les vendre à qui le demande ?

Bien sûr que ces canons, on ne va pas les mettre dans les musées, bien sûr que ces armes sophistiquées, on va s’exercer à les manier et, un jour, le coup pourra partir… Quand un peuple se trouvera acculé à la dernière extrémité, il pourra finalement sortir de ses arsenaux la bombe atomique pour tenter d’anéantir son adversaire…

Nous voulons la paix, mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour provoquer la guerre, sous la forme, bien sûr, édulcorée, de la dissuasion : c’est pour dissuader les hommes de la guerre que nous les armons jusqu’aux dents !

Et on ne peut pas faire autrement, en effet, si on ne croit pas à la valeur infinie de chaque homme, si on ne pense pas que, assassiner un seul homme, c’est porter atteinte à tous les hommes, à tout l’univers et c’est blesser Dieu au cœur, parce qu’il habite cet homme et que, il est victime le premier de cet assassinat.

Si on ne le croit pas, je pense qu’on ne serait pas victime de ces visions globales où finalement, l’individu se perd dans la collectivité en épousant ses querelles, ses ressentiments, ses préjugés, sous couleur de patriotisme, de nationalisme, de justice enfin et de fidélité aux ancêtres et aux institutions et à tout ce qui peut différencier un peuple d’un autre.

Sous tous ces prétextes, on ne cesse d’ériger les uns contre les autres jusqu’à ce que, finalement, l’équilibre se rompe et que la guerre éclate !

L’homme ne peut pas se trouver en dehors de l’absolu qu’il porte en lui et, on le sait, il n’y a pas de raison, s’il est un pur animal, s’il est réduit à ses viscères, à ses glandes et à ses nerfs, il n’y a aucune raison de l’épargner plus qu’un animal qu’on détruit quand il nous gène.

La seule défense de l’homme, c’est cette vie intérieure. La seule défense de l’homme, c’est cette Présence divine qui lui est confiée en lui et en tous les autres.

Et il en est de même de l’économie. Nous voyons d’un côté des économies communistes, enfin, dont Soljenitsyne nous trace un tableau si effrayant, une économie où, finalement, l’individu est soumis à un plan, sous peine de vie ou de mort, à un plan qu’il n’a pas choisi, qu’il doit exécuter pour le bien commun, mais ce bien commun est justement extériorisé, ce bien commun, ce n’est pas ce qu’il porte en lui.

Si la répartition de la propriété était une répartition, répartition réellement communautaire, comme elle peut l’être dans un monastère, réellement communautaire, elle viserait à stimuler, à susciter en chacun sa grandeur et sa liberté. Elle ne voudrait pas autre chose que le décharger des soucis matériels qui le peuvent écraser, pour qu’il puisse se livrer à cette création intérieure, qui est le seul bien commun des hommes.

Car il y a eu, justement, une équivoque formidable sur le mot bien commun. Le bien commun, ce n’est pas seulement de construire des routes ou des métros et d’assurer la circulation des biens matériels, autant que, il est possible à travers des millions et des millions d’hommes. Mais le bien commun, le seul bien commun humain, c’est cet universel qui est caché au fond du coeur et qui s’élabore dans le secret de l’intimité de chacun.

Alors, nous avons ou bien cette économie collectiviste qui serait acceptable, encore une fois, si elle était axée vraiment sur la création de la personne ou bien l’économie du profit, qui est le nôtre, où l’on débraye quand le profit n’est plus suffisant, où on licencie lorsque la boite tourne mal, parce que le premier souci n’est pas de ces hommes, parce que l’organisation du travail ne vise pas à produire des hommes, mais à produire des choses !

Or, il est évident que le travail humain comme tel devrait être organisé de manière à produire des hommes d’abord et non pas des choses. Mais cela est totalement impossible, encore une fois, aussi bien dans un camp que dans l’autre si on ne croit pas à cette valeur, si on ne l’a pas découverte, si on n’en pra, on n’en prend pas à chaque instant conscience.

C’est pourquoi l’action est inséparable de la contemplation et nous ne pouvons pas nous étonner de l’état périlleux dans lequel nous sommes, de ce, de ce déséquilibre dans un monde déboussolé, nous ne pouvons pas nous étonner si, justement, l’accent n’est pas mis sur l’homme dans sa dimension propre, qui est une dimension divine.

Les hommes les plus sages sur le plan technique ne pourront aboutir à rien de définitif si, ils oublient ce que Gandhi, lui, n’a jamais oublié, que c’est l’esprit qui fait l’homme et que c’est cela qu’il faut avant tout sauver. Toute sa puissance a été là : il a pu tenir en échec l’Empire Britannique sans verser le sang de personne, en interdisant de porter atteinte à la vie de n’importe quel anglais, parce que ce qu’il visait, c’était cela, aussi bien dans l’anglais qu’en lui-même. Ce qu’il voulait sauver dans l’ennemi, c’était sa dignité et sa grandeur et il voulait, lui, en étant juste selon sa conscience, amener l’adversaire à prendre conscience de la justice et à l’accomplir. Et il a réussi puisque l’Empire Britannique a relâché son étreinte avant même le temps prescrit, parce que il était impossible de résister à la puissance de l’esprit incarné avec tant de force et de générosité.

Nous voyons donc que contemplation et action sont rigoureusement liées, que cependant la contemplation ne relève pas d’une technique particulière. Il peut y avoir des exercices spirituels, des méditations, de discours intérieurs que l’on se fait à soi-même à partir d’un texte de la Sainte Ecriture. Et tout cela est en soi excellent. Mais la contemplation doit aboutir finalement à une expérience, à une expérience de Dieu dans l’homme et de l’homme en Dieu. Si la contemplation n’est pas une expérience de Dieu, elle n’est pas une contemplation du tout.

Il s’agit donc, finalement, d’une attention d’amour qu’il s’agit de renouveler constamment en regardant les profondeurs de l’homme, car ce sont les profondeurs de l’homme qui, immédiatement, nous jettent en Dieu qui en est la véritable dimension.

Aussi bien, ma certitude de Dieu, elle se renouvelle constamment dans cette prise de conscience des profondeurs de l’homme. Si je crois en l’homme, si je perçois en l’homme cet abîme, toute cette puissance d’expansion, toute cette création secrète et universelle à la fois, il est impossible que je ne débouche pas sur Dieu. Je le rencontre immédiatement à travers cette intimité, cet absolu enraciné dans l’homme.

Cela suppose évidemment beaucoup de silence, une vie axée sur le silence, intérieur, sur ce silence de soi-même où l’on est à l’écoute de cette musique silencieuse qui est le Dieu vivant.

Et là, bien sûr, chacun a sa voie ou chacun est sa voie. Il n’est pas indispensable que cette contemplation prenne des formes ecclésiales, que, elle s’engage le long d’une tradition écrite et bien définie, quoique tout cela soit infiniment riche et puisse toujours nourrir un esprit en quête de dieu. L’essentiel, c’est de réussir, c’est-à-dire de se perdre de vue et d’entrer dans l’espace infini de Dieu.

Là, chacun de nous est sa propre vocation, chacun de nous sait ce qui peut nourrir son émerveillement, cet émerveillement que je cherche partout. Il n’y a pas de lecture, et spécialement scientifique, qui ne soit pour moi le chemin de l’émerveillement. Ce que j’attends toujours, c’est cela finalement, ce contact à travers le cheminement de la pensée humaine, ce contact avec la vérité qui est Quelqu’un ; avec cette vérité qui est la transparence de l’être dans la lumière de l’amour, cette vérité qui éclaire le fond de l’être et qui, spontanément, aboutit à la libération de soi.

Et bien sûr, toutes les oeuvres d’art me posent le même problème. Ce qui me passionne, c’est cela, c’est que une œuvre porte en elle la suggestion d’une Présence infinie ; c’est cela qui constitue l’art dans son éternité : c’est que, un matériau, disposé selon un appel intérieur, que ce matériau, tout d’un coup, suggère une Présence infinie qui vous met en état de recueillement autant que d’émerveillement.

Chacun donc ici, ne peut que suivre les indications de son être propre et il ne doit pas se faire aucun scrupule si il débouche sur Dieu par des voies qui ne sont pas celles des autres et si l’expérience de l’absolu qui est en lui se révèle à lui par des chemins tout à fait improvisés et imprévus.

Nous avons la possibilité aujourd’hui de faire de notre chambre un musée de tous les arts et un conservatoire de toutes les musiques. Nous pouvons user de tous ces moyens, et admirablement, en les faisant jouer justement en faveur du recueillement et du silence intérieur.

Car, sans ce silence intérieur, nous serons rejetés dans cette immensité cosmique (que j’évoquais à, à trois heures) rejetés dans cette immensité cosmique qui nous suggère, nous submerge et nous engloutit et dont nous ne pouvons jamais émerger si nous ne trouvons pas, justement, le pôle de lumière qui exerce sur nous cette attraction radicale qui nous permet d’échapper à tous les vertiges et d’ordonner toutes ces forces cosmiques, toutes ces forces de l’univers et toute son histoire comme une marche vers l’éternel amour.

Il est donc certain que aucun problème humain ne peut se résoudre sans cette référence à la Trinité divine, conçue, précisément, comme l’expression suprême de la liberté dans le dépouillement de soi, dans le dépouillement de soi. Ne nous étonnons donc pas de la confusion où se trouve le monde d’aujourd’hui. Il ne peut pas, il ne peut pas en être autrement : il faut que le monde se redécouvre, je veux dire qu’il découvre le sens de son existence, c’est-à-dire que l’homme cesse d’être pour lui un inconnu, alors il pourra aborder tous les problèmes qui se posent à lui, avec l’espérance ferme de leur trouver une solution.

Un évêque remarquait récemment que les jeunes gens sont indifférents à l’égard de ce qu’on appelait autrefois les fautes sexuelles, que ce n’est plus pour eux un problème, mais qu’ils sont extrêmement sensibles aux injustices collectives où qu’elles se commettent et il concluait qu’il fallait aller dans ce sens, que c’est en sympathisant avec eux sur ce terrain qu’on pourrait les joindre.

Le danger, ce n’est pas de vouloir passionnément la justice, mais c’est d’en oublier le fondement. Car, il ne s’agit pas de casser la baraque et de détruire tout ce qui existe : il s’agit de retrouver l’homme.

Et on ne peut pas ne pas se préoccuper de cette situation qui est celle de, de l’ancienne chrétienté, soi-disant, telle que l’avait formée l’Europe, aujourd’hui d’ailleurs si cruellement divisée. On ne peut pas ne pas se préoccuper de ce fait que la vie proprement humaine n’est enseignée nulle part – j’entends dans les institutions officielles – que, avec des trésors d’ingéniosité, avec des manifestations géniales, avec un outillage incroyable. On oublie l’essentiel, que cet enfant, que cet adolescent, que cet étudiant, que ce futur juriste ou médecin ou professeur est d’abord un être humain et que, si il a une action à exercer sur les autres, cela dépend de son humanité en l’ayant d’abord conquise lui-même.

C’est d’ailleurs l’appel qui nous est adressé à nous-même si nous voulons porter remède à cette situation, si nous voulons travailler à l’équilibre des naissances, si nous voulons collaborer à l’instauration de la paix. Si nous voulons, au-delà des deux camps, susciter une économie vraiment humaine, nous avons d’abord à nous découvrir nous-même dans notre puissance créatrice, appuyée sur le dépouillement de Dieu.

C’est là, au fond, notre tâche la plus pressante, la plus profonde, la plus exaltante : toute cette humanité est remise entre nos mains et Dieu en elle, comme je le disais tout à l’heure, et Dieu en elle..

Mais c’est au fond la même chose, parce que l’homme ne se trouve qu’en Dieu et Dieu ne se révèle qu’à travers l’homme. Nous voyons donc incontestablement la jonction se faire entre l’action et la contemplation et, sans donner à cette contemplation une allure technique ou monastique – qui est d’ailleurs infiniment vénérable et indispensable, je me hâte de le dire – sans que, pourtant, chacun de nous soit appelé à cette même expression, chacun de nous assurément est appelé, par toutes les fibres de son être, à rendre témoignage à la grandeur de l’homme en l’accomplissant en lui.

Et ce peut être là une prière de tous les instants.

Il est pratiquement impossible de réciter constamment, comme le faisait magnifiquement le pèlerin russe, de réciter constamment une prière formulée, fût-ce la prière si courte de Jésus: ” Seigneur, Fils de Dieu, aie pitié de moi “. Cela nous est pratiquement impossible, mais ce n’est pas non plus nécessaire. Si cette prière a produit des fruits admirables de sainteté, si le pèlerin russe donne l’impression que il est en effet un contemplatif perdu dans l’amour de Dieu, il est d’autres chemins.

Et pour nous la prière de tous les instants, c’est d’abord cette attention d’amour à la Présence de Dieu en nous et dans les autres, car il est impossible de rester en contact avec ces profondeurs sans rencontrer le coeur du Seigneur.

Notre contemplation peut donc être une oraison constante mais non formulée qui, dans le secret de notre coeur, accomplit cette création qui concerne tous les hommes et tout l’univers.

C’est par cette attention d’amour que nous prendrons conscience toujours plus profondément de l’actualité de Dieu. Dieu est tellement le centre de notre vie, il est tellement le seul chemin vers nous, il est tellement le seul lien avec les autres, il est tellement le seul fondement de notre dignité, de notre personnalité et de notre immortalité que il est impossible de sortir de lui, si l’on veut vivre authentiquement : c’est vraiment en lui, comme le dit saint Paul, que nous avons l’être, le mouvement et la vie ( Act.18, 23. ) Il est le milieu, comme dit Teilhard, le milieu dans lequel nous respirons et nous naissons à chaque instant de son coeur. Notre Seigneur, parlant à Nicodème, lui dit comme première parole ce mot merveilleux : ” Personne ne peut voir le Règne de Dieu s’il ne naît de nouveau “. Mais cette seconde naissance, elle n’est pas rivée à un instant du temps, c’est l’œuvre de toute la vie, et à chaque instant, justement, elle peut se reproduire dans une nouveauté intégrale, avec cette conséquence merveilleuse, plus merveilleuse que tout, c’est que cette nouvelle naissance de nous en Dieu, c’est aussi la naissance de Dieu dans l’univers.         

Il s’agit d’ailleurs, toujours, de revenir à ce silence de vie qui est la condition de toute rencontre avec nous-même et avec Dieu, avec les vivants comme avec les morts qui ne sont pas morts, puisqu’ils sont vivants dans le coeur de Dieu qui bat dans le nôtre. C’est ce silence dont nous implorerons la grâce de notre Seigneur, en nous rappelant que notre Seigneur lui-même demeure dans le très Saint Sacrement dans un silence infini.

J’entendais parler d’un prêtre qui est mort récemment et qui passait chaque jour – c’était un curé de campagne – 14 heures devant le Très Saint Sacrement. J’en serais mille fois incapable, mais je trouve cela tellement beau! Il avait compris, ce prêtre, que le suprême enseignement de Jésus, c’était le silence eucharistique, que notre Seigneur opposait à tous nos bavardages, à tout le bruit que nous faisons avec nous-même, cette Présence dont la lumière clignotante nous annonce la réalité.

On sent bien, quand on entre dans une église ou dans une cathédrale, on sent bien que tout est là, tout est là : cette miette de pain transsubstantiée, c’est elle qui a fait jaillir la cathédrale, qui est l’écrin de ce silence divin.

Si nous écoutons tant soit peu ce silence eucharistique, si nous le vivons dans la liturgie de la messe, nous apprendrons, en effet, comme disait saint Ignace d’Antioche : les mystères de clameur qui s’accomplissent dans le silence de Dieu.

Nous sommes sûrs de ne pas nous tromper si nous écoutons, si nous répandons autour de nous la puissance de ce recueillement à travers lequel retentit, comme dit saint Jean de la Croix, la musique silencieuse qui est le Dieu vivant, dont nous portons le secret au plus profond de nous-même.

Le deux février 1975 au Cénacle de Paris

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