Dans l’article publié le 5 décembre dernier pour fêter le vingtième anniversaire de notre blog, nous vous avions annoncé, amis lecteurs, l’ouverture d’un dossier participatif sur le thème « Rendre compte de l’Espérance qui est en nous. »
Quelle meilleure date que le premier jour d’un Nouvel An pour verser à ce dossier une première contribution due à Christiane Giraud-Barra, qui est membre de notre comité de rédaction et alimente régulièrement notre blog par des articles dont le dernier était en forme de conte de Noël ?


Publié le 1 janvier 2026
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La problématique  

Vous connaissez cette expression des médias, très utilisée pour rendre compte des faits et gestes du président américain Donald Trump : « Y-a-t-il un adulte dans la pièce ? », la pièce étant la Maison Blanche, car autant sur la forme que sur leur contenu les décisions de D.T. sont décousues, pulsionnelles et changeantes. En ce qui concerne le conflit majeur entre la Russie et l’Ukraine, D.T. dit tout et son contraire mais dans les grandes lignes, il renie les accords traditionnels d’alliance entre l’Europe et les USA et s’aligne sur les positions russes.

La Russie de Poutine n’a pas envahi l’Ukraine, l’Ukraine doit capituler et rétrocéder à la Russie les territoires qu’elle revendique. Ses propos sont exprimés avec arrogance, voire grossièreté ! Réponse à une demande des dirigeants européens d’une rencontre sur le sujet :« Je n’ai pas de temps à perdre » et personne n’a oublié la scène mémorable dans le bureau ovale d’humiliation publique du président ukrainien Zelenski.

Les Européens, comme l’entourage de D.T., font preuve de soumission vis-à-vis de cet homme et ils n’osent pas répliquer fermement, craignant des décisions à leur encontre, ce qui donne une impression pénible de servilité.

Nous n’avons pas besoin d’être expert en politique internationale pour savoir que les conditions de paix russes condamnent l’Ukraine à subir un châtiment punitif (enlèvements d’enfants, viols des femmes, hommes assassinés, villes rasées…) mais le gouvernement de D.T. n’en a cure, il se rallie aux conditions de paix de Poutine.

L’affaire Epstein ou la déchéance des élites

Pour nous éclairer sur les considérations morales des décisions politiques américaines actuelles, arrêtons-nous sur « l’affaire Epstein » et son retentissement populaire.

Vous me dire : « Quels peuvent être les liens entre une affaire de pédo-criminalité et des décisions politiques internationales ? » Partons du principe reconnu que dans nos démocraties les dirigeants prennent des décisions en accord avec la majorité de leurs électeurs. D.T. a été élu démocratiquement comme président des E.-U. pour appliquer une politique populiste c’est-à-dire pour aller à l’essentiel : une variante identitaire du sentiment patriotique basée sur le racisme anti-immigré. Ce qu’il a appliqué avec zèle et avec l’appui de sa base Maga, mais un vers inattendu s’est glissé dans la relation entre le président et son électorat : l’affaire Epstein.

Loin d’être un fait divers, elle mérite d’être analysée comme phénomène politique. Les milliers de messages rendus publics et que des journalistes épluchent attentivement (1), reflètent une classe de possédants unis dans la défense de leurs intérêts propres, indifférents au sort de la population, et utilisant la gouvernance comme un moyen d’enrichissement et de pouvoir. Et peu importe que l’on soit républicain ou démocrate, ce qui compte est l’appartenance au réseau des puissants, et nous attirons votre attention : leur dépravation sexuelle, à leurs yeux simple divertissement, révèle leur « qualité intrinsèque » : l’absence de conscience morale (2).

Des noms sortent progressivement d’anciens présidents, de banquiers, d’universitaires, de scientifiques, d’artistes et nous ne sommes pas au bout de l’information… Qu’Epstein ait transformé son île paradisiaque et ses appartements à New York, Paris, en bagne sexuel pour des centaines de jeunes filles, socialement défavorisées, très proches de la base Maga, ne représente pas un fleuve de « faits divers » mais bel et bien un cercle de l’Enfer de Dante. Ce que le journaliste appelle pudiquement « une élite qui a perdu pied », nous la désignons comme une élite de prédateurs, sans foi ni loi, qui mène leur nation à la ruine et au chaos. Donald Trump ? Un nom parmi d’autres que la justice définit comme des pédo-criminels. S’il est consternant de constater qu’un réseau de dirigeants qui gouverne l’une des plus grandes démocraties se pervertit dans l’affairisme, la cupidité et la maltraitance humaine et se protège contre les investigations judiciaires, devons-nous perdre tout espoir dans cette démocratie dans un contexte international où ce modèle « populiste » a tendance à se généraliser ?

Des raisons inattendues d’espérer

Outre les contre-pouvoirs institutionnels, l’opposition démocrate, et le fait qu’au sein des élites il n’y a pas que des personnes corrompues, nous voudrions insister sur le rôle inattendu joué par les plaintes des victimes et par les prises de position publique du pape Léon XIV

  1. Des jeunes filles, des femmes victimes ont trouvé dans la souffrance de leurs sévices et de leur humiliation, le courage de porter plainte contre les puissants. Ces témoignages ébranlent la base Maga et l’ensemble de la population américaine. Ils rappellent en arrière-plan l’enjeu de la question de confiance entre un président et sa population. Avec la perte de confiance, c’est non seulement le lien entre le président et sa base électorale mais aussi les institutions démocratiques qui perdent en légitimité.
  2. Il y a un adulte dans la pièce !

Cet adulte s’appelle Léon XIV : avec son style clair et ferme il rappelle les orientations que doit suivre la politique américaine pour une paix JUSTE entre la Russie et l’Ukraine : ne pas abandonner l’alliance traditionnelle entre l’Europe et les Etats-Unis « Il n’est pas réaliste d’exclure l’Europe des accords de paix (…) une alliance essentielle aujourd’hui et pour l’avenir (…) la guerre est en Europe et je pense que l’Europe doit faire partie des garanties de sécurité que l’on recherche aujourd’hui et pour l’avenir ».

Une paix juste pour l’Ukraine signifie qu’il ne suffit pas de prononcer le mot paix car la paix peut dissimuler un réarmement, une pause avant la reprise du conflit. Ce qualificatif de juste rend compte d’un engagement qui différencie la position de Léon XIV du celle du pape précédent, le pape François. Par ailleurs le Vatican déploie une diplomatie discrète mais résolue pour ramener les enfants ukrainiens qui ont été arrachés à leur familles et déportés en Russie.

En ce début d’année 2026, alors que l’Europe est menacée, que la guerre fait signe, Léon XIV nous redonne espoir, il a dit ce qu’il faut dire, il indique le chemin à suivre… Les paroles politiques ne sont pas des vérités religieuses mais si elles se fondent sur des considérations morales inspirées de la vie sociale, elles deviennent alors des vérités vives, des vérités vivantes. À nos dirigeants d’en tirer les conséquences pour défendre nos démocraties comme un espace de confiance dans la parole politique. À nous d’apporter notre soutien à la construction permanente de cet espace démocratique.

Christiane Giraud-Barra

  1. Courrier international n°1832 du 11 au 17 décembre 2025 « Etats-Unis. Les e-mails d’Epstein montrent une élite qui a perdu pied » Anand Giridharas, The New York Times publié le 23 novembre.
  2. Pour comprendre la relation entre la conscience morale et la Politique, nous renvoyons aux Considérations morales d’Hannah Arendt, éd. Rivages poche/Petite Bibliothèque.

Publié dans Dossier participatif n° 43 Rendre compte de l’Espérance qui est en nous