Nous publions une nouvelle contribution à notre dossier participatif “Rendre compte, avec douceur et respect, de l’Espérance qu’est en nous” qui reste ouvert, amis internautes, à tous les textes que vous souhaiteriez nous envoyer. 
G & S 

Publié le 9 mars 2026 par Garrigues et Sentiers
https://www.garriguesetsentiers.org

Il faut une folle audace pour oser se glisser sur notre blog favori à côté de la fulgurante pensée de Jacques Ellul sur l’espérance, si pertinemment résumée ici par le pasteur Frédéric Rognon. Mais puisqu’elle est folie et passion de l’impossible, elle n’interdit pas aux plus humbles voix de se mêler aux plus prophétiques : c’est à l’honneur de l’entreprise menée depuis plus de vingt ans par ceux qui ont créé et fait vivre nos échanges sans les hiérarchiser.

Dans le texte fameux de la première épître aux Corinthiens de saint Paul (1 Co 13), les trois notions traduites traditionnellement sous le nom de foi, espérance et charité (pístis, elpís, et agápê dans le texte grec original) sont associées comme une triade fermement amalgamée, mais la troisième étant proclamée comme totalement supérieure aux deux autres. Tout le chapitre est un hymne à la seule “charité”, agápê, et ses deux compléments ne surviennent que dans l’ultime verset, où la prééminence absolue de la dernière est réitérée (1 Co 13, 13).

Le mot “vertu” n’apparaît aucunement dans le texte, que ce soit dans le sens latin de force efficiente ou dans le sens plus courant aujourd’hui d’irréprochabilité morale, et encore moins l’adjectif “théologale”. Les trois termes ne sont pas rangés dans une catégorie, mais seulement désignées en grec par un pluriel neutre ordinairement considéré comme l’équivalent de notre mot “choses”.

L’agápê est impérissable : oudépote ekpíptei ; alors que les prophéties, les langages, la connaissance elle-même telle que nous croyons la posséder, sont voués à la mort. La conscience que nous commençons à acquérir de la vérité absolue est un puzzle dont la totalité est en formation à partir de ses composantes (ek mérous), que l’on dégage des naïvetés dignes de l’enfance (ta tôu nêpíou), c’est une vision, jusque-là estompée comme un reflet, qui va enfin connaître la clarté du face à face (prósôpon pròs prósôpon). Alors seulement, dit l’apôtre, “je connaîtrai comme j’ai été connu”, à l’égal de celui qui nous connaît jusqu’aux reins et au cœur.

Et c’est alors que seules vont désormais subsister (nunì de ménei) “ces trois choses” (tà tría taûta) : pístis, elpís, agápê. Mais la “chose” qui surpasse les autres (meízon dè toútôn) c’est l’agápê. 

Seul rescapé de cet universel effacement programmé des tumultes et des faux-semblants du monde, le trio délimite l’horizon qui est promis à la création comme son étape ultime aussi désirable qu’inéluctable. Les agitations du siècle avec ses horreurs et ses merveilles, les illusions, si nobles qu’elles puissent être parfois, les soucis et les efforts qui nous absorbent dans le quotidien, tout cela nous accapare mais ne fait de nous que de tapageurs fantoches, des cymbales retentissantes (kúmbalon alalázon).

Reste le roc inébranlable de l’agápê, étayé de la pístis et de l’elpís. Si je cite ces termes grecs plutôt que leur traduction, c’est que la tradition a profondément déformé les équivalents qu’elle leur a donnés. Plus grand-chose ne subsiste de l’amour puissant, inaltérable, désintéressé, prêt au sacrifice, dépourvu de toute passion ambiguë et ravageuse, dans l’expression faire la charité. La foi du charbonnier, forme virile de la crédulité, dans son obstination bornée, rebelle à la confrontation du débat qu’elle fuit comme une menace pour s’accrocher à un confort dont elle refuse de s’avouer la fragilité, n’a rien à voir avec la confiance qu’on donne généreusement ou qu’on mérite de susciter par la fidélité.

Quant à l’elpís, nommée plus anciennement welpís, l’étymologie nous apprend qu’elle est issue de la famille de mots qui a produit le latin velle, vouloir, et peut-être, plus inattendu, voluptas : prendre conscience de cette origine colore la notion d’une énergie, peut-être même confinant à une certaine jouissance, qui l’éloigne de l’attentisme fataliste où peuvent risquer de glisser l’espoir comme l’espérance, deux mots qu’il serait vain de chercher à distinguer dans leur emploi courant, même si on a pu vouloir leur attribuer des champs différents pour mieux analyser le concept : l’espoir évoquant alors plutôt un affect lié à telle situation, et l’espérance une disposition plus permanente.  

Ces précautions prises, usons des termes de la langue contemporaine pour nous interroger plus spécialement sur l’espérance qui est l’objet de notre commune réflexion par la grâce de notre blog, et répondre à la question posée dans le titre de cette contribution, que nous avons audacieusement empruntée à Emmanuel Kant. 

La béate niaiserie du professeur Pangloss ?

De la création à la chute puis au salut par la Croix (o Crux ave spes unica, “salut, Croix,espoir unique”, chante-t-on dans l’hymne Vexilla Regis) qui nous met en route vers la Jérusalem céleste sans perdre l’espoir d’aménager quelque peu ici-bas au passage la Jérusalem terrestre, le schéma implique aussi une progression dans le devenir de notre espèce. Il est certes bien différent de la vision du progrès indéfini que les Lumières ont fait miroiter à l’humanité, qui n’en a pas moins abouti à de réels acquis, et non des moindres, dans le domaine de la connaissance et des améliorations de la condition humaine : on serait bien ingrat de les minimiser. Mais la croyance au progrès n’en présente pas moins une analogie avec la représentation du salut, les deux convergeant dans le sens d’une évolution positive promise par les deux courants de pensée.

Cependant qui oserait affirmer sans rire que le spectacle du monde terrestre d’hier à aujourd’hui resplendit du travail de l’Esprit Saint ou incarne la marche triomphale vers les lendemains qui chantent ? N’avons-nous pas vu sans cesse, ne voyons-nous pas à chaque heure les fragiles constructions édifiées pour le bonheur de l’humanité s’effondrer dans des désastres qui maintiennent ou qui plongent des milliards de nos semblables dans la mort, la souffrance, le désespoir ? À quoi bon tous ces efforts, pourrait-on dire, si c’est pour offrir indéfiniment aux forces du mal la joie de les détruire ? Et exhorter à l’espérance ceux qui en sont les victimes ne relève-t-il pas de la béate niaiserie du professeur Pangloss, dans le Candide de Voltaire ?

Y a-t-il au moins quelque chose qui puisse résister au pessimisme absolu qu’engendre un regard lucide sur l’immense absurdité d’un univers où s’entredévorent les vivants tous nés pour la mort, et où toute chose est promise à la déflagration terminale de chaque système solaire ? Pour échapper au vertige, et pour nous détourner des avantageuses postures apocalyptiques qui n’ont pour terme que la stérilité du néant, notre héritage de chrétiens nous propose le seul refuge qui soit assez solide pour y résister, à l’humble niveau de notre conscience humaine, et donner la seule raison d’être possible à notre existence terrestre.

Le génie de saint Paul est d’avoir lié l’amour, vers lequel converge tout le message évangélique, avec la confiance qu’il implique et avec l’espérance, parce que l’amour est tout ce que nous pouvons attendre de notre vie, et qui ne nous sera jamais enlevé tant que nous pourrons l’offrir. Si enclins que nous soyons à manquer sans cesse au commandement d’amour, le choix de n’y renoncer jamais nous enrôle pour toujours dans la création à peine commencée, qui seule peut donner un sens à l’absurdité du chaos où elle s’efforce de s’incarner. Ainsi œuvrons-nous à l’instauration de ce royaume dont Jésus nous dit qu’il est déjà là sans jamais appartenir au tohu-bohu du siècle, et qu’il nous est donné à chaque instant de créer, si éphémère et intermittente que soit son existence.

C’est au nom de cette espérance que nous sommes certes aussi justifiés de chercher à protéger la fragilité humaine, qui seule dans notre espace est capable d’être pleinement porteuse de l’amour, et tenter de rendre vivable notre monde pour y travailler joyeusement, sans nous lamenter d’être attirés par tout ce qui réjouit notre chair, puisque c’est elle qui fonde notre condition d’humains, mais sans jamais oublier qu’elle ne sera comblée qu’en lui donnant une autre boussole.

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans Dossier participatif n° 43 Rendre compte de l’Espérance qui est en nous