Saint Joseph, le silencieux de l’Evangile.

D’après une interview de Sr Frédérique Oltra, Carmélite de St Joseph (Radio Notre Dame)

San José

File Word FP.fr 2015-3 St Joseph, le silencieux de l’Evangile

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RND.   Les Evangiles ne nous parlent que très peu de St Joseph : il n’y a pas une seule parole de lui dans les Ecritures, pourtant il est très présent, notamment dans les textes sur l’enfance du Christ (25 fois chez Luc et 17 chez Matthieu).

Sr Frédérique. St Joseph est un homme discret et le Carmel se veut discret : je pense que c’est en partie pour cela que l’on parle de son exemplarité ; mais c’est aussi fortement parce que Joseph est « auprès de » Marie. Vous savez que dans sa fondation primitive, en 1248, le Carmel est placé sous le vocable de Notre Dame du Mont Carmel, et donc je pense que Joseph est celui qui écoute et reçoit de Marie une façon d’être auprès du Christ, d’être face à Dieu, d’être attentif à la Parole.

RND. Est-ce que l’on sait d’où il venait, à quelle époque il est né, a-t-on une idée de ses origines ?
Sr Frédérique. L’Evangile ne nous dit pas grand-chose et ce sont, à ma connaissance, les seules sources du personnage… On sait qu’il était de la tribu de David, originaire de Nazareth, on sait qu’il était artisan, que c’était un homme juste… Mais on a des indications propres à l’historiographie antique, c’est-à-dire un genre littéraire qui n’attachait pas une importance capitale à la précision technique d’une biographie. On présentait les personnages en fonction de leur place symbolique dans l’histoire d’un peuple, d’une tribu.

RND. Comment est-ce qu’il rencontre la Vierge ? Selon les Evangiles ?
Sr Frédérique. On prend le train en marche en ce qui concerne Joseph et Marie dans les Evangiles, c’est-à-dire que nous apprenons que Marie était fiancée à un homme juste de la maison de David, qui se prénommait Joseph. Donc, nous le rencontrons en fait à l’occasion d’une annonce concernant Marie. Dans l’Evangile de Matthieu nous avons une annonce à Joseph et dans celui de Luc une annonce à Marie. Peut-être la place de Joseph est-elle plus au premier plan chez Matthieu, mais c’est toujours à propos du lien qu’il a avec la Vierge Marie.

Joseph le juste, ajusté à la réalité

RND. Quelle est sa réaction au moment où il apprend que sa fiancée est enceinte ?
Sr Frédérique. C’est ce mouvement de justesse, de justice, si vous voulez. Pourquoi dit-on que Joseph est un homme juste ? Je crois que c’est quelqu’un qui est ajusté à la réalité, au réel de ce qui se présente à lui.

RND. Mais sa première réaction est de révolte…
Sr Frédérique. Sa première réaction c’est d’accomplir la Loi, c’est-à-dire de répudier, mais en secret, cette jeune femme dont il sait qu’il ne peut pas être le père de l’enfant. Il va obéir à la Loi, donc, mais il veut le faire en secret : ce qui signifie que déjà, dans cet accomplissement de la Loi, il laisse s’introduire quelque chose comme une confiance inaltérable dans celle qu’il a choisie pour épouse. Donc, on pourrait dire que c’est cette confiance qu’il laisse introduire dans sa déception, dans son doute, qui fait qu’il ne va pas se positionner comme un censeur radical, et qu’il va être capable d’entendre encore plus. D’où le Songe de Joseph où il entend une autre parole que celle que la réalité objective première lui souffle. Joseph, c’est l’anti-Adam, si l’on veut, il n’écoute pas la parole du serpent, il n’écoute pas la parole de suspicion. Il va laisser, d’une certaine manière, une autre parole venir le toucher, une parole qui lui vient d’ailleurs : c’est pour cela qu’il est dit « juste ».

Joseph homme de l’écoute

RND. En même temps, là, il va faire aussi un « fiat », il va accepter comme la Vierge : il vit aussi l’abandon total.
Sr Frédérique. Comment peut-il consentir à ce « fiat » devant une situation aussi énorme où il peut être ridiculisé – on peut même lui dire : « tu n’accomplis pas ce que la Loi prescrit envers de telles femmes » – comment peut-il le faire sinon parce qu’il y a en lui comme une espèce d’habitude d’écoute, d’habitus d’écoute comme l’on dit, de longue fréquentation de l’écoute d’une autre parole qui peut le toucher et faire brèche dans une objectivité de soupçon. Alors cela n’empêche pas qu’il doute. Et là, nous touchons déjà un peu l’exemplarité : le doute n’est pas quelque chose de foncièrement mauvais et nous sommes tous touchés par cela. Mais comment laissons-nous le doute, le questionnement, la déception qui nous habitent, être traversés par une autre parole qui va nous conduire plus loin. C’est ce à quoi Joseph consent parce que c’est un homme qui est juste, qui est déjà habité par la justice, avant même que l’événement ne vienne le toucher.

Joseph ouvert au mystère de la paternité

RND. Alors, il y a ce fiat, cette acceptation totale d’être le père de l’enfant attendu par la Vierge ; il y a l’appel au recensement qui est fait : ils partent pour Bethléem. Là on sent un chef de famille, un père attentionné. Pour en venir à cette naissance à Bethléem, l’enfant va être au premier plan : après avoir porté toute son attention sur la mère de l’enfant, on voit maintenant les Bergers qui arrivent, les Mages… C’est aussi la prise de conscience par Joseph de quelque chose d’atypique, d’anormal…

Sr Frédérique. Je veux bien employer ce terme là mais je le contesterai quelque peu. Ce qui me semble très important, concernant Joseph, c’est que c’est l’homme de l’ouverture au mystère. Le mystère, pour moi, n’est pas « anormal » : le mystère, c’est la véritable réalité… Mais nous n’avons pas l’habitude de le déchiffrer dans le réel qui nous est donné à vivre : nous ne voyons que les choses qui apparaissent aux yeux, les épiphénomènes… Mais lui, il est habité de telle manière par la Parole de Dieu, je crois, par l’écoute qu’il est capable de laisser une brèche, de voir la face mystérieuse des êtres et des événements, pour entrevoir le mystère de Dieu. Prenons, par exemple, l’épisode de la fuite de Jésus au Temple, la disparition, dans les Evangiles de l’enfance, en Luc… Un épisode où on voit bien Joseph se mettre face au mystère et donner à entendre ce qu’est la véritable paternité. Là, Joseph reste dans une discrétion très grande ; c’est Marie qui prend la parole : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Ton père et moi te cherchions… ». Voilà la paternité qui arrive. Et la réponse de Jésus : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? ». Qu’est-ce que Joseph a pu percevoir, et je crois chaque homme et chaque femme, du mystère de la véritable paternité, à savoir qu’il n’y a qu’un seul Père et c’est Dieu ? Le Père du ciel… Là, il y a quelque chose à creuser : Joseph est l’homme du mystère, celui qui est devenu père, à l’intérieur même d’un consentement qui le menait où il ne savait pas.

RND. Donc, il y a toute l’époque de la vie cachée dont les Evangiles ne parlent quasiment pas, de toute l’enfance, l’adolescence, les premières années de vie d’adulte de Jésus. C’est aussi, Joseph père de famille…

Sr Frédérique. Joseph est confronté très vite au mystère de sa propre paternité et en cela, il a beaucoup de choses à dire aux pères aujourd’hui. Peut-être que le déficit de paternité vient du fait que l’on avait un modèle de paternité dans l’esprit, qui laissait trop peu de place à la référence au Dieu-Père. C’était une paternité selon la loi des hommes, très hiérarchique alors que, avec Joseph, on a une autre paternité… Il est père réellement, parce qu’il est lui-même fils du Père : il est capable d’être rendu père parce qu’il est à l’écoute de l’Esprit (de l’ange si vous voulez) qui lui désigne un autre de qui vient toute paternité, comme le dit Paul dans la Lettre aux Ephésiens (Ep 3,14-15). Et c’est parce qu’il se reçoit, qu’il reçoit sa liberté, sa personne, son être du Père qui est origine de tout qu’il devient lui-même père. Et l’on peut dire, d’une certaine façon que, n’ayant pas connu Marie, il engendre réellement Jésus, à sa vie d’homme en tant que père. Nous avons là une image magnifique de paternité. On n’est pas père que biologiquement : ceux qui adoptent des enfants font aussi ce chemin de paternité. Une homme qui est père biologiquement – et cela est vrai aussi pour une femme, mère biologiquement – doit recevoir sa propre paternité ou maternité du Père. Sinon, nous nous mettons à l’origine. La grandeur de Joseph et ce qu’il a à dire, me semble-t-il aujourd’hui, c’est qu’il n’est ni son origine ni son terme, que, se recevant du Père qui est origine de tout, il devient capable d’engendrer. Et si les hommes et les femmes entendaient engendrement et enfantement, paternité et maternité dans ce sens là, il y aurait peut-être un petit moins d’exclusion mutuelle. Parce que l’on est tous fils et filles du Père.

La discrétion de Joseph

RND. Donc, dans toute la vie publique de Jésus, on parle de Marie mais on ne parle jamais de Joseph. Qu’est devenu Joseph, que s’est-il passé ?

Sr Frédérique. Il n’y a aucun signe précis dans les Evangiles synoptiques d’une mort de Joseph pendant l’adolescence de Jésus, alors que l’iconographie populaire l’a représentée. On ne peut que constater qu’il n’est pas là à la Croix et comme Jésus confie sa mère au disciple qu’il aimait cela fait supposer que Joseph est mort. Mais c’est aussi un récit d’une grande densité symbolique et théologique dans l’Evangile de Jean. Je dirais que cette discrétion de Joseph ne veut pas dire qu’il est au second plan car c’est très grand d’être discret et le Messie lui-même est discret. Cela fait penser à l’effacement de Jean-Baptiste : on a là deux personnages qui sont à la charnière de l’Ancien et du Nouveau Testament et qui désignent le Christ chacun à leur manière. Jean-Baptiste par une prédication très forte et Joseph par un engendrement qui lui vient d’un autre. Il se laisse traverser par cet engendrement : la discrétion de Joseph ressemble à celle de Jean Baptiste dès lors que le Christ entre en scène. Quand on vient rapporter à Jésus la question de Jean-Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus renvoie à la réalité de la vie : « Allez dire à Jean : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux son guéris, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». Nous avons exactement la même chose avec Joseph : il renvoie, par son silence, à la réalité du passage étonnant de Jésus au milieu des hommes et des femmes qu’il saisit par son dynamisme, par la grâce. Et il s’efface.

Joseph le silencieux, à écouter, aujourd’hui

RND. Joseph homme juste, homme discret, homme libre qui dit « oui », un homme qui prend ses responsabilités sociales et familiales, un homme moderne parce qu’il va bousculer les traditions de l’époque. Finalement, un modèle pour les hommes et pour les femmes, un modèle assez étonnant, dont on ne parle pas beaucoup, modèle pour la vie d’aujourd’hui… Dans votre vie de femme et de Carmélite, en quoi Joseph vous aide aujourd’hui ?

Sr Frédérique. Je crois que je retiendrai trois mots : la discrétion de Joseph, c’est l’abaissement propre au Christ, l’abaissement du Messie. Joseph le vit déjà dans sa vie d’homme et nous sommes appelées à vivre nous aussi cette discrétion-là ; la justesse, l’ajustement au réel, à l’écoute d’une parole que Joseph ne construit pas à l’intérieur de lui-même ; l’ouverture au mystère, c’est-à-dire, recevoir mon origine, recevoir ce qui construit une communauté ou une famille si vous voulez. Recevoir, non pas seulement de toutes les compétences et les talents que l’on peut mettre ensemble, mais recevoir de Dieu, du Père de qui vient tout don parfait.