Le quatuor évangélique est-il porteur de cette vérité que Ponce Pilate renvoyait dans l’insignifiance avec un désinvolte scepticisme ? Et quel rapport ce récit d’événements incontestablement situés dans le temps entretient-il avec le scrupuleux idéal de la recherche historique ?

Publié le 15 septembre 2025 
par Garrigues et Sentiers

Le hasard a fait de nous des chrétiens ; si nous le sommes restés dans une société républicaine c’est que nous l’avons voulu. Ce choix nous place face à un repère fondamental, le récit évangélique qui couronne pour nous l’énigmatique et polymorphe bloc biblique, pour s’instaurer comme son aboutissement.

Deux caractères de ce récit peuvent retenir notre attention : il est daté et se donne comme historique ; il relate la vie d’un homme en étroit rapport (pouvant tendre jusqu’à la fusion) avec Dieu qu’il appelle son père, et consigne ses actions et les paroles qu’il a destinées, non pas à nous, mais à un nombre restreint de ses contemporains, qu’il a choisis ou à qui il a consenti à s’adresser, toujours en parole et sans aucun écrit de sa main. Ces faits nous confrontent à deux questions : ce récit est-il historique et selon quels critères ; renferme-t-il des prescriptions qui nous seraient destinées et que nous serions appelé(e)s à mettre en pratique, faute de quoi nous serions passibles de châtiments éternels et effroyables ?

Un récit historique ?

Le récit historique se donne pour but de produire une représentation du passé la plus voisine possible de ce qu’il a été. Que son but ultime soit chimérique n’enlève rien à l’exigence qui s’impose à l’historien de le poursuivre après s’être armé de tout ce qui peut lui permettre de s’en rapprocher. Il le doit en cédant le moins possible à la paresse intellectuelle ou à l’exaltation d’un engagement qui lui ferait admettre comme fatals le parti-pris, la subjectivité, l’imprécision, l’erreur, la tentation du discours éloquent ou lyrique, la volonté d’écrire le roman d’une nation ou d’une cause aux dépens de la stricte exactitude, et qui pour s’excuser irait jusqu’à biffer l’existence d’une vérité historique, si inaccessible qu’elle puisse être. Ces conditions ne sont d’ailleurs pas spéciales à l’histoire et sont communes à toute entreprise de description du réel.

C’est à ce prix que le récit historique peut s’attribuer le caractère que le premier historien à pratiquer une méthode rigoureuse sur notre continent, Thucydide, lui assigne comme son idéal au début de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, sans aucunement méconnaître l’inaccessible défi qu’il représente : vouloir en faire un acquis impérissable (ktêma es aeí) parce que ses lecteurs y trouveront un inestimable profit. En voulant voir clair dans les événements passés, ils exerceront la même clairvoyance à percevoir les événements analogues que l’avenir leur réserve tant que la nature humaine sera ce qu’elle est. Et ce résultat sera atteint parce que l’historien a passé au crible d’un examen critique impitoyable ses documents et témoignages, et qu’il a refusé de céder aux agréments du merveilleux et du surnaturel en les écartant des éléments retenus.

Pas besoin d’une longue analyse pour conclure que le texte des Évangiles ne joue pas dans cette cour-là. Ce fut néanmoins la volonté de la tradition ecclésiastique de l’y imposer, et il en reste de nos jours une irritante ambiguïté. Ces Évangiles qui contiennent la parole de Dieu, quel est leur rapport avec la vérité que poursuit l’historien ? D’incontestables savants animés des convictions de Thucydide les ont ainsi abordés, parfois au risque de leur vie, mais aujourd’hui plus librement dans les États de droit. Ils aboutissent en fait à traiter les Évangiles comme un document utilisable pour leur recherche, et non comme un traité d’histoire. Et s’ils parlent abondamment de Jésus de Nazareth, de son entourage, de son époque, ils laissent hors de leur champ ce qui constitue en fait l’essentiel des Évangiles pour le chrétien. 

Non que la vérité qu’ils cherchent à cerner nous indiffère, bien au contraire. Tout ce qui peut nous faire mieux percevoir ce qu’a été l’énorme aventure, pour parler comme Péguy, du passage de Jésus sur terre et ses conséquences incalculables nous concerne au premier chef. Mais les millions d’ouvrages qu’il a suscités ne se substitueront jamais à ces quatre petits livres écrits à la va-comme-je-te-pousse dans un grec inégal qui n’était même pas leur langue par quelques inconnus aux marges explosives de l’Empire.  

C’est que même s’ils se veulent porteurs d’une vérité historique, ils sont avant tout les révélateurs de ce qu’ont ressenti à son contact ceux qui ont côtoyé Jésus et qu’ils ont décidé de nous transmettre. Et le résultat est à la fois profondément dépaysant et profondément familier, tant est grande la distance des siècles qui nous en séparent et tant est forte la permanence humaine qui les traverse.

Un texte qui porte la marque de son temps

Si le texte évangélique n’est pas un texte d’historien, il n’en est pas moins un texte qui proclame son caractère d’événement historique et qui assigne son récit à une période clairement repérée du temps. Par là il se donne, qu’il le veuille ou non, comme structuré par les représentations, les croyances, les manières de percevoir le monde qui étaient communes aux humains de leur temps et de leur lieu, et qui ne sont plus identiques aux nôtres. Sans que cela nous autorise à juger supérieurs et définitifs nos propres repères, cela interdit tout autant de poser le texte évangélique comme échappant à la relativité des opinions.

Le miraculeux et le surnaturel prennent toutes leurs aises dans le récit évangélique. Disposition naturelle aux esprits d’une époque où la nuit était vraiment noire, amplification des récits passant de bouche en oreille, pieuses roublardises pour convaincre au prix d’une entorse à la vérité pour une cause qui est encore plus vraie qu’elle, que sais-je ? Mais ce qui a été voulu comme preuve irréfutable est devenu aujourd’hui un obstacle à l’adhésion, hormis chez ceux qui réussissent à faire taire leur lucidité pour préserver un rêve dans la chaude protection d’une fraternité charismatique. Et le non-dit qui laisse subsister la confusion entre la mythologie et la foi dans la parole des Églises est un poison mortel qui a déjà si lourdement entamé leur emprise sur le monde, ce qui ne serait pas à déplorer s’il n’entraînait pas en même temps la disqualification de l’Évangile lui-même.

Jésus n’a jamais exercé la moindre contrainte sur ceux qui l’ont approché, au rebours de tant de guides religieux appuyés sur un pouvoir temporel ou habiles à manipuler les consciences. Tout au plus il appelle ceux qu’il sait prêts à le suivre, et quand ils reculent devant le grand saut comme le jeune homme riche, il ne leur jette aucun anathème. Certes, la voie qu’il propose pour le salut est rude, et ses rugueuses paroles sont bien loin des aménités du peace and love. Mais le caractère même de récit qui définit le texte évangélique le différencie radicalement de tout écrit de nature métaphysique, morale ou religieuse qui vise à édicter des règles de vie aux fidèles, voire à l’humanité entière en les imposant s’il le faut par la violence, et en sanctionnant leurs manquements par les pires châtiments temporels. Bien des pouvoirs religieux ou séculiers au cours des âges ont agi de cette manière, et on ne sait que trop que beaucoup l’ont fait au nom de l’Évangile. Mais rien de tel n’a été fait ni encouragé ni relaté dans l’ekklesía de Jésus ni autour d’elle pendant sa vie terrestre.

Surtout, un texte émancipateur

Comme Thucydide lui-même le dit en parlant de son projet, le ktêma es aeí qu’il veut bâtir a été voulu comme un repère fiable pour que les générations nouvelles s’y réfèrent, non pour prophétiser l’avenir ou y trouver des prescriptions, mais pour faire le choix de leurs décisions en étant éclairés par la vision la plus exacte possible du récit de l’historien. Le chrétien qui s’affronte au texte évangélique sait qu’il n’est pas un traité d’histoire. Néanmoins il dispose avec lui d’un corpus de référence par rapport auquel il est libre de déterminer sa foi et sa conduite. Les deux attitudes ont une analogie foncière. Elles diffèrent par la nature de ce que chacun va chercher dans l’une et l’autre.

Le chrétien y cherche comment ceux qui ont approché Jésus ont vécu ce contact avec celui qui plus que tout autre homme a proclamé l’exclusivité du commandement d’amour aux dépens de toute loi, sans abolir celle qu’Israël avait cherchée à tâtons, parce qu’elle en était une approche. Mais il faut qu’en chacun de nous chaque parole de l’ Évangile passe au tribunal de notre conscience avant de devenir notre choix. Bien loin d’être un geste d’orgueil, c’est une marque d’humilité que de nous soumettre à ce que Rousseau appelle si justement l’instinct divin qui rend l’homme semblable à Dieu : peut-être la plus convaincante preuve de l’intuition biblique qui proclame que Dieu a fait l’homme à son image, en semant jusque dans le pire d’entre nous cette immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, qu’il lui faudra toute la puissance de sa mauvaise foi pour faire taire.

Derrière l’emphase fleurie chère à son siècle, les paroles de Rousseau touchent au cœur de la cible. La conscience chrétienne choisit le texte évangélique pour repère et non pour code civil ni pénal. Et ce texte ne cache pas ses origines humaines : nullement dicté par des anges, impossible synthèse de quatre récits différents et parfois discordants, péniblement compilés dans un humble milieu dont le chef avoue qu’il a renié son maître pour s’exempter du risque suprême.

Ces fragilités du texte évangélique, bien loin d’entamer la conviction qui a été la nôtre quand nous avons voulu en faire notre repère majeur, nous libèrent d’une lecture intégriste et nous immunise contre toute tentation fondamentaliste. Les accueillir nous permet d’affirmer le rôle déterminant des Évangiles dans le refus de toutes les cléricatures et de les instaurer pleinement dans leur statut émancipateur.

Alain Barthélemy-Vigouroux

Publié dans Réflexions en chemin