Sœur Josée Ngalula est la première Africaine membre de la Commission théologique internationale. Religieuse de Saint-André et professeure de théologie dogmatique dans plusieurs instituts théologiques en Afrique, elle assure également, depuis 20 ans, un accompagnement pastoral aux victimes d’abus sexuels en contexte africain, ainsi qu’aux institutions qui les encadrent.
Dans cette interview avec La Croix Africa, elle explique pourquoi, en contexte africain, surtout dans le milieu rural et les familles pauvres, il est très important de prêter attention à d’autres indices, au lieu d’attendre seulement la parole explicite des victimes.

19 avril 2022 
Interview  
La Croix Africa

La Croix Africa : Une enquête de La Croix Africa révélait la difficulté en Afrique, pour les victimes, de signaler les abus sexuels dans les familles et dans les églises. Dans une  conférence que vous venez de  faire et qui se base sur 20 ans d’étude que vous avez menées auprès des victimes d’abus sexuels et des institutions qui les encadrent, vous évoquez les principales raisons du refus des victimes et témoins d’abus sexuels de témoigner. A qui est destiné ce rapport et quel est son objectif ?

Sœur Josée Ngalula : Ce rapport a été fait sur demande des institutions ecclésiales soucieuses d’exploiter les expertises existantes afin de mieux aider l’Église dans son accompagnement des victimes des abus sexuels dans les familles, la société, les paroisses autres structures ecclésiales.

La Croix Africa : Quelles sont, selon ce rapport, les raisons de refus ?

Sœur Josée Ngalula : Il existe 8 principales raisons qui font que les victimes et témoins d’abus sexuels commis, en Afrique, principalement dans les zones rurales, par des  personnes en position d’autorité quelconque sont bloquées lorsqu’il faut dénoncer les abuseurs. Il est important de les évoquer pour trouver des solutions qui leur permettent de témoigner en toute sérénité et sécurité.

L’une des raisons est que la question de la virginité provoque la peur de parler.

En effet, du point de vue culturel, la virginité de la jeune fille est encore une valeur sacrée, surtout en milieu rural. Par conséquent, une jeune fille d’une famille chrétienne rigoureuse, ou religieuse qui perd sa virginité est stigmatisée, et on ne se demande même pas dans quelles circonstances. On la considère d’office comme « souillée ». À cause de cela, certaines congrégations chassent systématiquement une religieuse quand on apprend qu’elle a perdu sa virginité. Et cela provoque une grande peur chez elles : aller dénoncer qu’on a été victime d’attouchement ou de viol, c’est faire entendre dans les oreilles de la société qu’on a perdu sa virginité. Par peur d’être stigmatisées et chassées de la famille (pour la jeune fille), ou du couvent (pour des religieuses victimes d’abus sexuels), elles ne dénoncent pas et souffrent en silence.

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Inversement, les abuseurs qui sont des pervers choisissent de violer ces catégories de jeunes filles et femmes ainsi apeurées, car ils sont très sûrs qu’elles n’iront jamais dénoncer, par peur d’être chassées de la famille ou du couvent. Conclusion : les abuseurs continueront à commettre des crimes sexuels en toute impunité car au moment du procès ils seront innocentés faute du témoignage de la victime elle-même.

Mais les abuseurs doivent savoir que désormais cela ne marchera plus : les différentes instances sont déjà conscientisées et ont pris des dispositions pour trouver des indices autres que le témoignage oral des victimes.

Mais les mêmes situations arrivent aussi aux femmes mariées…

Sœur Josée Ngalula : Oui car souvent, dans nos sociétés, être violée est assimilé à un adultère. Une femme mariée victime de viol est répudiée automatiquement, même s’il y a des preuves objectives qu’elle a été vraiment victime (en situation de guerre par exemple). Conséquence : les femmes mariées victimes d’abus sexuels ne dénoncent pas, de peur d’être répudiées et se retrouver méprisées par leur propre famille. Cela fait que les abuseurs qui sont des pervers choisissent de violer des femmes mariées, pour être sûrs qu’ils ne seront pas dénoncés. Cependant, les différentes instances sont bien conscientisées aujourd’hui : les abuseurs ne seront plus du tout innocentées car une action d’envergure a été menée dans plusieurs diocèses pour que la victime soit appelée victime et soit protégée : les abuseurs ne pourront plus être innocentés.

Votre rapport souligne que les questions tribales et ethniques sont- parfois instrumentalisées par les abuseurs…

Sœur Josée Ngalula : Oui cela arrive. Généralement dans les milieux ruraux, lorsqu’on dénonce le mauvais comportement d’une autorité quelconque, les gens de sa famille et de sa tribu se liguent contre le dénonciateur, en l’accusant de vouloir enlever leur « frère » afin que leur famille ou tribu « perde le pouvoir ». On tribalise ainsi le moindre effort de recherche de justice et d’un état de droit. Cela se passe même dans les milieux chrétiens. Par conséquent, lorsqu’un prêtre ou un pasteur se comporte mal (dans n’importe quel domaine) et que des chrétiens osent dénoncer, ces derniers subissent des insultes et même des attaques physiques de la part des membres de la famille et de la tribu du pasteur ou du prêtre. Dans le cas des abus sexuels, celles et ceux qui ont osé dénoncer ont été menacés, et parfois même attaqués physiquement par la famille du prêtre ou du pasteur. Dans ce cadre, aussi bien les victimes que les témoins vivent dans une peur très profonde de ces représailles et préfèrent ne jamais dire la vérité des faits. Ils préfèrent se taire, à jamais. Cependant, un grand travail est mené dans plusieurs milieux judiciaires pour protéger le victimes et les témoins, afin qu’ils puissent témoigner en toute sécurité pour leurs vies.

Vous évoquez aussi l’usage de drogue par les abuseurs. Certaines victimes d’abus sexuels sont-elles droguées ?

Sœur Josée Ngalula : Oui. Cela a pour conséquence un manque de traçabilité. En effet, certains abus sexuels se font dans un contexte où l’abuser drogue la victime. Ici en RD Congo, je connais plusieurs cas où des pasteurs, prophètes, prêtres qui reçoivent des jeunes femmes chrétiennes en accompagnement spirituel, leur offrent un jus (ou autre chose) à boire, dans lequel ils ont mis un peu de poudre de somnifère. La jeune femme s’endort brusquement pour deux ou trois heures, et quand elle se réveille, elle constate qu’elle avait été déshabillée puis mal rehabillée, parfois même qu’elle saigne. Dans ce contexte, il est impossible d’accuser le prêtre de viol avec des preuves objectives, car dans les procès on va demander de raconter exactement ce qui s’est passée : la victime est incapable de décrire les paroles et gestes de l’abuseur, car elle était sous l’effet d’une drogue. C’est comme cela que plusieurs prêtres, pasteurs, prophètes s’en sont sortis innocents au tribunal ecclésiastique : la victime ne peut pas prouver que c’était vraiment lui. Donc pas de traçabilité de l’acte d’agression. Cette situation humilie profondément la victime et ses avocats. Les jeunes femmes victimes qui ont subi ce genre de situation préfèrent se taire, plutôt qu’aller accuser et subir cette humiliation une deuxième ou troisième fois. Cependant, les autorités civiles, ecclésiales et familiales ont été suffisamment conscientisés : pour que la victime soit appelée victime et soit protégée : les abuseurs ne pourront se cacher car il existe actuellement plusieurs mécanismes pour les dénicher.

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Le consacré est considéré par de nombreux chrétiens africains comme un personnage sacré. Cette image peut-elle être un blocage pour dénoncer un abuseur qui s’avère être un « serviteur de Dieu » ?

Sœur Josée Ngalula : Oui, c’est l’une des raisons soulignées dans le rapport. Dans l’esprit de plusieurs chrétiens congolais, la personne du « serviteur de Dieu » est « sacrée » : lorsqu’il y a un toucher dans un contexte positif (sacrements et sacramentaux), on s’en sort béni par Dieu ; par contre, lorsqu’il y a un toucher dans un contexte négatif, les gens sont convaincus qu’ils en reçoivent automatiquement une malédiction divine, quelles que soient les circonstances. C’est dans ce contexte que les victimes (hommes et femmes) des abus sexuels de la part des pasteurs, prophètes et prêtres sont profondément convaincus d’être maudits par Dieu et d’avoir trahi l’Église : même si elles sont victimes, le fait simple fait du contact négatif avec le corps du « serviteur de Dieu » les rend convaincus que Dieu n’en est pas content, qu’il y a une trahison de leur part. Par conséquent, au lieu de dénoncer l’abuseur, ils se dénoncent eux-mêmes comme « pécheurs », avec une culpabilité souvent morbide. C’est pour cela qu’ils refusent de dénoncer ou de témoigner : ils sont entièrement concentrés sur cette culpabilité, et aller dénoncer publiquement un « serviteur de Dieu », c’est faire du mal supplémentaire à l’Église et à Dieu. Si c’est un « serviteur de Dieu » qui a une haute fonction dans l’Église, c’est encore pire : ils sont convaincus qu’accuser c’est faire du mal à Jésus-Christ Lui-même ! Cependant, la législation actuelle dans l’Église catholique n’innocente pas du tout les clercs et plusieurs mesures sont prises par notre Église catholique pour que la victime se sente à l’aise pour appeler le mal par son nom et dénoncer. Dans les autres confessions chrétiennes, il y a aussi un grand éveil sur cette question, afin que les victimes ouvrent la bouche et accusent à la police.

Vous évoquez aussi la question de la catéchèse promue autour du pardon dans nos Églises en Afrique qui ne facilite pas la dénonciation des abus…

Sœur Josée Ngalula : Dans la quasi-totalité des milieux chrétiens en RD Congo, on dit aux victimes que dans la Bible Dieu demande de pardonner à ses bourreaux : donc il faut « oublier » et ne pas accuser l’abuseur. Généralement, ce sont les avocats qui encouragent à dénoncer, mais pas les chrétiens dévoués. À force d’entendre dire qu’un « vrai chrétien » doit pardonner, les victimes ont quasiment honte de dénoncer et de témoigner des abus sexuels commis aussi bien en famille qu’à l’intérieur des structures de l’Église. Heureusement, la doctrine sociale de l’Église catholique allie le pardon et la justice : pardonner dans son cœur ne signifie pas blanchir le mal et le péché. Plusieurs documents du magistère y insistent. Lorsqu’on avait tenté d’assassiner le pape Jean-Paul II, il avait pardonné à son ennemi et l’a même visité en prison plusieurs fois ; mais en même temps, il avait laissé la justice de l’Italie faire son travail : on avait jugé le monsieur selon la loi du pays et sanctionné comme prévu, afin qu’il prenne conscience de la gravité du mal commis et ne recommence plus. C’est aussi protéger les futures victimes potentielles.

L’une des questions majeures en matière d’abus est celle du consentement. Comme vous l’indiquez dans votre rapport, il est parfois manipulé…

Sœur Josée Ngalula : Oui le consentement est parfois arraché par ruse et manipulation de la conscience des victimes.

En effet, en contexte familial, beaucoup de parents ou aînés commettent des viols incestueux en manipulant leurs victimes sur le sujet sensible de l’obéissance ou parents : « tu refuserais vraiment quelque chose à ton parent ? ». C’est une manipulation de la conscience. Cela se retrouve aussi en contexte ecclésial : certains prêtres, pasteurs et prophètes obtiennent le consentement de leurs victimes avec deux types de manipulation. Premièrement, aux jeunes femmes d’une piété extrême, des clercs pervers leur expliquent avec insistance qu’elles sont des « épouses » de Jésus sur base de la manipulation de 2Co 11,2, et qu’une « bonne épouse » ne refuse rien à son époux. Dans un deuxième temps, le prêtre, pasteur ou prophète se présente comme le représentant physique de Jésus sur terre : le Christ se « servira » du corps de son serviteur pour manifester l’affection à son « épouse ». Dans ce contexte, les jeunes femmes sans beaucoup de discernement et d’esprit critique se laissent emballer, convaincues qu’elles ont là une faveur que beaucoup de femmes n’ont pas. Le deuxième type de manipulation concerne les personnes qui ont une peur extrême du monde invisible, des envoûtements et autres choses de ce genre : des « serviteurs de Dieu » pervers leur expliquent qu’elles ont besoin d’une délivrance physique consistant en un « massage spirituel » avec onction d’huile bénite. Ils arrivent à « convaincre » les jeunes femmes sans discernement que pour leur délivrance il faut non seulement une onction d’huile extérieure sur leur corps entièrement dénudé, mais qu’il faut faire cette onction jusqu’à l’intérieur du corps, à travers un accouplement. Et dans ces deux situations, lorsque les jeunes femmes se rendent comptent qu’il y a eu un abus sexuel et se plaignent, le « serviteur de Dieu » pervers répond qu’elles ont été « consentantes ». Et il est impossible pour les victimes de démontrer qu’il y a eu manipulation, car elles n’ont pas d’arguments solides. Et c’est souvent dans ces deux situations que des jeunes femmes se retrouvent en esclavage sexuel, car le « serviteur de Dieu » multiplie les séances de « délivrances » qu’il affirme « nécessaires » pour le salut de la jeune femme.

Cependant, cela ne va plus fonctionner car depuis plusieurs années une action d’envergure est menée en contexte pastoral pour donner aux chrétiennes et chrétiens des points de repères pour dénicher les interprétations de la Bibles instrumentalisées au service de la méchanceté humaine et du péché.

Dans certains cas de viol, des membres de la famille sont-ils corrompus par les abuseurs ou instrumentalisent-ils la situation pour s’enrichir ?

Sœur Josée Ngalula  : Dans certains cas des viols, il est arrivé que des membres de la famille qui sont avides d’argent en profitent pour faire du chantage au « serviteur de Dieu » qui a commis l’abus sexuel. Ils sont généralement appuyés par des avocats ou juristes qui connaissent la loi. La souffrance de la femme abusée devient leur fonds de commerce pour soutirer l’argent à l’abuseur, en échange de leur silence. Et comme chantage, on demande généralement de l’argent liquide ; mais il est arrivé des cas qu’on demande une compensation plus lourde pour la perte de la virginité et de l’honneur de la famille / la tribu, en exigeant par exemple qu’on fasse étudier la jeune femme à l’étranger, qu’on achète une parcelle à la famille, qu’on lui une fonction de pouvoir, etc. Parfois la victime entre elle-même dans ce jeu de chantage, parfois elle en est scandalisée et reste à distance des négociations. Et lorsque l’abuseur a concédé à ce chantage, il n’y a aucune dénonciation : aussi bien la famille que la victime refuseront de témoigner, ou carrément témoigneront pour l’innocence de l’abuseur.

À ces facteurs s’ajoutent la grande pudeur de nos cultures africaines…

Sœur Josée Ngalula : Dans les cultures africaines, il y a beaucoup de pudeur en ce qui concerne l’intimité du corps humain. Par conséquent, il y est très impoli et indécent de donner des détails sur des gestes et faits touchant la sexualité humaine. Alors dans le cas des abus sexuels, aussi bien les victimes (hommes et femmes) que les témoins refusent de donner des détails de ce qui s’est passé, par savoir-vivre dans ce domaine (appelé généralement dans les langues africaines « honte »). Cependant, la vulgarisation hautement médiatisée de la Loi de l’Etat congolais sur les violences sexuelles depuis une vingtaine d’années est en train de porter du fruit : les victimes commencent dépasser la pudeur et à parler, même en milieu rural.

Recueilli par Lucie Sarr