Conférence,
Lausanne 1er Novembre 1967

Sant’Agostino



Le problème de la Foi, ou le problème de la crise de la Foi est un problème extrêmement profond et difficile, aux multiples aspects, en sachant bien que nous sommes là devant un thème inépuisable. Je crois que le plus utile est de commencer par distinguer trois aspects ou trois genres de connaissance: nous avons tous, d’abord, une connaissance instinctive, une connaissance passionnelle qui coïncide avec nos convoitises naturelles et notre complicité avec nous-mêmes.

Un exemple très facile à saisir: une jeune fille me dit qu’entre elle et son fiancé l’accord physique est parfait. Quelques années plus tard, elle m’annonce son divorce bien qu’il y ait un enfant entre elle et son mari, et la manière dont son mari a pris congé d’elle: “Ecoute, ma vieille, le béguin est passé. Je reprends ma liberté et te rends la tienne ». Voilà évidemment un exemple de connaissance passionnelle où l’attrait instinctif a pu jouer un certain temps, puis s’est amorti et a finalement disparu, rendant impossible désormais une cohabitation qui n’a plus de sens puisque tout est mort dans le coeur du mari et que cette femme ne lui “dit” plus rien.

Un autre exemple, c’est les jugements que l’on porte sur la Chine communiste. Nos journaux sont pleins des rapports – ou du moins étaient pleins à une certaine époque – des rapports sur la révolution culturelle, sur les excès invraisemblables auxquels se livraient la jeunesse chinoise sous la conduite d’ailleurs et avec l’approbation de Mao Tsé Toung et, naturellement, les journaux d’un autre bord s’en donnaient à coeur joie pour discréditer ce mouvement, le tourner en ridicule et voir dans la Chine d’aujourd’hui une nation devenue complètement folle, sous la conduite d’un vieillard gâteux.

Si nous lisons, dans le dernier livre de Malraux, les “Antimémoires” le portrait qu’il fait de Mao Tsé Toung qu’il connaît bien et avec lequel il a eu des conversations très profondes et très intimes, ce personnage de Mao Tsé Toung apparaît au contraire comme un être d’une immense pureté – c’est d’ailleurs un artiste, un poète – d’une immense pureté, qui redoute essentiellement l’embourgeoisement de la Révolution.

Il sait que la Russie, finalement, sous des mots révolutionnaires, retourne à une distinction de classes, retourne donc à un certain règne des privilèges comme la Yougoslavie, comme tous les pays satellites de l’Union Soviétique. Or pour lui, le problème est simple: dès que l’inégalité se rétablira en Chine, ce sera de nouveau la famine: on ne peut assurer à chacun son bol de riz que s’il n’y a pas de privilèges, Si on rétablit l’inégalité, il y a un homme qui aura deux bols de riz et un homme qui n’en aura pas.

Alors ce mouvement de la révolution culturelle était destiné justement à traquer les mandarins qui commençaient à poindre à l’horizon et à assurer à la révolution chinoise sa pureté absolue, Mao Tsé Toung, au fond, a l’impression que seule la Chine, aujourd’hui, garde la pureté de la révolution et qu’elle est destinée à libérer le monde entier. Tous les états sous-développés, tous les gens qui crèvent de faim dans l’univers, tous les sous-alimentés qui constituent les deux tiers de l’humanité, tous ceux-là ne peuvent pas avoir d’autre espérance que la Chine.

Bien entendu, on leur donne de bonnes paroles, les institutions internationales interviennent de leur mieux, chacun y va de son aumône et de sa larme et pourtant, comme les structures ne sont pas changées, la situation ne fait qu’empirer! Et, comme le disait U Thant, “la différence entre ceux qui n’ont pas et ceux qui ont ne cesse de grandir”.

Donc il est évident que quiconque a lu ces journaux bourgeois s’est fait de Mao Tsé Toung l’idée d’une espèce de monstre ou d’homme complètement gâteux alors qu’en réalité, il s’agit d’un homme parfaitement pur dans ses intentions et qui ne voit de salut que dans une solidarité rigoureuse où aucun privilège n’est admis, où tous ceux qui ont des dons sont au service de la communauté mais ne peuvent réclamer aucun privilège.

Nous pouvons prendre un autre exemple beaucoup plus simple et davantage à notre portée encore: Quand un chrétien dit: “Oui, vous savez, un tel, il est excellent, bien qu’il soit juif – ou musulman, ” ce qui suppose que le chrétien a le monopole pour lui de toutes les vertus humaines et qu’il s’imagine qu’en dehors de sa confession, la vertu, la sincérité ou l’amitié ne peuvent être qu’un phénomène rare et d’autant plus admirable.

Vous voyez: il y a une connaissance passionnelle qui coïncide avec nos convoitises naturelles et cette complicité spontanée que nous avons avec nous-mêmes, cette connaissance instinctive et passionnelle est nécessairement limitée, elle est partial elle est injuste, elle suscite constamment d’ailleurs entre les hommes, individus ou peuples, des désaccords profonds dont les guerres ne font que traduire justement la profondeur.

Il y a une autre connaissance qui est la connaissance objective, la connaissance du laboratoire, la connaissance qui se fonde sur des calculs vérifiés par des instruments extrêmement complexes qui résultent eux-mêmes de calculs qu’ils ne font qu’incorporer.

Un exemple très facile à saisir: On annonçait hier qu’un biosatellite américain avait permis d’établir que les cellules vivantes dans l’état d’apesanteur, là où cesse précisément le pouvoir de la gravitation, ces cellules se multiplient beaucoup plus rapidement que dans le régime normal de la gravitation terrestre. Cela veut dire que le cosmonaute dans sa capsule risque précisément de subir un développement excessif de ses cellules qui pourrait déclencher en lui un cancer. Il faut donc prévoir, si un cosmonaute doit séjourner longtemps dans le cosmos, en dehors de toute pesanteur, il faut prévoir un antidote. II Faudra le munir d’une pesanteur artificielle à l’intérieur de sa cabine ou de certains remèdes qui empêcheront précisément cette multiplication excessive de ses cellules.

Cette connaissance objective, comme vous le voyez dans cet exemple, s’impose à tous ceux qui sont informés et elle ne déclenche en nous aucune passion parce qu’elle ne nous met pas en question, parce qu’elle ne requiert aucun engagement. C’est un Fait qui s’impose à nous dès lors qu’il a été vérifié. Il est utile de le connaître, il est indispensable même de le connaître si l’on est cosmonaute.

Cette connaissance est extrêmement précieuse puisqu’elle fonde un langage commun, Les hommes sont loin de s’entendre puisque tous les hommes sont affectés par la connaissance personnelle. Ils sont loin de s’entendre et cependant il y a un centre de ralliement qui est précisément cette science objective fondée sur des calculs que tout le monde peut vérifier, fondée sur des observations enregistrées par des instruments que tout le monde peut contrôler, si l’on a d’ailleurs les connaissances techniques indispensables.

Mais cette connaissance objective, cette connaissance du laboratoire, cette connaissance scientifique, cette connaissance qui ne requiert de notre part aucun engagement, qui ne nous demande pas de changer de vie, qui n’a pas d’incidence sur nos décisions les plus intimes, cette connaissance, aussi précieuse qu’elle soit, n’épuise pas notre pouvoir de connaître puisque nous avons à nous décider, à choisir notre destin, à orienter notre vie, toutes choses qui ne peuvent pas résulter des calculs et des instruments de laboratoire.

Il y a une autre connaissance infiniment plus précieuse encore, mais qui requiert essentiellement un engagement, c’est la connaissance interpersonnelle.

Un exemple facile à suivre et d’ailleurs authentique: Une jeune femme se trouve avec son mari dans ce qui était autrefois un domaine colonial à l’époque où il y avait encore des colonies. Elle est la seule blanche parmi les femmes de couleur et elle a un très grand succès bien qu’elle ne soit pas d’une beauté extraordinaire, un très grand succès dans le monde des administrateurs coloniaux. Elle en perd la tête, elle se croit une étoile de Hollywood, elle se laisse faire la cour par un des colonels de son mari et, un beau jour, elle quitte son mari et ses deux petits garçons en disant: “J’ai des devoirs envers moi-même” et elle devient la maîtresse de cet homme.

Au bout de six mois, il la plaque, il la laisse tomber bien qu’elle soit enceinte de lui. Le mari, qui est un être extrêmement délicat et généreux, comprend l’erreur de sa femme. Il comprend aussi la situation désespérée en laquelle elle se trouve, enceinte d’un enfant qui n’est pas de son mari et abandonnée par son amant. Il la recueille avec un tact parfait, si parfait qu’il lui révèle un visage qu’elle ne connaissait pas.

Alors cet homme qu’elle a quitté froidement en disant: “J’ai des devoirs envers moi-mème”, elle le découvre sous un aspect totalement inconnu dans sa générosité parfaite, dans son tact merveilleux. Elle se met à l’aimer d’un amour tout neuf qui rétablira ce foyer, le mari acceptant de prendre légalement la paternité de l’enfant que sa femme attend et ce foyer a été si bien reconstitue que je n’en connais pas de plus harmonieux parce que le mari a tourné la page, n’a jamais plus fait la moindre allusion à cette incartade, a rétabli sa femme dans toute sa dignité à ses yeux à elle, comme à ses yeux à lui et il y a dans le regard de cette femme sur son mari une espèce d’émerveillement qui ne comporte aucune humiliation, où on sent qu’elle a découvert le vrai visage de son mari, qu’elle a rencontré en lui un espace illimité et qu’elle a pu lui donner cette fois vraiment toute sa confiance et tout son amour parce qu’elle ne rencontrait plus de limite en lui.

Elle a donc passé d’un amour passionnel, d’un amour instinctif, d’abord pour son mari, puis pour son amant, à un amour personnel qui suppose l’engagement le plus profond et dont le niveau correspond précisément à cet engagement.

Ici nous voyons que deux êtres se connaissent à travers l’amour qui les joint et que cette connaissance à la fois les construit, les élève, les délivre chacun l’un de l’autre, ou plutôt délivre chacun de soi dans son élan vers l’autre et que cet amour peut grandir à l’infini. Il sera d’autant plus parfait que chacun s’engagera davantage et toute la vie, il pourra croître précisément parce qu’il est dépouillé, parce qu’il est désapproprié parce que chacun ne vise qu’à être pour l’autre un espace de lumière et d’amour où il ne sentira plus aucune contrainte et sera appelé à un dépassement toujours plus parfait.

Rappelez-vous le mot admirable d’Anne Philipe parlant de Gérard, son mari, après la mort qui l’a brisée: “Toi seul me voyais, moi seule te voyais et maintenant je demeure dans un monde sans regard.” Cette phrase admirable, c’est plus qu’une phrase, c’est une confidence impossible à mettre en doute qui nous rend sensible cet échange de deux êtres qui sont intérieurs l’un à l’autre, qui se voient l’un et l’autre dans la lumière d’un amour qui les engage à fond et qui d’ailleurs est susceptible de grandir toujours.

Voilà une connaissance interpersonnelle, donc qui joint des personnes, une connaissance qui construit et qui constitue des personnes car, justement, cette connaissance n’est possible qu’en vertu d’un engagement où chacun se vide de lui-même pour accueillir l’autre et donc se libère de ses limites et devient de plus en plus une valeur inépuisable.

Cette connaissance interpersonnelle ou intersubjective, cette connaissance qui s’accomplit dans la lumière de l’amour, peut emprunter le langage mais, évidemment, en le transfigurant, Il y a des milliards et des milliards d’hommes et de femmes qui ont dit: “Je t’aime, je t’aime, je t’aime…” mais chacun l’a dit, s’il l’a dit authentiquement, en s’engageant. Et c’est cet engagement qui a donné à ce mot banal et répété de génération en génération des milliards et des milliards de fois, c’est ce qui fait que ce mot reste toujours nouveau si il est rempli d’un engagement qui lui donne vie.

Cette connaissance interpersonnelle où l’être humain atteint toute sa grandeur, toute sa noblesse, toute sa valeur, cette connaissance interpersonnelle, si elle passe par le langage, le transfigure – je viens de le dire – et nous conduit finalement toujours à ce mystère adorable de l’intimité, de l’intimité qui est notre seule richesse dans la mesure justement où cette intimité s’est constituée par le don de soi.

Rien n’est plus précieux pour nous que cette connaissance interpersonnelle C’est celle qui vous unit à vos maris. C’est celle qui vous unit à vos enfants, Ce que vous cherchez dans vos enfants, c’est la lumière de leur intimité – du moins c’est cela que vous cherchez à susciter en eux, à faire de chacun un être qui soit une valeur universelle, à faire de chacun un être qui porte en lui une lumière qui puisse être la joie et la libération des autres.

Cette connaissance interpersonnelle est donc la connaissance suprême mais elle est conditionnée, à la différence de la connaissance objective, de la connaissance scientifique, de la connaissance du laboratoire, elle est conditionnée par un engagement. Elle est d’autant plus parfaite que l’on s’engage davantage et cet engagement n’a pas de fin puisque la générosité peut toujours grandir.

Alors le problème est ceci: dans quel genre de connaissance se situe la connaissance de la Foi? Evidemment pas dans la connaissance instinctive et passionnelle qui nous ramène à nos préfabrications, qui nous ramène à l’être animal, végétal et minéral que nous sommes en vertu de notre naissance charnelle. Cette connaissance passionnelle et instinctive dont nous avons à nous affranchir ou que nous avons tout au moins à transforme pour nous humaniser, elle ne saurait être le milieu où la Foi demeure, bien que la Foi puisse l’illuminer et concourir à sa transfiguration.

La connaissance de la Foi ne se situe pas non plus dans le domaine de la connaissance objective parce que la Foi suppose, plus encore que l’amour nuptial, plus encore un engagement. Mais, pour nous en rendre compte, il faut nous référer à un exemple magistral qui est la conversion de Saint Augustin.

Rien de plus émouvant que cette conversion de Saint Augustin, qui est mort en 430, qui écrit ses “Confessions” vers 397-98 et qui s’est converti vers 339 à l’âge de 33 ans. Augustin qui est un berbère, un africain, Augustin qui est un génie, Augustin qui est un écrivain magistral et merveilleux, Augustin qui est le fils d’une femme, Sainte Monique, Augustin qui est le fils d’un païen dans ce sens que son père n’était pas baptisé, Augustin n’a pas été baptisé, lui non plus, dans son enfance, bien qu’il ait pu bénéficier du rayonnement de sa mère. Donc, comme il était grand professeur de rhétorique, ayant lu tous les livres que l’on pouvait lire dans son temps, sensible à tous les poètes, poète lui-même, Saint Augustin cependant n’a pas réussi à maîtriser ses passions dont il nous fait le récit sans aucun déguisement dans ce livre admirable des Confessions.

Ce n’est pas tout pourtant d’être informé! Le Christianisme était à côté de lui dans la personne de sa mère. Le Christianisme avait envahi déjà l’Empire Romain. L’Empire était officiellement un empire chrétien.

Qu’est-ce qui retardait sa conversion sinon justement cet être passionnel qu’il n’avait pu surmonter? Et voilà que, tout d’un coup, éclate sa conversion: sous quelle forme ? Il nous la raconte dans ce couplet des Confession Livre X, chapitre 27. Vous connaissez ce couplet par coeur. Il est admirable: “Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée. Et pourtant tu étais dedans, et c’est moi qui étais dehors où sans beauté je me ruais vers ces beautés que tu as faites. Tu étais toujours avec moi. C’est moi qui n’étais pas avec Toi.

“Il est évident que cette conversion sous cette forme et dans le contexte d’ailleurs qui prolonge ce couplet admirable, cette conversion apparaît véritablement comme une nouvelle naissance. Augustin a, au fond, lorsqu’il déclare qu’il était dehors et que la Beauté toujours antique et toujours nouvelle était dedans, affirme qu’il était étranger à lui-même, justement victime de sa sensualité; courbe sous le joug de ses propres instincts, il n’avait jamais pu atteindre jusqu’à lui-même.

C’est que sa propre intimité lui était étrangère parce que, justement, il était manoeuvré par ses instincts génitaux, animaux qui viennent du fin fond du cosmos jusqu’à nous et qui nous entraînent dans leur déferlement si nous n’arrivons pas à les équilibrer du dedans par une rencontre avec la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle.

Mais ce qui saute aux yeux immédiatement, c’est que cette rencontre qui conduit Augustin du dehors au dedans, c’est-à-dire qui l’introduit dans sa propre intimité, ne s’impose pas à lui comme une contrainte mais surgit en lui comme une prodigieuse libération. Pour la première fois de sa vie, il se rencontre lui-même, dans un lui-même d’ailleurs qui vient de surgir, dans un nouveau moi purement offert, en face d’une Présence qui l’attendait au plus intime de lui-même mais qu’il n’avait encore jamais reconnue. Et il en est tellement illuminé, tellement émerveillé qu’il dira en commentant cet événement que cette Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle est plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes et il dira ces mots brûlants et magnifiques: “Vivante sera ma vie, toute pleine de Toi. ” Il est donc parfaitement clair que la conversion pour Augustin ne représente pas la soumission à quelqu’un qu’il aurait reconnu comme son maître, mais la libération émerveillée d’une rencontre avec un amour caché au plus intime de lui-même et dont le visage – maintenant – vient de lui apparaître.

Il sait donc qu’il ne sera vraiment lui-même que dans ce dialogue nuptial, dans ce dialogue d’amour avec cette Présence cachée en lui qui est la Vie de sa vie. Il sait bien d’ailleurs que ce n’est que le commencement, qu’il pourra s’enfoncer à l’infini dans cette recherche: elle ne s’épuisera jamais, il découvrira toujours plus de Beauté, plus de joie, plus de liberté, plus de grandeur justement parce que la clef même de son intimité et le ferment même de sa liberté, c’est cette Présence qui est la respiration de son esprit et de son coeur.

Voilà le cas exemplaire le plus typique et le plus admirablement exprimé dans des mots d’ailleurs les plus universels. Augustin ne prononce même pas le nom de Dieu: il emploie ce langage d’artiste et de poète mais, bien entendu, il s’agit de Dieu. “Beauté toujours ancienne… Beauté si antique et si nouvelle… ” mais ce qui rend justement ce couplet si précieux et cette conversion si exemplaire, c’est qu’elle situe d’une manière incontestable la connaissance de la foi, la connaissance de Dieu, la connaissance la plus intime de Dieu dans un univers interpersonnel. Il s’agit de Quelqu’un en face de quelqu’un, il s’agit d’un amour en face d’un Amour, d’un coeur en face d’un Coeur.

Et il a si peu le sentiment d’une contrainte et d’une soumission que, au contraire, cet événement de sa conversion apparaît comme le commencement, le jaillissement de la vie. Augustin commence à vivre et, selon la parole évangélique, il naît de nouveau, il naît d’en haut, il naît du dedans.

Ce caractère des relations avec Dieu ou l’homme apparaît comme celui qui ne peut se réaliser qu’en Dieu intérieur lui lui-même, plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même mais où Dieu apparaît comme Celui qui ne peut se manifester que dans un homme libéré de lui-même car c’est au moment où Augustin est libéré de lui-même qu’il découvre enfin ce Visage qui n’avait cessé de l’attendre.

Ce caractère est irréversible: je veux dire que, une fois qu’on a conçu les rapports de Dieu et de l’homme, plutôt lorsqu’on les a expérimentés, aussi peu que ce soit, sous cet aspect, il est impossible de revenir en arrière. On ne peut plus concevoir Dieu comme un maître qui exerce un empire, une contrainte. On ne peut plus Le voir et Le vivre que comme une liberté infinie, comme un espace merveilleux oui l’on respire, comme la lumière qui transfigure toute la réalité en lui donnant un visage de Personne, en intériorisant tout l’univers devenu justement le symbole, le signe et le sacrement d’une Présence plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous – mêmes.

Au fond, la quête de l’homme, comme je le disais naguère, la quête de l’homme, c’est une expérience de Dieu. Celui qui cherche à émerger de lui même, celui qui ne veut plus subir son être préfabriqué, sa vie végétale, minérale et animale, il n’a pas d’autre issue possible que la rencontre avec une Présence intérieure à lui-même, qui se révèle à lui comme un amour qui n’est qu’amour et qui suscite en lui cet élan d’amour où il se délivre de lui -même.

Comment pourrais-je me délivrer de ma complicité avec moi-même, de toutes mes convoitises? Je ne peux m’en délivrer que si je peux ressaisir tout mon être et le donner à Quelqu’un qui se donne à moi infiniment et qui apparaît au plus intime de moi comme l’Amour après lequel tout l’univers soupire.

Et c’est justement là que va, je pense, éclater la crise de la foi: c’est qu’on n’a pas situé Dieu dans cet univers interpersonnel, dans cet univers où notre personnalité se construit, où notre liberté est révélée à elle-même et s’accomplit. Quand Pascal nous dit, par exemple: “Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous devez donc ne pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine puisque je la donne pour être sans raison, mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? “

Donc, pour Pascal – ce n’est pas tout Pascal, bien entendu: il y a un Pascal mystique qui est infiniment émouvant – pour Pascal, il y a dans la notion même du péché originel quelque chose qui passe à la fois notre sentiment de justice et qui blesse notre raison – mais qu’il faut admettre en raison d’une autorité qui le révèle.

Mais ceci nous deviendra plus sensible – je veux dire ce diagnostic de la crise de la foi, en reprenant simplement cette phrase d’un théologien distingué qui diagnostique justement ce relus de Dieu dans le monde moderne en disant à sa manière: “Nietzsche proclame que les hommes ne supportent pas la présence de Dieu, la revendication de sa souveraineté sur eux et sur le monde. ” Il est bien évident que le théologien qui parle ici admet la revendication de la souveraineté de Dieu sur l’homme et sur le monde. Quand vous parlez de souveraineté de Dieu sur l’homme et sur le monde, vous sortez tout à fait de l’expérience augustinienne que je viens de rappeler, ll n’y a rien dans cette expérience qui donne le sentiment d’une souveraineté sur nous et sur le monde. Il y a, tout au contraire, l’évidence d’une libération qui était inconcevable avant cette rencontre: Augustin n’a su ce que c’était que la dignité de l’homme, la grandeur de l’homme, la liberté de l’homme qu’au moment où il a rencontré cette Présence au plus intime de lui-même qui l’a révélé à lui -même en le jetant au coeur de sa propre intimité.

Il est absolument impossible, si Dieu se révèle une fois comme notre liberté, comme notre libération, comme la clef de notre intimité, comme le sacre de notre dignité, il est impossible que nous souscrivions à une opinion de Dieu où Dieu apparaît comme Celui qui revendique sa souveraineté sur nous et sur le monde. Car cette souveraineté sinon se situe dans un monde d’objets: si nous sommes les sujets d’un souverain qui est hors du monde, nous devenons des objets et lui-même apparaît comme un objet car dans le monde de la contrainte, dans le monde où il y a une souveraineté à laquelle il faudrait nous soumettre, à la fois celui qui nous soumet et notre soumission se situent dans un monde d’objets.

Nous ne pouvons donc pas revenir en arrière dès là que nous avons découvert Dieu comme notre liberté, comme la lumière de notre intimité, comme la seule possibilité de nous aimer les uns les autres parce qu’enfin, si nous n’échangeons pas Dieu, que pouvons-nous échanger? Il est évident que le secret dernier de l’amour et de l’éternité de toutes les tendresses, c’est cette Présence qui circule entre nos intimités et qui est infinie.

Maurice ZUNDEL
Lausanne 1er Novembre 1967
Conférence à des dames


Avec l’accord de
http://www.mauricezundel.com

(à suivre…)