Comme beaucoup de nos frères et soeurs, nous sommes entrés dans la vie religieuse durant les « belles années» de l’Église au Québec. C’est donc comme religieux que nous avons vécu la sécurité des années ’50, l’emballement de la Révolution tranquille et du Concile au cours des années ’60, puis l’essoufflement et le repliement paisible des années ’70. Nous avons investi pas mal d’espoirs dans des transformations sociales, dans des réformes ecclésiastiques et religieuses et aussi dans des personnes.

Nous avons assisté à l’écroulement de la plupart de ces espoirs, et nous avons survécu. Et si nous sommes encore bien vivants et avons le goût de proclamer notre espérance, c’est que nous nous sommes toujours gardés d’identifier cette espérance avec aucun de nos espoirs.
Au cours de nombreuses rencontres périodiques à quatre, aussi bien qu’avec divers réseaux d’amis, nous avons souvent fait l’inventaire des espoirs dans lesquels, comme tant d’autres, nous avions investi. Nous fûmes alors plus d’une fois amenés à établir la liste de nos désespérances et à les formuler d’une façon qui nous renvoyât sans cesse au fondement inébranlable de cette Espérance qui en nous ne veut vraiment pas mourir. De même, pour garder vive notre Foi, nous avons dû faire l’élaboration de notre anti-credo : la liste de toutes les « patentes » auxquelles l’honnêteté nous oblige de dire que nous ne croyons plus et au-delà de la disparition desquelles se situe notre foi en Quelqu’un.
Nous ne sommes ni cyniques ni sceptiques, loin de là. Notre goût de vivre est intact! Mais nous avons perdu depuis longtemps notre «première naïveté ». Nous ne désirons ni nous conter des histoires ni nous en laisser conter. Aux pessimistes larmoyeurs qui s’attristent sur la disparition de certaines structures ecclésiales et religieuses, nous avons le goût de demander: «Pourquoi refuser de mourir? La vraie vie n’est-elle pas à ce prix? » Aux porteurs de lunettes rose-tendre en mal de sécurité, toujours prêts à réchauffer leurs espoirs à la première réapparition d’un vestige du bon vieux temps, nous devons confesser «Vos espoirs sont précisément ce qui nous fait désespérer». Des prophètes de tout poil nous réclamons un prophétisme ravageur de nos facilités et de nos conforts. Enfin, avec tous nous voudrions partager nos raisons d’espérer, au-delà de tous nos espoirs comme de tous nos désespoirs.
Aller jusqu’au bout de nos désespoirs
« À partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup … être mis à mort » (Mt 16,21). L’Église d’ici, au temps du triomphalisme des années ’50, a évité ce morceau d’Évangile. Elle avait les jarrets solides et des chevaux fougueux. La « droite et le bras » du «Vainqueur » lui étaient un surcroît pour les moments liturgiques (Ps 43). Sa consolation était là, à portée de main, manipulable à volonté, pouvoir additionnel pour les disputes apologétiques. «Je réussis, donc j’ai raison, Dieu est avec moi ! »
« Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant: “Dieu t’en préserve, Seigneur! Non cela ne t’arrivera pas !” » (Mt 16,22). Non ! même après la déconfiture des années ’60, qui furent un moment de saignée et de dépouillement, l’Église et la vie religieuse d’ici n’acceptent pas de mourir. Elles consacrent beaucoup d’énergie à maintenir debout une façade, un peu comme l’église St-Jacques, au coin de Berri et de Montigny. Elles ont tendance à se trouver une nouvelle contenance, celle de la rencontre chaleureuse, des consolants rapports interpersonnels, de la sérénité, de la spiritualisation … ou, à l’opposé, de la lutte ouvrière à grands cris, dans un flirt avancé avec le marxisme.
Si notre option pour Jésus n’a souvent guère d’impact, c’est qu’elle n’a pas le mordant qui conduit au martyre, parce qu’elle ne se présente pas assez comme une alternative au désespoir. « À qui irions-nous? » disaient les Apôtres (Jn 6,68). Nous avons toujours des succédanés qui reculent devant nous cette alternative fondamentale, et alors nous nous laissons distraire de l’option décisive, celle de suivre Jésus. C’est certes un risque que d’aller au bout de son désespoir, mais Jésus l’a pris avec ses Apôtres, en relativisant sans merci tous les faux espoirs qu’ils nourrissaient, surtout ceux qui le concernaient personnellement. Il leur a simplement fait comprendre que leur espérance devait se porter plus loin, toujours plus loin.
En ce sens, nous accueillons positivement le mouvement charismatique, qui nous réapprend à danser devant Dieu, aussi bien que les politisés chrétiens qui nous réveillent à la lutte pour la justice sociale. Nous savons apprécier les regroupements par réseaux, les communes, les communautés de base. Nous acceptons d’y investir des espoirs, mais nous nous refusons à voir en l’une ou l’autre de ces lignes d’évolution la solution à tous nos problèmes ou la panacée venant guérir miraculeusement tous nos maux. Nous nous refusons, en d’autres mots, à y fonder notre espérance. Ces germes de vie nouvelle peuvent être voués eux aussi à la mort après avoir joué un rôle provisoire. Nous nous réjouissons de voir des communautés religieuses redécouvrir des valeurs d’intériorité et de fraternité, et de constater qu’un nombre un peu plus grand de religieux et religieuses s’engagent dans des projets de libération sociale. Mais nous n’acceptons pas d’y voir la fin de la « crise de la vie religieuse », ni des signes de réanimation d’une institution à bout de souffle.
Il nous faut aujourd’hui des gens capables de suivre Jésus sur son propre chemin, qui mène au Calvaire, et d’affronter sereinement la mort d’une certaine Église et d’une certaine vie religieuse. Des gens capables de compter sur la Parole de Jésus: « … être mis à mort, et le troisième jour, ressusciter (Mt 16,21), quoi qu’il advienne de leurs oeuvres, de leurs entreprises et de leurs projets. L’échec et la victoire ne sont pas toujours là où on croit les discerner. Pour nous, en tout cas, nous n’avons vraiment pas le goût de lutter pour maintenir des murs, des institutions, des formes de vie. Nous avons le goût de consacrer toutes nos énergies à maintenir en nous et en nos frères et sueurs une espérance créatrice, inventive, dévastatrice de nos fausses sécurités.
Le courage de la liberté
Notre credo est fondamentalement un credo en la Personne. Nous ne voyons pas comment nous pourrions adorer en esprit et en vérité un Dieu personnel si nous n’avions pas, au point de départ, un respect absolu pour la personne humaine, dont les possibilités merveilleuses de développement nous font remonter à Dieu. Une vie religieuse qui ne part pas de cette confiance illimitée au pouvoir intérieur de la personne humaine dégénère en organisation et souffre de sclérose.
La collectivité est une idole vorace à laquelle nous avons offert trop de sacrifices humains dans le passé. Nous rêvons d’une vie religieuse qui permette à des individus de découvrir et de réaliser au maximum leur être propre, Mais qu’on nous comprenne bien: nous n’avons pas en vue un certain culte romantique et égoïste de la «personnalité », populaire il y a quelques années. Par l’être propre de chacun, nous entendons une mission personnelle à jouer au sein de la société et de l’Église, et qui débouche, bien sûr, sur un Royaume à bâtir ensemble.
Nos modèles communautaires sont, de toute façon, éclatés. Reconnaissons-le humblement, Ceux à qui nous transmettons notre tradition ne pourront la vivre comme nous l’avons vécue. Nous avons à réinventer une symbolique de la vie en groupe. Mais ne nous pressons pas d’élaborer fébrilement de nouveaux modèles avec les débris de ceux qui se sont écroulés. On parle en divers endroits d’une stabilisation du renouveau. À notre avis, nous n’en sommes pas encore au point où nous puissions réaliser une telle stabilisation. Il nous manque encore trop de matériaux. Trop de pièces de la verrière à construire ne sont même pas encore coulées. Pour former des communautés nouvelles, il nous faut d’abord des hommes nouveaux et des femmes nouvelles. Acceptons de vivre quelques générations avec l’insécurité de modèles communautaires en continuelle mutation, qui se font et se défont.
Jacques Grand’maison parlait, il y a quelques années, de témoins en liberté. Nous voulons d’une vie religieuse qui mette ses témoins en liberté, en libérant d’abord leur dynamisme intérieur. Nous voulons des témoins qui puissent être des rassembleurs parce qu’ils auront d’abord rassemblé leurs énergies dans une personnalité intégrée. Les communautés dont nous avons encore le goût sont celles qui puissent former des êtres assez libres pour affronter l’exploration de voies nouvelles pour tout le Peuple de Dieu. Des hommes et des femmes que nous puissions envoyer en éclaireurs pour bâtir ici et là de petites demeures ou simplement planter des tentes afin d’accueillir l’ensemble du Peuple de Dieu lorsque d’autres pans de la grande structure tomberont et laisseront ce Peuple sans racines et sans abri. Notre époque est celle d’un Exode; elle n’est décidément pas celle de la construction de cathédrales.
Et pour cela nous avons besoin de communautés d’hommes et de femmes pas trop soucieux de leurs particularités, de leurs étiquettes et de leurs catégories canoniques, sachant partager le cheminement de ceux qui sont venus d’autres horizons. Et le courage de la liberté nous conduira au courage des affrontements.
Le courage d’affronter les conflits
Les autoroutes d’Amérique du Nord se distinguent par le nombre et la complexité de leurs échangeurs, qui nous permettent de faire des centaines de kilomètres et même de pénétrer au cœur des villes, sans rencontrer de passages à niveau et sans danger de collisions frontales. Nous cédons souvent à la tentation d’organiser notre vie communautaire sur ce modèle. Par suite d’ententes tacites, on se fait mutuellement les concessions nécessaires au maintien d’une atmosphère chaleureuse, évitant soigneusement toutes les questions vitales qui pourraient provoquer des tensions ou des conflits. On évite certes les affrontements, mais peut-on encore parler de vie?
On constate, à l’inverse, à travers le monde entier, un sursaut des nationalismes, qui conduit à l’éclatement de conflits latents vieux de plusieurs générations, et oblige à les résoudre. Nous espérons que nous aurons le courage, au sein de la vie religieuse, d’affronter nos « nationalismes », plutôt que de court-circuiter le chemin vers l’Unité, laquelle se trouve au-delà des conflits, et non en-deçà.
Nos Chapitres généraux et provinciaux des dernières années se sont souvent réfugiés dans la discussion des comportements, évitant soigneusement les options de base. Il faudra bientôt qu’au sein de nos communautés nous confrontions ouvertement nos sensibilités religieuses diverses, nos images de Dieu fort différentes, nos lectures de la situation sociale et politique. Pourrons-nous, par exemple, rester insensibles, comme groupe, à ce qui se vit actuellement au Québec? Le projet d’avenir du peuple d’ici intéresse au plus haut point notre projet religieux, et réciproquement.
A l’écoute du gémissement de notre peuple
Notre peuple québécois vit présentement un enfantement à la fois douloureux et merveilleux. Il doit faire face à des enjeux importants, et il a souffert plus qu’on ne veut généralement l’admettre. Malgré leur tentation d’un repli chaleureux et d’une réduction du cercle de leurs solidarités, les religieux d’ici ont un urgent besoin de se mettre à l’écoute de la vie et des gémissements de ce peuple, leur peuple.
Mais ce ne sont plus nos institutions qui peuvent pénétrer au cœur du monde de l’éducation et de la santé, dans les milieux syndicaux et dans ceux des affaires. Le rôle de nos institutions est de former des individus qui puissent, à titre personnel être des agents de communion sur toutes les lignes de rupture et travailler activement à la création d’une société nouvelle en chacun de ces milieux.
Nous avons besoin, pour cela, de nous sensibiliser encore beaucoup plus aux problèmes sociaux et politiques, et d’analyser les mécanismes d’exploitation de notre société de consommation, et de continuer à faire émerger une société plus humaine. Avec quelle facilité ne concédons-nous pas des absolutions générales à tout notre système d’exploitation capitaliste, alors que nous condamnons hâtivement et sans retour tout ce que nous pouvons de près ou de loin, affubler de l’étiquette de « socialiste » ou de «communiste ».
Pour nous aider dans cette sensibilisation; il nous faudra rapatrier nos prophètes. En effet, un bon nombre de nos frères et soeurs qui se sont engagés auprès des défavorisés dans des luttes de libération ont dû le faire au prix d’une marginalisation douloureuse. Il fut un temps où on les marginalisait par une attitude négative et agressive; maintenant on le fait plutôt en leur vouant parfois une sorte de culte. Dans l’un et l’autre cas nous nous préservons, en les tenant dans la marge, de leur interpellation.
Si nous leur permettons de fermenter en notre propre pâte, ils nous feront entendre la «clameur des pauvres » de chez nous. Trop parmi nous ne croient pas réellement à l’existence de la pauvreté au Québec! Ils nous sensibiliseront aussi au caractère parfois ambigu, parfois nettement antiévangélique de certains investissements en capitaux et de certaines constructions religieuses. Il y aurait beaucoup à dire sur le « syndrome de construction» qui commence à se manifester de nouveau dans l’Église au Québec, après une période de ventes et de démolition.
Un leadership rénové
Nous aimerions, en guise de conclusion, signaler quelques grandes lignes dans lesquelles devraient se réinventer un leadership pour la vie religieuse d’aujourd’hui. La vie religieuse ne détient évidemment pas le monopole de ..la crise du leadership, qui est plutôt un phénomène caractéristique de toute notre société moderne. Mais les religieux n’auraient-ils pas une contribution propre à apporter dans la solution de cette crise?
Nous avons besoin de leaders prophétiques qui ne craignent pas de vivre en leur vie personnelle la tension connaturelle à l’Église entre charisme et institution. Cela veut dire des leaders qui, tout en remplissant une fonction au sein du peuple de Dieu, refusent de s’identifier à cette fonction et, restant personnellement ouverts au souffle de l’Esprit, sont capables de communiquer une vision, d’ouvrir des voies nouvelles ou de confirmer dans leur mission ceux qui sont appelés à en ouvrir. De tels responsables de communautés seront moins soucieux du maintien des institutions dont ils ont la charge que de la réévaluation constante de la géographie de nos investissements en énergie. Dans la vie religieuse comme ailleurs, la « crise d’énergie » n’en est pas une de disponibilité mais de juste répartition.
Nous désirons donc un leadership qui soit orienté vers la personne plus que vers l’administration d’institutions et l’application de décisions des Chapitres. Un tel leadership se consacrera à susciter et encourager le dynamisme et la créativité des jeunes religieux. Il verra aussi à empêcher que la grande masse des religieux du « moyen âge » n’endorment leurs énergies dans l’identification à des fonctions ou à des services, Enfin, il continuera d’interpeller ceux et celles du « troisième âge » à la mission, bien au-delà du seuil de la « retraite». Nous croyons qu’un dynamisme missionnaire de grande valeur se sclérose chez nous alors que plusieurs pourraient facilement continuer à être des témoins de l’Évangile au coeur du peuple de Dieu, même lorsque les forces physiques ne permettent plus un « travail » apostolique ou professionnel.
Enfin, de la vie et de l’enseignement de nos leaders nous attendons un appel à l’intériorité. Car, au-delà de nos engagements sociaux, de la chaude intimité de nos réunions communautaires et de l’envoûtement de nos assemblées charismatiques, c’est dans l’adoration que nous percevons le sens ultime de notre espérance.
Jacques Bélanger, o f m. cap.
4373, ave de l’Esplanade
Montréal, Qué.
Édith Blais, s.s.j.
560, chemin Ste-Foy
Québec, Qué.
Claire Dumouchel, s.c.i.m.
1150, chemin Ste-Foy
Québec, Qué.
Armand Veilleux, o.c.s.o.
Abbaye cistercienne
Mistassini, Qué.
POUR UNE ADORATION
À TROIS DIMENSIONS
Nous désirons poursuivre la réflexion que nous avions commencée dans La Vie des communautés religieuses, février 1977, sous le titre: «Rendre compte de notre espérance». Nous y affirmions notre espérance au-delà de tous nos désespoirs et notre foi en la vie au-delà de toutes nos désillusions et nos morts. Nous soulignions aussi l’importance d’avoir le courage d’assumer une liberté créatrice, d’affronter nos conflits et de réinventer un type de leadership pour notre temps. Enfin, nous terminions en affirmant la priorité de l’adoration, dans laquelle nous percevions le sens ultime de notre espérance.
C’est à ce point précis que nous voulons reprendre maintenant notre réflexion. Ce faisant nous répondons au désir de beaucoup d’amis qui nous ont invités à expliciter notre conception de l’adoration. Ce sujet, nous le savons, est fort difficile. Notre conviction est que la juste articulation entre foi et engagement est l’un des grands défis de l’homme contemporain. Nous ne prétendons pas, bien sûr, en présenter tous les aspects. Nous voulons d’abord montrer comment l’adoration selon l’Évangile doit assumer la globalité de l’expérience humaine et suppose une certaine écologie de la vie personnelle et communautaire. Notre réflexion s’arrêtera ensuite sur le lien entre adoration et communion, pour se porter finalement sur l’avenir de la Vie religieuse.
Assumer dans l’adoration
la globalité de l’expérience humaine
Jésus de Nazareth est à la fois l’objet, le modèle et la source de notre adoration. Le Dieu que nous adorons s’est fait homme, a assumé toutes nos limites humaines, est ressuscité et est présent en tout homme. C’est le Dieu qui nous dira un jour: «J’ai eu faim… j’ai eu soif… j’étais un étranger… j’étais prisonnier… Ce que vous avez fait — ou ce que vous n’avez pas fait – au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait – ou que vous ne l’avez pas fait» (cf. Mt. 25, 31-46). À sa suite et à son exemple, nous voulons embrasser dans le champ de notre adoration la globalité de l’être et de l’existence humaine. L’adoration dont nous parlons englobe dans son regard non seulement Dieu dans sa transcendance, mais aussi l’image de Dieu au sein du cosmos et au coeur de tout homme, quel qu’il soit. Elle sait, en particulier, contempler la présence du Dieu souffrant dans les victimes des situations de péché social collectif qui caractérisent le monde où nous vivons.
L’adoration ne peut être dans la vie d’un homme un moment isolé, une sorte de parenthèse. Elle est non seulement un acte en passant, mais bien une façon d’être et de vivre. Elle est l’attitude de celui qui sait demeurer et durer avec le Père aussi bien qu’avec ses frères, et en particulier avec ceux que Jésus appelle affectueusement les «petits» de ce monde. Elle est rencontre de Dieu face à face, comme elle est sa rencontre dans l’histoire, à travers les méandres de notre quotidien. L’adorateur «en esprit et en vérité», dont parle Jésus, sait adorer aussi bien à l’église qu’à l’usine, la Bible ou le journal à la main, sur la place publique ou dans le silence de sa chambre.
Dans ce regard levé vers le Père et tourné vers les frères et vers la créature, s’expriment les deux premières dimensions de l’adoration. Une troisième dimension est tout aussi essentielle; c’est la rentrée en soi-même, en son propre cœur. L’adoration se vit au long d’un cheminement personnel qui se fait souvent dans le brouillard et qui implique une grande dose de solitude. Nous ne mésestimons certes pas l’importance de la vie communautaire et l’utilité que peuvent avoir les grandes manifestations spirituelles de masse, à cause de leur valeur symbolique de témoignage et d’entraînement. Il reste cependant que de longues étapes du voyage vers la découverte de la face du Dieu vivant ne peuvent s’accomplir que par le pélerin solitaire. Et ce pélerinage ne peut se réaliser qu’à certaines conditions.
L’écologie d’une vie d’adoration
Il nous faut reconnaître que la somme considérable de «temps forts», d’oraison, de retraites ainsi que de sessions de prière auxquels s’adonnent religieux et religieuses, ne produisent pas toujours les résultats qu’ils en attendent. La raison en est peut-être que l’on oublie parfois que l’adoration ne peut se réaliser sans une incessante conversion personnelle et communautaire. Pour que l’Esprit puisse agir en nos vies personnelles et en nos groupes communautaires, il nous faut d’abord y faire la vérité et y opérer une purification.
Nous vivons dans une société athée, qui courtise le dieu du développement économique, et à l’intérieur de structures sociales qui ne respectent souvent pas l’image de Dieu en l’homme. C’est un des domaines où l’exigence de conversion se fait sentir de façon plus pressante de nos jours. Nous sommes tous plus ou moins compromis, de par nos styles mêmes de vie, avec le système ambiant. Cette situation ne peut sans doute pas être totalement évitée. Mais il y a un seuil de compromission avec le pouvoir, avec Mammon et surtout avec l’injustice collective, au-delà duquel l’adoration n’est vraiment plus possible. Passé ce seuil, sessions, retraites, etc., perdent leur efficacité.
Face à bien des situations collectives, les exigences de nos engagements religieux, en particulier celui de la pauvreté, demandent que nous «prenions le maquis», c’est-à-dire que nous nous désolidarisions de la société ambiante. En d’autres pays, les religieux y sont acculés par des dictatures d’extrême droite ou d’extrême gauche, par des pouvoirs militaires soi-disant chrétiens ou par des régimes anti-cléricaux. Chez-nous, même si notre système social ne nous y pousse pas, notre complicité étant nécessaire à son maintien, la logique même de la fidélité à nos engagements exige que nous relevions le défi de cette désolidarisation. Attendrons-nous d’y être acculés?…
Un retour ambigu au spirituel
Dans la plupart des communautés religieuses au Québec l’accent a été mis fortement, au cours des dernières années, sur le ressourcement spirituel. Nous discernons en cela une action de l’Esprit Saint et nous nous en réjouissons de tout coeur Mais nous craignons aussi qu’il y ait une disproportion parfois entre le ressourcement et le «débit», et qu’une forme de spiritualisation à une seule dimension ne rompe l’équilibre évangélique entre spiritualité et engagement. Nous croyons à l’adoration qui se donne des mains pour la construction de la Cité des hommes et de la Cité de Dieu. Même les religieux contemplatifs ne peuvent se fermer à une certaine conscience sociale. C’est aux époques où les moines ont été le plus authentiquement contemplatifs qu’ils ont le plus activement contribué par leur vie même à l’élaboration des grandes cultures occidentales. Ce n’est pas pour rien que Paul VI a proclamé saint Benoît patron de l’Europe.
Pour que le retour au spirituel que nous constatons dans nos communautés porte des fruits, il est important qu’il se développe non seulement dans une ligne de transcendance, mais aussi dans la ligne horizontale de l’engagement comme dans celle de l’approfondissement personnel. Des nuances importantes d’accentuation sont possibles, soit d’une communauté à l’autre, soit entre les divers membres d’une même communauté, ou encore au cours des étapes successives de la vie d’une personne. L’une ou l’autre des trois dimensions de l’adoration peut être privilégiée, tour à tour, selon la mission de chaque personne ou de chaque groupe. Il serait toutefois illusoire de prétendre vivre une authentique adoration en négligeant l’une de ses dimensions.
Quiconque veut de nos jours mettre sur pied un groupe de prière ou une maison de prière reçoit heureusement l’encouragement nécessaire. Tout un mouvement le pousse d’ailleurs en ce sens et le porte. Mais les membres de nos communautés qui s’efforcent de relever le défi de vivre une authentique adoration au sein d’un engagement pour la justice auprès des défavorisés ont encore plus besoin de l’appui et de la compréhension de leur communauté, car ils doivent en général ramer à contre courant. Il n’y a vraiment pas d’encombrement du côté de cet engagement. De plus les erreurs et les échecs sont plus visibles et plus facilement identifiables en ce domaine que dans celui de la prière! Et il nous est toujours difficile d’admettre que, depuis la Croix, l’échec fait partie de la vie chrétienne.
Adoration et communion
Le cheminement personnel vers la profondeur de notre être, dont nous avons parlé plus haut comme étant une dimension essentielle de l’adoration, exige une qualité de vie qui doit jaillir de la conscience de la mission personnelle. Mais cette conscience ne se développe normalement qu’au sein d’une authentique vie communautaire. Nous avons besoin aujourd’hui de communautés qui soient non une prolongation de la famille ou de l’école, ni des communautés-seins-maternels, mais des lieux de partage pour personnes adultes poursuivant en communion les unes avec les autres un cheminement «unique» et un engagement apostolique dans la ligne de leur mission personnelle.
La réalité fondamentale de la vie religieuse, comme d’ailleurs de toute vie chrétienne, est celle de la communion avec Dieu et avec les hommes. «Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie – nous dit saint Jean – nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ» (I Jean, 1,1-3). Cette communion a une valeur absolue. C’est en elle que les personnes trouvent leur maturité totale. Mais son incarnation en tel groupe communautaire et en telle forme de communauté demeure toujours relative. Reconnaître ce caractère relatif de nos institutions est important, si l’on veut, malgré les frustrations inévitables, en porter sereinement les ambiguïtés et accepter, en certains cas, leur caducité.
De tous nos rassemblements communautaires l’Eucharistie demeure la source et le modèle. Il nous semble capital de lui conserver et au besoin de lui redonner toute son importance, à notre époque où tant de modes de regroupement communautaire sont remis – ou devraient être remis – en question. L’Eucharistie est le point de jonction des trois dimensions de l’adoration: rencontre de la Personne du Verbe incarné et, en Lui, du Père et de l’Esprit (ligne de la transcendance); rencontre de nos frères (ligne de l’engagement) et rencontre de nousmêmes en eux et en Dieu (ligne de l’approfondissement). Nous y puisons la force de nous accepter mutuellement, avec notre diversité et notre péché. Ce sacrement nous rappelle d’ailleurs comment le Christ a lui-même assumé les limites de l’existence humaine. Même le pain et le vin, qui sont transformés au corps et au sang du Christ au cours de cette célébration, expriment toutes ces réalités. Avant de parvenir à l’autel, ces éléments, fruit d’un travail d’hommes, ont été vendus, achetés, trafiqués, et sont souvent marqués au sceau de l’exploitation et de l’injustice. La célébration de l’Eucharistie accueille toutes les dimensions de l’existence humaine; elle ne peut se concilier avec une adoration désincarnée.
L’avenir de la vie religieuse
Appliquer à la vie religieuse tout ce que nous venons de dire est, nous en sommes conscients, lourd de conséquences. Cela ne peut se réaliser sans une rénovation profonde des formes de vie religieuse. De quelle vie religieuse? En pensant à l’avenir il nous faut penser à la fois à court et à long terme. À court terme, il y a l’avenir que les membres actuels de nos communautés ont à se donner pour être fidèles à euxmêmes et à leur mission, compte tenu de leur formation, de leur âge, de leurs possibilités et de leurs limites. À long terme, il y a l’avenir de la vie religieuse comme telle, c’est-à-dire les diverses formes qu’elle pourra ou devra prendre, et dont certaines se dessinent déjà aussi bien au dehors qu’au dedans des formes canoniques actuelles.
C’est en référence à cette vision à long terme que, dans notre article de l’an dernier, nous parlions de la nécessité pour l’Église et pour la vie religieuse, d’accepter de passer par la mort. Mais attention! Toute mort n’est pas mort pascale. Celle-ci est le passage à une vie nouvelle à travers la conversion. Il y a aussi une autre mort qui est simple décomposition de ce qui ne porte plus de vie, Tout comme il nous faut constamment assumer la mort pascale, de même il nous faut avoir l’humilité de reconnaître la désintégration de ce qui est caduc.
La mort pascale est celle de qui consent à se dépouiller de tout ce qui empêche d’être vraiment libre. Il en coûte de se laisser libérer et nous n’avons souvent pas le courage d’en payer le prix. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce passage de l’Évangile (Mt. 8, 28-34) où Jésus, arrivant au pays des Gadaréniens, y délivre deux démoniaques qui étaient «des êtres si sauvages que nul ne pouvait passer par ce chemin». Jésus en chasse les démons qui entrent dans un troupeau de porcs lesquels se précipitent dans la mer. Les gens de la ville viennent alors supplier Jésus de quitter leur territoire. Ils préfèrent sauver leurs porcs plutôt que de connaître la libération. N’est-ce pas notre cas? Nous sommes souvent occupés à sauver nos possessions (nos porcs!) et nous passons à côté des véritables libérations.
Autant il faut être réalistes et compréhensifs dans nos actions à court terme, autant il faut savoir être courageux et «visionnaires» dans une planification à long terme. Ne faut-il pas reconnaître l’action de l’Esprit suscitant une vie religieuse nouvelle en dehors ou en marge de nos communautés, tout en demeurant ouverts à son action rénovatrice au sein de celles-ci. On parle facilement de nos jours d’une «Nouvelle Pentecôte». De fait, bien des vies individuelles ont été transformées par l’Esprit de Dieu. Nous attendons désormais une Pentecôte communautaire qui fasse- de nos communautés un lieu où les trois dimensions de l’adoration puissent se vivre dans l’harmonie et la complémentarité.
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560, chemin Ste-Foy Edith Blais, s.s.j,
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