
P. Manuel João, Combonien
Réflexion dominicale
du ventre de ma baleine, la SLA
Notre croix est la chaire de la Parole
Ouvrir les portes du cœur
Année C – Temps Ordinaire – 7e dimanche
Luc 6,27-38 : « Moi, je vous dis : aimez vos ennemis »
L’Évangile de ce dimanche poursuit celui des béatitudes du « discours de la plaine » de saint Luc (Lc 6,17-49). Jésus indique quelle doit être la conduite de ses disciples. Le résumé du message de Jésus est : « Aimez vos ennemis ». Il s’agit d’un des textes les plus bouleversants de l’Évangile, qui exige une subversion radicale de nos réactions instinctives et de nos comportements sociaux.
Dans ce texte, Jésus utilise pas moins de seize impératifs. Ses paroles, toutefois, ne constituent pas une nouvelle législation, mais doivent être relues à la lumière des béatitudes. Ce sont des paroles de sagesse divine qui nous conduisent au cœur même de Dieu. Jésus – aussi paradoxal que cela puisse paraître – nous livre la clé d’accès aux béatitudes.
L’histoire du salut et l’existence chrétienne sont un chemin, un processus de passage de l’ordre de la justice (« œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » : Exode 21,24) à celui de la grâce (« Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » : Lc 6,36). Il s’agit d’un passage de la logique rétributive à la logique de la gratuité, un changement radical que Jésus propose à ses disciples. Saint Paul, dans la deuxième lecture (1 Corinthiens 15,45-49), présente ce processus comme le passage du « premier Adam » au « dernier Adam », de l’homme terrestre à l’homme céleste.
Les vagues de l’Amour divin
Le discours de Jésus progresse en quatre vagues successives, marquées par quatre impératifs chacune. Il s’agit de l’Amour de Dieu qui veut couvrir toute la terre, un tsunami divin, nous impliquant dans cette aventure.
1. La première vague de départ est composée de quatre impératifs adressés aux disciples :
« À vous qui écoutez, je dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent ».
Le verbe employé ici pour « aimer » n’est pas le verbe grec philein (être ami, c’est-à-dire un amour d’amitié, de réciprocité), mais agapan (aimer d’un amour totalement gratuit). Cet amour se traduit par le fait de faire du bien, bénir et prier pour la personne qui nous est ennemie.
2. Une deuxième vague suit avec quatre exemples concrets, à la deuxième personne du singulier, pour rendre le discours plus direct et impliquant : tendre l’autre joue à celui qui frappe, ne pas refuser la tunique au voleur, donner à quiconque demande, ne pas réclamer ses biens en retour.
Il ne s’agit pas d’appliquer ces comportements de manière mécanique ni de renoncer à ses droits, mais de ne pas répondre au mal par le mal et de renoncer à la violence. Cela exige du discernement pour savoir comment se comporter dans chaque situation particulière d’injustice subie. Il s’agit de vaincre le mal par le bien : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Romains 12,14-21).
3. Au centre du discours de Jésus, nous trouvons la fameuse « règle d’or » : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le aussi pour eux ».
Jésus en donne quatre motivations : trois négatives et une positive.
Trois négatives : quelle grâce, quelle beauté, quelle bonté, quelle gratuité y a-t-il… si vous aimez ceux qui vous aiment ? Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien ? Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir ? Tout le monde en est capable !
Jésus ajoute une quatrième motivation positive : « Aimez plutôt vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour, et votre récompense sera grande et vous serez fils du Très-Haut ».
4. Le passage se conclut par l’invitation à « être miséricordieux, comme le Père est miséricordieux », et nous offre quatre autres recommandations pour nous rendre semblables à Dieu : deux négatives et deux positives : ne jugez pas et ne condamnez pas ! Pardonnez et donnez !
Quelle loi gouverne notre vie ?
« Œil pour œil, dent pour dent » ? Cette maxime nous semble barbare et cruelle, et nous dirions aujourd’hui que personne ne songerait à l’appliquer. Mais est-ce vraiment vrai ?! Certes, nous ne tuerions pas quelqu’un de nos mains, mais par nos paroles… nous pourrions l’entraîner dans la boue ! Ou encore, nourrir en nous le désir de nous venger ! Ou le rendre méprisable par notre indifférence ! Ou même cultiver la haine dans notre cœur et effacer cette personne de notre vie !
En réalité, le cœur de l’homme n’a pas changé : il est juste devenu plus subtil et raffiné ! La loi du talion est encore celle qui régit souvent nos relations, risquant même de nous faire tomber dans la tentation d’instrumentaliser Dieu pour justifier notre violence. Un exemple frappant est ce qui se passe tout près de nous, dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Il est bien vrai ce qu’affirmait le philosophe et croyant juif Martin Buber : « Le nom de Dieu est le nom le plus ensanglanté de toute la terre ! »
Aimer l’ennemi ?
« Eh bien, je n’ai pas d’ennemis ! », entend-on souvent dire. En réalité, nous nous fabriquons des ennemis chaque jour. Une véritable chaîne de montage. Les oreilles entendent une nouvelle (mauvaise) ou les yeux voient une image (désagréable), la pensée l’analyse, l’imagination la grossit, le jugement prononce sa sentence et le cœur réagit en conséquence… Nous devenons des juges impitoyables. Et qu’il est difficile de démonter ce mécanisme ! Une vigilance constante est nécessaire. Saint Augustin dit : « La colère est une paille, la haine est une poutre. Mais alimente la paille, et elle deviendra une poutre ! »
Libérer les prisonniers !
Dans son discours programmatique, Jésus affirme avoir été envoyé « pour proclamer aux captifs la libération, pour libérer les opprimés, pour proclamer l’année de grâce du Seigneur » (Luc 4,18-19). Les prisons qui tiennent une grande partie de l’humanité en esclavage sont nombreuses, mais notre cœur ne serait-il pas lui aussi devenu une prison ? Trop souvent, dans les recoins les plus sombres de notre âme, nous avons enfermé de nombreuses personnes, les condamnant selon la loi « œil pour œil, dent pour dent ». L’occasion du Jubilé est un kairos de grâce, le moment propice pour ouvrir en grand les portes du cœur !
P. Manuel João Pereira Correia, mccj