Publié le 4 mars 2026 par
GARRIGUES ET SENTIERS

Les chrétiens viennent d’entrer dans le temps du Carême qui les invite à résister à leurs pulsions primaires habituelles pour vivre une certaine épreuve du « désert ». Dans une société où les belles images de la publicité comme les exhortations des responsables politiques à soutenir la croissance par nos achats ne cessent de nous pousser à consommer, on ne saurait trop exagérer l’importance de vivre des temps de distance et de recul. Au début de sa vie publique, le Christ a séjourné au désert pour affronter les grandes tentations de l’homme : celle de la voracité, du pouvoir et de la séduction qui ne cessent de générer des idoles masquant la gratuité inconditionnelle et créatrice de Dieu

En ce début du XXIe siècle, nous savons que les progrès des sociétés ont été de pair avec la persistance d’atroces barbaries. Nous savons que l’accès à l’humain n’est jamais acquis une fois pour toutes et qu’aucune institution, aussi noble que soient ses origines, n’est à l’abri des perversions. Nous avons vu des religions prêchant l’amour bénir des crimes nationalistes et des idéologies généreuses sombrer dans de sanglantes bureaucraties. Le grand optimisme du XIXe siècle qui attendait de la diffusion de la science et de la culture une automaticité du progrès moral a volé en éclats.

En réaction contre ces idoles meurtrières masquées derrière l’affirmation de valeurs universelles peut apparaître la tentation d’un scepticisme radical à l’égard de tout projet d’amélioration de la vie en société. Mais ce n’est pas parce que l’on a été pris en flagrant délit de niaiserie idolâtre qu’il convient de s’abandonner aux niaiseries de la « pensée unique » de l’époque. Ce n’est pas parce que l’on a été délogé une fois de ses idolâtries que l’on est dispensé de rester à l’écoute des malheurs du monde. Nous avons tous à nous défaire d’idoles que nous avons plus ou moins vénérées. Le temps de Carême peut nous apprendre à surmonter ces tentations immanquablement suivies de déceptions et de régressions. Certes, comme l’écrit l’auteur de la première Epître de Jean : « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé ».Mais, ajoute-t-il, « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour, en nous, est accompli » (1). Aucune prétendue connaissance du « vrai Dieu » ne saurait faire l’économie de l’engagement dans une fraternité universelle.

En ce début de Carême qui coïncide cette année avec celui du Ramadan, j’ai participé à une journée de prière et de d’échanges dans le cadre d’un groupe islamo-chrétien. Nous avons partagé cette prière de Khadidja Abada-Charlot, enseignante en sociologie à l’Université de Rouen et membre du groupe de recherche islamo-chrétien :

« Les hommes n‘ont cru que la parcelle de vérité qu’ils comprenaient, rejetant les autres comme des impies, se servant de Ta Transcendance comme s’ils pouvaient la posséder, se prévalant de Ton unité pour ignorer Tes richesses, Tes voies multiples, la diversité de Tes amours. Les impies ! Tes pires ennemis sont nous-mêmes, ceux qui disent T’aimer, T’adorer, et qui Te confisquent comme un vulgaire jouet, le hochet de leurs fantasmes de puissance. T’ignorant en croyant Te servir, nouveaux athées qui se sont appropriés Toi. Ultime blasphème.
Puisses-Tu leur pardonner, Toi qui es le Clément et le Miséricordieux, le Matriciant et le Matriciel, l’Amant de l’humanité et puisses-tu nous préserver de leur terreur pour nous laisser Te chercher encore et toujours, non seulement dans les Livres que tu as inspirés, mais surtout dans nos pauvres petits amours humains fragiles et si ambigus, nos conjoints, nos enfants, nos amis.
Je Vous en supplie Allah, Dieu, Adonaï, Rabbi, mon Seigneur, protégez-nous de ceux qui disent Vous servir » (2).

Bernard Ginisty

(1) Première Epître de Jean,4, 12
(2) René GUITTON : Lettres à Dieu, réunies et présentées par René Guitton,éditions Calmann-Levy, 2004, pages 24-25. Cet ouvrage rassemble cent lettres à Dieu d’auteurs religieux ou laïques, d’Europe, d’Afrique ou d’Orient.

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