Publié le 23 mars 2026 
par Garrigues et Sentiers

Le scepticisme croissant sur la capacité des hommes politiques à agir sur la réalité apparaît de plus en plus comme l’envers de l’obsession sécuritaire qui habite l’homme moderne. Dogme du toujours plus, crispation sur les avantages acquis, recherche d’assurances tous risques, demandes sans cesse accrues de protection à l’État mettent de plus en plus à mal le dogme libéral selon lequel la main invisible du marché ferait que l’addition des intérêts individuels se transformerait en harmonie sociétale.

En annonçant ce que Pascal appelle « l’ordre de la charité » comme signification ultime de la réalité (1), l’Évangile subvertit et rend définitivement caduque cette construction obstinée des carrières et des sécurités. Faute d’accueillir cet amour premier, fondateur de toute réalité, la perversion s’empare des ordres anciens et la peur conduit à une sorte de lutte de tous contre tous réduisant la politique à des arbitrages de plus en plus difficiles entre différents lobby.

Le risque de l’amour inaugure la naissance d’un nouveau monde. « Celui qui n’aime pas reste dans la mort » affirme la Première épître de Jean (3,14). La question n’est pas la lutte perdue d’avance pour éviter ou reculer une mort perçue comme intolérable ; il s’agit de « sortir » dès aujourd’hui de la mort qui consiste à rester étranger à la grâce qui fonde toute chose.

Bien loin de traduire je ne sais quel vertige de néant ou de démission, l’abandon à ce don inaugural conduit à la décrispation. Enfin, toucher le réel et retrouver ses sources, échapper aux calculs méfiants vis-à-vis d’images de Dieu qui ne sont qu’idoles, sortir de la tristesse de la mort pour les nouvelles naissances. J’y vois une des affirmations les plus essentielles du christianisme, à savoir que l’existence de tout être humain se comprend ni comme une nécessité, ni comme une absurdité, mais une comme gratuité.

Affirmer cette gratuité, c’est dire que chaque être humain peut commencer, initier, créer. Elle rend dérisoire nos accumulations sécuritaires. Il ne s’agit pas là d’une simple exhortation morale, mais de la prise de conscience de ce qui constitue le fondement du réel comme l’exprimait avec bonheur Teilhard de Chardin :«La socialisation dont l’heure semble avoir sonné pour l’Humanité, ne signifie donc pas du tout, pour la Terre, la fin, mais bien plutôt le début deL’Ère de la Personne. Toute la question en ce moment critique est que la prise en masse des individualités s’opère non point (à la méthode « totalitaire ») dans quelque mécanisation fonctionnelle et forcée des énergies humaines, mais dans une « conspiration » animée d’amour. L’amour a toujours été soigneusement écarté des constructions réalistes et positivistes du Monde. Il faudra bien qu’on se décide un jour à reconnaître en lui l’énergie fondamentale de la Vie » (2).

Dans son dernier ouvrage intitulé Le moment espérance. Provocation sur le temps, Philippe Capelle-Dumont, doyen honoraire la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris analyse l’oubli ou le rejet de la « grâce fondatrice » comme la source de la crise majeure que traversent nos sociétés, ce qu’il appelle « la réduction de toute croyance et de toute action à l’illusion politique d’un « Homme nouveau » détaché de sa sémantique néotestamentaire et ainsi devenu maître ex nihilo de sa dignité et de son destin collectif. (…) Nous avons ignoré ce qui a pourtant toujours constitué le socle des civilisations durables et qui s’est décliné dans toutes sortes de rituels politiques, sociaux, religieux, à savoir : la disposition de la gratitude, l’inscription dans la temporalité du débiteur. (…) S’il faut en effet tenter d’interpréter adéquatement le moment de notre ethos culturel occidental, le prisme de la gratitude et de l’ingratitude nous sera d’un grand secours. »

Pour lui : « Le christianisme, de grâce, n’est pas tant une proposition de sens qu’une révélation du salut : ces deux termes s’interprétant rigoureusement. Pour dire les choses en raccourci, il n’est de Révélation que dans la Rédemption (…) Le sens chrétien des histoires individuelles et collectives tout comme le sens de la grande Histoire ne se lisent de façon appropriée que dans l’effectuation divine-humaine du salut » (3).

Bernard Ginisty

(1) Blaise PASCAL (1623-1662) « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre indéfiniment plus élevé » : Penséesin Œuvres complètes, La Pléiade, éditions Gallimard, 1954, page 1342.

(2) Pierre TEILHARD DE CHARDIN (1881-1955) :La grande optionécrit à Pékin en 1941 in L’avenir de l’Homme, éditions du Seuil, 1960 p. 75-76.

(3) Philippe CAPELLE-DUMONT : Le moment espérance. Provocation sur le temps, éditions du Cerf, 2025, pages 70-73

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