Fête de la Sainte Famille – Année C
Luc 2, 41-52


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1ère lecture « Samuel demeurera à la disposition du Seigneur tous les jours de sa vie…
1 S 1, 20-22.24-28

Psaume Heureux les habitants de ta maison, Seigneur ! Ps 83 (84), 2-3, 5-6…
2ème lecture « Nous sommes appelés enfants de Dieu – et nous le sommes »
1 Jn 3, 1-2.21-24

Évangile « Les parents de Jésus le trouvèrent au milieu des docteurs de la Loi …
Lc 2, 41-52

Depuis des siècles, on répète que la famille est le lieu, le milieu, où l’homme venant au monde apprend l’amour, en fait l’expérience. L’enfant est en effet le fruit de l’amour et en devient l’objet, à travers les soins qu’il reçoit. Tout aussi important est le spectacle de l’amour mutuel de ses parents. C’est du moins ce qui devrait se passer. Sans parler des couples où l’enfant n’est pas désiré mais simplement toléré, l’amour peut prendre des formes perverses. Parfois, l’enfant est une sorte de nounours perfectionné, d’autres fois il est l’objet de tendresse et de caresses excessives qui l’empêchent de devenir lui-même. Passons sur les cas d’inceste. L’amour peut facilement devenir volonté de posséder l’autre au lieu d’être don de soi. En d’autres termes, il peut se pervertir en son contraire.

Méfions-nous des possessifs : “mon” mari, “ma” femme, “mes” enfants. L’une des formes les plus courantes de la perversion possessive est la volonté que l’autre corresponde à l’idée que l’on se fait de ce qu’il devrait être. Après l’euphorie des fiançailles, il ou elle n’est pas comme je l’imaginais, comme je le voudrais. Permettre à l’autre d’être soi-même, tel est le premier pas de l’amour. Appelons cela le respect, en lequel pourra naître et grandir la volonté que le conjoint, ou l’enfant, ou l’ami atteigne son accomplissement. Sollicitude et complicité. Le sentiment, si sentiment il y a, viendra se greffer sur tout ce qui sera accompli dans ce but.

La “sainte famille”

L’image que nous nous faisons de la sainteté en général, et de la sainteté de la famille de Jésus en particulier, demande quelque mise au point. On pense impeccabilité, perfection, gentillesse, pas d’histoires, pas de problèmes. En fait, si la famille de Jésus est nécessairement imitable en ce qui concerne les attitudes profondes de chacun, les évangiles nous la présentent comme une famille à histoires, très atypique. Un projet de rupture de fiançailles, un accouchement en voyage et dans la précarité, une fuite précipitée à l’étranger, un enfant qui fait une fugue au seuil de l’adolescence… Remarquons que nos textes ne nous disent pas grand-chose sur les relations entretenues par les membres de cette famille. Aucune parole entre Marie et Joseph, ni entre Joseph et Jésus. Entre Marie et Jésus, seuls les reproches mutuels de l’évangile du jour nous sont rapportés. Nous apprenons seulement que Jésus “leur était soumis”.

Plusieurs fois, Luc parle de stupéfaction ou d’émerveillement éprouvés par les parents à propos de l’enfant : il reste pour eux un mystère. Parfois, ce sont des étrangers qui leur révèlent quelque chose sur Jésus, par exemple les bergers, Syméon ou la prophétesse Anne. Littéralement, Jésus leur échappe ou, si l’on veut, les dépasse. Peut-être avons-nous à apprendre que nos enfants sont toujours, pour une part, des inconnus, des étrangers que nous avons à adopter, à accueillir dans un amour qui renonce à les enfermer dans nos présupposés et nos ambitions.

Jésus toujours ailleurs

Dans la famille de Jésus, personne n’appartient à personne et c’est cela qui la rend exemplaire. Joseph est “l’homme aux songes”, comme son homonyme du livre de la Genèse. Lui aussi trouvera son salut et celui des siens en Égypte et ils referont la route de l’Exode (cf. Matthieu 2,14-15). Il prend ses consignes directement de Dieu. C’est là son secret, et les évangiles ne citent aucune parole de lui. Marie reçoit sa mission de l’ange. Luc répète qu’elle garde dans le secret de son cœur tout ce qui lui est donné de vivre. Quant à Jésus, Syméon l’a pris dans ses bras et a signifié aux parents que cet enfant n’est pas pour eux, mais qu’il est lumière pour éclairer les païens et pour la gloire d’Israël. Dans notre évangile, Jésus déclare qu’il se doit à l’œuvre de son Père, et “père” ne désigne plus Joseph comme au verset précédent, mais Dieu lui-même. Cette œuvre sera l’œuvre pascale, qui achèvera de l’arracher à toute prise de possession humaine et nous ouvrira la route de notre accomplissement.

En effet, nous aussi nous appartenons à un Autre, nous aussi nous sommes enfants de Dieu ; et chacun doit quitter son père et sa mère, soit en vue de son mariage qui signifie l’unité de Dieu, soit pour “épouser” le Christ (Genèse 2,24 et Éphésiens 5,31-32). En fin de compte, bien que le Christ soit réellement en nous, il est aussi toujours ailleurs, plus loin, autrement. Il est en nous pour nous faire marcher vers lui-même. Nous avons sans cesse à le chercher et à le rejoindre en l’œuvre de son Père.

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Que de niaiseries avons-nous entendues sur la “Sainte Famille” ! Que de propos édifiants ! Rendons-nous plutôt attentifs au fait que celui que nous tenons pour le Fils de Dieu a vécu, grandi, travaillé dans une famille humaine. “Né de la femme, né sous la Loi”, dit Paul (Galates 4,4). Comme tout le monde, et non parachuté du ciel. “Reconnu en tout pour un homme”, dit encore Philippiens 2,7. Une famille parmi toutes les familles, donc. Le Fils de Dieu s’est fait Fils de l’Homme. Et nous tous, fils et filles de l’homme et de la femme, nous sommes appelés à devenir en lui “enfants de Dieu”, comme nous le signale la seconde lecture. Jésus obéit donc aux constantes de la condition humaine : il grandit et il apprend (verset 52).

Mais à 12 ans, au seuil de l’adolescence, il commence à manifester sa liberté par rapport à sa famille. Certes, il rentre à Nazareth avec ses parents “et il leur était soumis” : un enfant de 12 ans n’a pas encore son autonomie, puisqu’il émarge au budget familial. Cependant, il produit un signe qui doit faire comprendre à Marie et à Joseph qu’il ne leur appartient pas, qu’au-delà de la paternité humaine (v. 48 : “ton père”), il s’enracine dans une autre paternité (“les affaires de mon Père” ou “la maison de mon Père” du v. 49). Tout l’humain qui l’a précédé et engendré s’achemine à travers lui vers un autre destin. N’en va-t-il pas de même pour tous les enfants du monde ?

Vers où va Jésus ?

Le verset 49 parle, littéralement, de “ce qui est de mon Père”. L’évangile selon Jean parlera de “l’œuvre du Père”, et cette œuvre sera l’œuvre pascale. Alors Jésus passera réellement “de ce monde à son Père”. Ce “passage” est préfiguré par l’épisode du Temple. C’est là que réside, symboliquement, le Père. Notons que notre texte est plein d’allusions pascales : d’abord Jésus est venu à Jérusalem avec ses parents pour la fête de Pâque ; de plus il est introuvable pendant trois jours, chiffre symbolique de son séjour au tombeau ; enfin il se doit à l’œuvre du Père, cette œuvre pour laquelle, dit-il en saint Jean, il est venu en ce monde, et qui n’est autre que la traversée de la mort pour le salut de tous. Remarquons que si Jésus est “perdu”, il est ensuite retrouvé, mais retrouvé autrement.

Ainsi en sera-t-il du Christ de la résurrection. En attendant, est-il vraiment le même aux yeux de ses parents ? Le texte nous dit qu’ils ne comprennent pas. Il faudra qu’intervienne la résurrection pour que tout s’éclaire, mais comprenons-nous davantage qu’eux, nous qui venons après ? Peut-être devrons-nous attendre pour cela notre propre résurrection, quand nous le verrons tel qu’il est (1 Jean 3,2). Quand nous aurons, nous aussi, suivi le même chemin. “Là où je suis, vous serez vous aussi” (Jean 14,3).

La Nouvelle Alliance et l’alliance matrimoniale

Le Nouveau Testament est très discret sur la famille. Jésus n’en parle qu’une fois, dans sa controverse avec des pharisiens à propos de la répudiation du conjoint, et c’est pour répéter Genèse 1,27 (voir Matthieu 19,3-12). On peut noter aussi quelques condamnations de l’adultère, mais de théologie proprement dite, point. Jésus ne parle du père, de la mère, des frères que pour dire qu’il faut les quitter pour le suivre, ce qui revient à redire autrement notre évangile. Paul va un peu plus loin en Éphésiens 5,21-33, où il établit une similitude entre le lien de l’homme et de la femme d’une part, du Christ et de l’Église d’autre part.

En dehors de cela, il se borne à donner des consignes morales, comme dans notre seconde lecture, visant à promouvoir la charité dans la communauté familiale telle qu’elle se présente dans la culture qui est la sienne. Ces consignes morales ne sont d’ailleurs pas sans valeur, mais elles ne suffisent pas à fonder tout ce que notre théologie a dit à propos de la famille. Ce constat négatif ne doit pas nous décourager, mais il nous laisse une certaine liberté pour réfléchir à frais nouveaux sur le statut de la famille dans les cultures qui sont désormais les nôtres. On ne pourra pas gommer, de toute façon, le sérieux de l’Alliance qui constitue le couple, figure et expression de l’Alliance de Dieu avec les hommes.

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Le mystère même de Noël n’est pas un épisode poétique de la vie de Jésus. Certes, l’imagination des hommes a donné une dimension humaine étonnante, alors que les phrases toutes simples de l’Evangile sont toutes simples. A ce point qu’on risque d’oublier ou de passer sous silence, le mystère de l’Incarnation, en cet instant de notre histoire, cette présence de Dieu, en son Fils, devenu Homme parmi les hommes.

Or cet enfant, fragile aux premiers jours, est gage d’avenir comme l’est tout enfant. Sa vie est comme toute vie, et elle le sera, un message dont il faut entendre chaque révélation .

Quand nous disons : « Dieu est avec nous, Dieu vient en puissance, Dieu vient nous prendre avec lui, » nous risquons de n’en rester qu’à des mots, qu’à des phrases sonnantes, mais parfois bien creuses. Alors regardons de plus près la vie de cette famille humaine qui s’est bâtie sur la Parole et pour la Parole de Dieu quand « le Verbe s’est fait chair. »

UNE FAMILLE EDUCATRICE.

Et là nous prenons ce terme en son sens le plus grand. Marie lui a donné un corps et son amour. C’est elle qui au travers de l’enfantement, en a fait l’homme qu’Il est. Au jour le jour de la vie familiale, le bébé, le petit enfant, l’enfant, l’adolescent, va recevoir de Marie, ce que tout être reçoit de sa mère. Le sourire de la vie, l’exemplarité du devoir à accomplir, la délicatesse dans la vie quotidienne, la réalisation de la Parole de Dieu au travers des faits et gestes d’une femme.

Joseph, le père qui adopte cet enfant avec amour, patience et sens des responsabilités, lui donne le métier de charpentier. Il lui apprend les gestes méticuleux, laborieux de l’homme qui sculpte les matériaux, les ajuste avec précision, les fait devenir utiles et beaux. Joseph lui apprend à parler aux hommes, avec les hommes. Au travers des souhaits à réaliser, au travers des discussions pour le prix du travail, au travers des impatiences du demandeur, Joseph apprend à Jésus le sens de la vie parmi les hommes.

Le soir, en famille, l’enfant, l’adolescent, le jeune homme, se retrouve avec ses parents, avec ses cousins et cousines. Ils parlent, ils se réjouissent, ils s’attristent de la mort d’un proche. Jésus partage ainsi la vie de la famille de Marie et de Joseph. Et par sa famille, la vie de tout son entourage.

C’est cela la Sainte Famille. Et non pas ce que peut laisser à penser quelque scène colorée, romantique, imaginée par des peintres au XVIIème ou XVIIIème siècle.

LA TRAME DE CETTE FAMILLE

Les paroles de saint Paul, que la lecture de ce dimanche nous propose, sont à méditer dans tout le contexte de l’Incarnation.

« Revêtez votre cœur de tendresse et bonté. » Elles sont comme un écho de la famille trinitaire : « Dieu est tendresse et miséricorde. » – « Revêtez-vous d’humilité, de douceur et de patience. » Elles sont comme un écho de la parole du Christ : « Apprenez que je suis doux et humble de cœur. »

Entre Marie, la Toute-Pure, Joseph, le tout-donné, et Jésus expression de Dieu, du Dieu qui est amour, la parole de saint Paul prend tout son sens : « Par-dessus tout cela, qu’il y ait l’amour, c’est lui qui fait l’unité dans la perfection. »

Cette famille n’est pas enfermée dans un sérieux rigide.

Chacun de ses membres, Jésus, Marie, Joseph, vivent dans la confiance mutuelle et cordiale. Nous le voyons lorsque Jésus reste au Temple, à l’âge de douze ans. Marie est bouleversée. Cette attitude de Jésus est étonnante et inhabituelle : « Pourquoi as-tu agi ainsi envers nous ? Ton père et moi, tourmentés, angoissés, nous te cherchions. » Et l’enfant se replace simultanément dans le plan de Dieu, son Père, et dans le plan de sa famille humaine : « Il leur était soumis. » Il se met « sous » eux.

Nous le voyons également aux noces de Cana. Maris connaît bien son fils. Elle sait ce qu’elle peut lui demander. Mais le Christ replace cette relation familiale, dans le plan du salut de Dieu : « Ce doit être à mon heure. » Mais après avoir dit cela, il se soumet à la demande de sa mère.

Certes, nous avons peu de faits précis qui nous éclairent sur le style de cette vie qui devait être celle de toute famille juive de Nazareth, mais vécue par des êtres exceptionnels dans le don que chacun a fait de lui-même et qu’il accomplit jour après jour.

Elle est ouverte, elle est accueillante, elle est joyeuse. Le Magnificat de Marie n’a pas été seulement un chant de joie pour un seul instant. Elle l’a chanté sans aucun doute bien souvent. Et c’est pour cette raison qu’elle l’a confié à l’évangéliste, comme étant le trame même de toute sa vie avec Dieu. « Par des psaumes, des hymnes et de libres louanges, chantez à Dieu, dans votre cœur, votre reconnaissance. »

Jésus lui-même n’est pas venu pour « rabattre la joie », mais au contraire pour l’exalter. Ce n’est pas à la légère qu’il dira à ses apôtres, lors du discours qu’il leur tient après la Cène : « Je vous dis cela pour que votre joie soit parfaite. »

Les conseils que saint Paul donne à nos familles, ne peuvent se lire, doivent se lire, à la lumière de la phrase qui les introduit : « Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus-Christ. » Que tous et chacun vivent et réalisent cette vie de famille « dans le Seigneur », que ce soient les épouses, les maris, les enfants, les parents.

Ces conseils prennent alors une toute autre dimension, une toute autre portée, une toute autre signification. « Que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse ! »

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Responsabilité des parents
Maurice Zundel

Les drames conjugaux

Les drames conjugaux sont innombrables et combien de prêtres ont été souvent, trop souvent comme c’est le cas pour moi, mêlés à ces drames dans une tentative de chercher une issue créatrice. Les drames conjugaux entraînent le plus souvent pour les enfants, quand il y a des enfants, une catastrophe insurmontable.

Je pense à un cas très particulier qui m’a particulièrement frappé. Je pense à ce père, jeune encore, qui avait une liaison et qui avait abandonné son foyer, laissant quatre petits enfants qui l’attendaient, qui l’attendaient sans jamais cesser d’espérer son retour, alors que la mère, héroïquement, inventait un alibi, une histoire, pour justifier cette absence sans déconsidérer le père aux yeux de ses enfants.

Et naturellement cette femme, comme toutes les femmes dans une telle situation, recevait de son mari mille arguments qui le justifiaient à ses propres yeux en mettant en avant, disait-il, quels secours l’autre lui apportait, comment elle le secondait si merveilleusement dans ses travaux en stimulant son génie créateur et bien d’autres raisons encore. Et s’il prétendait l’aimer toujours, il aimait l’autre aussi, il ne pouvait la quitter, il avait contracté des obligations et il était impossible qu’il l’abandonnât sans trahir. Et cet homme m’offrait ces arguments lorsque je tentais de le faire revenir.

On n’a qu’un père et on n’a qu’une mère

Je coupai court alors avec une certaine vigueur en lui disant : « Mais, cher ami, toutes vos histoires d’adulte, ce n’est qu’un fétu auprès des drames qui se jouent en ce moment dans le cœur de vos enfants. Vous les avez mis au monde. Ils n’ont pas demandé d’exister. Vous êtes responsable de leur existence alors, si vous êtes un homme, il faut aller jusqu’au bout. Assumez votre situation en homme. Mais il y a une chose que vous ne pouvez pas faire, c’est de leur mentir, c’est de les tromper car, s’ils ne croient plus en vous, ils ne croient plus en rien ! ».

On n’a qu’un père et on n’a qu’une mère et c’est cela, justement, tout le drame : on n’a qu’une mère, on n’a qu’un père. On ne peut pas changer de père et de mère comme on change de paroisse, de maître, de professeur. C’est pour l’éternité qu’on est enraciné dans ce couple créateur, c’est pour l’éternité que ces deux êtres se sont fondus dans l’enfant, c’est pour l’éternité qu’il est en eux, pour son propre achèvement et pour son éternelle joie.

Jamais on ne creusera assez profondément le sens de cette responsabilité infinie qui engage toute la personne de l’enfant. Vous n’allez pas dire à vos enfants : « ce n’est pas votre affaire. Tant pis pour vous si vous avez à souffrir ! » Du moment que vous avez assumé la responsabilité de les appeler à la vie, c’est la justice la plus élémentaire que vous leur donniez de quoi vivre – et pas simplement pour une vie biologique, mais pour une vie humaine qui repose d’abord sur la foi qu’ils ont en vous. Inutile de leur prêcher des principes. Ils en feront une litière et ils les jetteront à la poubelle si leurs parents les démentent dans leur vie. Ce dont ils ont besoin essentiellement, c’est de la vérité de la vie de leurs parents.

Pour eux, la foi en Dieu, l’espérance d’une vie grande et belle, pour eux la connaissance de la vérité, pour eux la beauté de l’existence, pour eux la dignité de l’être humain, tout se résume finalement dans l’atmosphère qu’ils respirent et qui émane de la personne de leurs parents.

Le mariage, dans le Christ, est un état de sainteté

C’est pourquoi le mariage a été consacré. C’est pourquoi le mariage a été élevé à la dignité de sacrement. C’est pourquoi le mariage, dans le Christ, est incomparablement un état de sainteté. Je m’étonne toujours que l’on exalte la sainteté du prêtre ou celle du moine et qu’on semble faire bon marché de la sainteté du père et de la mère, qui a été scellée dans un sacrement, un sacrement d’éternité.

Enfin, s’il y a des cas où des défaillances retentissent immédiatement sur autrui, c’est bien le cas de l’enfant qui ne peut pas se défendre. Comment l’enfant pourrait-il s’extraire du milieu où il vit, le seul où il puisse subsister, comment pourrait-il échapper aux défaillances, aux mensonges, aux trucages, aux tricheries de ses parents ? Il n’y a pas d’état au monde qui exige plus impérieusement, plus immédiatement, plus continuellement la sainteté que l’état de père et de mère et l’état de mariage, que la famille enfin, dont nous célébrons aujourd’hui la consécration dans la Sainte Famille de Nazareth. C’est un crime de la part des adultes d’imposer leurs défaillances à des enfants. Ceux-ci ne sont pas mûrs pour les affronter et, lorsqu’on les oblige à s’y disposer, on les isole, on les écrase, on les oblige à accepter le choix monstrueux entre le père ou la mère, on les introduit dans un monde louche et obscur. Ils sont obligés de penser que leur père est meilleur ou que leur mère est meilleure.

Il y a quelque chose de souillé dans leur esprit, définitivement. Il y a un virus qui s’introduit en eux dont ils ne pourront jamais guérir ; et c’est pourquoi il faut cesser de redire et de se convaincre que l’état de mariage est inévitablement nostalgique, comme s’il s’agissait de subir une morale purement laïque, et comme si toute vie chrétienne n’était pas consacrée radicalement à chaque étape, en chacun des sacrements, et en particulier dans le sacrement du mariage.

Il n’y a pas de vie laïque. Toute vie chrétienne est une vie également, totalement, éternellement consacrée.

Il n’y a pas de vie laïque. Toute vie chrétienne est une vie également, totalement, éternellement consacrée. Et ici, il ne s’agit pas de parler, il ne s’agit pas de demi-mesure, il ne s’agit pas de son évidence à soi, il ne s’agit pas de son salut ; il s’agit de l’existence du salut de ces petits enfants qui ont droit à leur père et à leur mère et qui, leur étant totalement livrés, ne peuvent reconnaître dans leur père et dans leur mère, un don de Dieu, que dans la mesure où ce père et cette mère créent l’atmosphère digne de leurs vocations, digne de leurs âmes, digne de leur avenir, digne enfin de cet appel qui doit s’accomplir en eux : se faire homme.

C’est une des choses les plus émouvantes du christianisme, précisément, d’avoir, par la grâce du Christ, par la présence du Christ, d’avoir fait de l’amour un sacrement, de l’avoir ordonné à la sainteté et de concrétiser cette sainteté dans cette mission d’éducateur, qui représente pour le père et la mère la charge de faire naître Dieu dans le cœur, dans l’âme, dans la vie de leurs enfants.

Cela suppose une vérité sacrale de leur tâche. Cela suppose l’exclusion de tout mensonge car le père et la mère sont la première, la plus indélébile, la plus durable des influences. Quand un enfant peut se tourner vers ses parents, quand il peut se souvenir d’eux, tout au cours de sa vie, comme des visages de vérité, de bonté, de lumière, il emporte lui-même jusqu’à sa mort et au-delà un capital inépuisable. Toutes ses arrière-pensées sont assurées, parce qu’il peut se référer à des personnes toutes proches de lui, à des visages qui lui sont devenus intérieurs, qui ne lui ont jamais menti et qui ne l’ont jamais blessé.

Tout doit être orienté vers les enfants

Il n’y a donc aucun doute : tout dépend de la famille et elle est immédiatement scellée à l’appel de l’enfant. Tant pis si l’on doit souffrir. On est engagé dans quelque chose d’immense, on n’a pas créé la vie pour rien, on ne l’a pas créée pour l’abandonner en route, on n’a pas éveillé une tendresse, on n’a pas suscité une conscience pour l’assassiner et la détruire. La vie des parents, ce sont leurs enfants. Leur livre d’heures, ce sont leurs enfants. Ils n’ont qu’à les regarder, ils n’ont qu’à se demander ce que leurs enfants pensent d’eux, ce qu’ils voudraient pouvoir penser d’eux, ce qu’ils attendent, ce dont ils ont besoin pour devenir hommes. Ils n’ont pas besoin d’autre chose pour savoir ce que Dieu attend d’eux.

Et il ne s’agit pas moins que de la sainteté. Mais il ne s’agit pas d’une sainteté qui ne ferait pas partie du réel et voudrait s’inspirer de l’idéal de Kant ou de Nietzsche : cette sainteté, classique peut-être, n’est pas indispensable. Il y a, par contre, une sainteté plus radicale, plus essentielle, qui est celle « de ne pas tricher ». C’est un tout petit mot ; « ne pas tricher », c’est bien vite dit, mais tout ce que cela implique est énorme car, si les parents se mettent en face de leurs enfants, à tous les moments de leur vie, et spécialement au moment où ils sont plus particulièrement tentés d’abandonner leurs devoirs, ils ne pourront pas ignorer la route qui s’ouvre devant eux, ils ne pourront pas ne pas savoir s’ils s’éloignent de la droiture et de la vérité, parce qu’ils ne pourront pas ignorer la route qui s’ouvre devant eux. Ils ne pourront pas ne pas savoir s’ils s’éloignent de la droiture et de la vérité, parce qu’ils ne pourront pas ne pas sentir que tricher, c’est nécessairement trahir et tuer.

Dieu est dans l’enfant. Tuer un cœur d’enfant, c’est tuer Dieu dans l’enfant, car comment pourrait-il croire, cet enfant, à la paternité de Dieu et à son Amour, si ses parents n’ont pas eu pour lui la tendresse, le dévouement, la générosité, le don de soi, qui viennent de la paternité divine ; et si leur propre moi, pour leur petit bonheur, écrase leur fils ?

La Sainte Famille nous introduit dans son climat d’Amour et nous rappelle ses très hautes exigences. Elle nous rappelle que le mariage est un sacrement et qu’il est un état de sainteté. Oui, plus que tous les états !

Le don du père et de la mère est inscrit dans l’éternité…, pour l’enfant, le père et la mère constituent la seule référence, le seul évangile irrécusable.

A la rigueur, on peut se tirer d’affaire avec un prêtre médiocre, on peut aller ailleurs. On n’est pas rivé à sa paroisse d’une manière indissoluble, on n’est pas rivé à son confesseur ni à son père spirituel. On peut changer de pays, on peut changer de paroisse, mais on ne peut pas changer de père et de mère. Et c’est justement parce que le don du père et de la mère est inscrit dans l’éternité, parce que, pour l’enfant, le père et la mère constituent la seule référence, le seul évangile irrécusable, c’est à cause de cela que les adultes doivent résoudre pour eux-mêmes et par eux-mêmes leurs problèmes, sans jamais permettre que leurs enfants soient ternis, défigurés, disloqués par des drames auxquels ils sont parfaitement étrangers.

Pas de drame plus poignant que des enfants qui ne savent plus où donner leur cœur
Nous ne sommes pas là devant des espèces de théories abstraites, nous ne sommes pas là devant un idéal fuligineux, nous sommes au cœur de la vie. Il n’y a pas de drame qui nous déchire davantage que ce drame des enfants qui ne savent plus, je ne dis pas : vers qui tourner leur tête, mais qui ne savent plus où donner leur cœur. C’est-à-dire qu’ils sont empoisonnés par cette blessure permanente et par ce doute qui les empêchera à jamais de se retourner sans être divisés dans le visage de leur père et de leur mère.

Que le Christ, qui a fait du mariage un sacrement, nous donne de prendre au sérieux cet appel de l’enfant et que, dans notre cœur et dans notre prière, nous rassemblions tous les enfants disloqués, détraqués par les dissensions de leurs parents. Supplions le Père universel, le Père de tous et de chacun, de nous rendre sensibles, malgré toutes les trahisons humaines, l’authenticité et la vérité éternelle de l’amour.

Mais, bien sûr, nous aurons constamment recours à la prière et à la communion des Saints pour mieux comprendre comment la vocation première des parents est de se perdre de vue, eux et leurs sentiments, eux et leurs souffrances, eux et leurs amours, pour se donner au service merveilleux, incomparable de vies humaines tout entières, et pour l’éternité, remises entre leurs mains. Comment résister à cet appel de l’enfant qui crie : « Papa, je t’attends, je t’attends, je t’attends et, chaque soir, je pleure dans mon lit parce que je t’attends. » Comment résister ? Demandons que nos cœurs s’ouvrent et que, si nous avons la charge d’enfants, nous ayons constamment le scrupule le plus honorable, le plus indispensable, de ne jamais scandaliser ces petits, mais de leur révéler, à travers toutes les souffrances et tous les sacrifices nécessaires, que le monde, quand même, est à base d’amour, que le dernier mot appartient à l’amour, que nous sommes faits pour l’amour. L’enfant ne pourra qu’en être comblé. Et c’est dans la mesure où les parents s’astreindront, s’appliqueront, honnêtement et chaque jour plus profondément, à cette sainteté si profondément humaine, si sainte, si visible, je veux dire si vivante et si magnifique qui tient dans ces petits mots : « Ne jamais tricher ».

Maurice Zundel en 1966,
à l’occasion de la fête de la Sainte Famille.
Publié dans Ta parole comme une source p.114.

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