13ème Dimanche du Temps Ordinaire – Année B
Marc 5,21-43


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Pourquoi les évangiles ont-ils enchevêtré ces deux récits de miracle ? Bien sûr, tous les deux concernent des femmes et les évangélistes ont bien noté que le Christ apporte aussi le salut aux femmes, alors tenues pour quantité négligeable. Une toute jeune, une d’un certain âge. Je vous renvoie au livre de Françoise Dolto, « L’Évangile au risque de la psychanalyse ». Remarquons d’abord que, dans l’histoire de l’hémorragie, quantité de personnes touchent le Christ (le texte le souligne), mais qu’une seule est guérie. Pourtant cette foule a une certaine foi en Jésus, puisqu’elle s’est rassemblée pour lui. La différence avec la femme, c’est que celle-ci a une motivation particulière. Elle a épuisé tous les moyens ordinaires de guérison. Elle n’a plus rien à attendre puisqu’elle a « dépensé tous ses biens ». Dieu laisse aller les choses très loin et le lieu de son intervention est l’arête entre la vie et la mort. Cette femme est au bout du rouleau et la vie l’a amenée à mettre toute sa foi en Jésus. Pauvreté de l’homme qui a besoin de manquer pour penser au Père (voir la parabole de l’enfant prodigue).

« Qui m’a touché ? »

Les transpositions sont faciles à faire : nous sommes des foules à « toucher » le Christ, à la messe, dans nos groupes divers. Mais peut-être ne savons-nous pas encore à quel point nous avons besoin d’être « guéris » ; peut-être comptons-nous encore sur quelques idoles pour nous faire vivre. Alors notre foi ne nous « sauve » pas, car ce n’est pas toucher le Christ qui compte, c’est la foi que nous mettons dans ce contact. Pourtant, la foi de la femme a besoin d’évoluer : elle comptait sur un contact anonyme et purement physique. Jésus oblige au dialogue, à une rencontre d’esprit et de cœur. La guérison n’a été que le point de départ d’une relation qui se poursuivra. Elle est déjà guérie et pourtant Jésus lui dit : « Sois guérie de ton mal ». S’agit-il du même mal ? Ou du mal qui la rendait craintive et muette ? On pourrait intituler ce texte l« es niveaux de la foi » : foi inefficace de la foule ; foi inachevée de la femme, mais suffisante pour changer la vie ; foi accomplie de la relation confiante.

Jésus actif à son insu ?

Jésus se met en route pour aller imposer les mains à la petite fille : contact actif de sa part. En chemin une femme touche son vêtement : contact où il est passif : « Une force sort de lui ». Troublant, ce Jésus actif à son insu. J’y vois une soumission de Dieu à la volonté de la femme, car c’est elle qui voulait être guérie à l’insu du Christ. Ainsi Dieu vient nous accompagner sur nos propres chemins ; il entre dans notre logique, même aberrante, mais c’est toujours pour nous conduire ailleurs. C’est bien ce qui se passe là : la femme est conduite à dire à Jésus « toute la vérité » et il prend, dans toute sa liberté, la responsabilité de la guérison : « Sois guérie ». Mais il dévoile en fait la double source du retour à la santé : « Ta foi t’a sauvée », voilà la part de la femme ; « Sois guérie », voilà la part de Jésus. Encore l’Alliance.

La foi de Jaïre

Il s’agit encore de la foi. Mais plus de la foi de la bénéficiaire du miracle ; et pour cause : elle est morte. On remarquera que la foi de Jaïre a eu besoin, elle aussi, d’évoluer. C’était une foi en la guérison mais pas encore une foi en la résurrection («Ne crains pas, crois seulement»). C’est la foi du psaume 22, où l’homme est sauvé à la dernière minute, pas encore la foi pascale, où l’homme est sauvé après la dernière minute. Jaïre avait parlé d’imposition des mains, geste un tantinet magique. Jésus, une fois arrivé, n’impose pas les mains, mais fait le geste tout naturel de prendre la petite fille par la main pour la relever. Le geste de l’aide, geste de Dieu. Et il joint la parole au geste. Comme pour la femme aux hémorragies, l’action ne pouvait rester muette, car il fallait que s’affirme la liberté du Christ dans l’exercice de sa puissance sur les forces de la mort : « Petite fille, je te le dis, lève-toi ».

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Voilà de retour en force, dans les trois lectures de ce dimanche, le thème de la vie: la vie comme projet que Dieu a voulu définitif dès ses débuts (I lecture); la vie qui est plus forte que la maladie ou la mort, grâce à la foi (Evangile) ; et finalement la vie partagée dans le contexte de la charité (II lecture). Dans le Premier Testament le croyant biblique possédait généralement une connaissance et nourrissait une relation plutôt approximatives avec la mort, et par conséquent avec la vie après la mort. A l’exception de quelques textes qui datent d’une époque déjà proche du Nouveau Testament. Le livre de la Sagesse, par exemple (I lecture), qui n’hésite pas à nous donner l’une des définitions de Dieu, les plus nettes: “Seigneur, aimant la vie” (11,26). Le texte de aujourd’hui affirme que “Dieu n’a pas créé la mort… il a créé l’homme pour une éternité sans corruption” (v. 13.23). Les réalités de la création sont bonnes, faites pour exister, porteuses de salut, parce que elles viennent du Dieu de la vie. Dans son projet de vie Dieu ne voulait pas dispenser ses créatures de la fin naturelle qui est promise à tout être limité. Mais le plan de Dieu a été détourné, ne serait-ce qu’en partie, quand “la mort est entrée dans le monde par la jalousie du démon” (v. 24). En effet le péché, cette mort spirituelle que l’homme souscrit librement, a détourné tout l’ordre naturel et continue d’alourdir par la souffrance les pas hésitants de l’existence humaine.

Dieu a donc mis en oeuvre notre revanche sur la souffrance et sur la mort, grâce à la foi. Justement Jésus invite à cette foi les personnages des deux miracles que l’évangéliste Marc nous présente aujourd’hui avec précision de détails (Evangile). La femme qui souffre de hémorragies depuis 12 ans (temps long et complet), qui a eu recours à des médecins et à des traitements au point de dilapider ses biens, reconnue comme femme impure (par le contact répété avec du sang), n’a plus aucun espoir. Il ne lui reste plus que le chemin raccourci de la foi, une foi humble, cachée, secrète: toucher un pli du vêtement de Jésus. Il lui suffit de le rejoindre, pour le toucher à peine, et le miracle devient réalité: “Ma fille, ta foi t’a sauvée. Maintenant va en paix et réjouis-toi de ta guérison” (v. 34). Elle est sauvée, elle est en paix, elle est guérie: elle est fille, parce que Jésus lui a donné la vie. C’est le miracle de la foi! A cette foi-là Jésus invite également Jaïre, le père de la fillette de douze ans qui vient de mourir: “Ne crains pas, crois seulement” (v. 36). Jésus n’a plus qu’à prendre la fillette par la main, lui disant: “lève-toi!”. Elle se lève, marche, et demande à manger (v. 41-42).

Saint Paul invite les chrétiens de Corinthe (II lecture) à découvrir dans la foi la valeur évangélique du partage de nos biens avec les pauvres. A l’occurrence, il s’agit de l’appel de Paul à la solidarité avec les pauvres dans la communauté de Jérusalem. Seulement que ici l’Apôtre nous énonce trois raisons théologiques fondamentales pour tous, dans tous les temps et dans toutes situations. En premier lieu, l’exemple du Christ, qui a choisi librement de se faire pauvre pour nous (v. 9), qui devient ainsi une invitation à vivre en nous des sentiments de partage et de gratuité. Ensuite Paul met l’accent sur la valeur de l’égalité (v. 13-14), exigence directement liée à la fraternité qui nous vient de l’Evangile. Et finalement, ayant recours à l’expérience que les Israélites ont vécue à travers la manne sur le chemin du désert, Paul met en garde les chrétiens contre la tentation du cumul des biens au détriment des autres (v. 15). On le voit bien: nous avons ici des indications précieuses pour justifier et soutenir les initiatives de coopération missionnaire, mais aussi les grands projets et les campagnes de développement et de promotion humaine, en faveur des populations qui vivent dans des conditions de disette et d’indigence.

Dans les trois lectures de aujourd’hui, la foi s’impose comme seule réponse efficace pour offrir une solution globale à des problèmes vitaux, tels que la santé, la vie, la fraternité entre les hommes… Il n’y a que la foi, en effet, qui puisse donner de la consolation dans la souffrance, de l’espoir même devant l’issue fatale de la mort. La foi seule peut créer et soutenir une fraternité nouvelle, une vie de partage dans la charité. Une vie de frères, égaux et solidaires entre eux, est possible! Une utopie ne venant que de l’Evangile? Qu’elle soit la bienvenue! Tous ceux que Dieu appelle, et qui font le libre choix d’être des missionnaires de la vie, n’auront que ce programme-là, et pas d’autres! A l’exemple de Jésus, ou de Paul…

Aujourd’hui, dans l’Evangile (cf. Mc 5, 21-43),  Jésus rencontre les deux situations les plus dramatiques, la mort et la maladie. Il en libère deux personnes : une petite fille, qui meurt justement alors que son père est allé demander de l’aide à Jésus; et une femme qui a des pertes de sang depuis de nombreuses années. Jésus se laisse toucher par notre douleur et par notre mort, et il opère deux signes de guérison pour nous dire que ni la douleur ni la mort n’ont le dernier mot. Il nous dit que la mort n’est pas la fin. Il vainc cet ennemi, dont nous ne pouvons nous libérer tout seuls.

Mais, en cette période où la maladie est encore au centre de l’actualité, concentrons-nous sur l’autre signe, la guérison de la femme. Plus que sa santé, ce sont ses liens d’affection qui étaient compromis. Pourquoi? Elle avait des pertes de sang et donc, selon la mentalité de l’époque, elle était considérée comme impure. C’était une femme marginalisée, elle ne pouvait pas avoir de relations stables, elle ne pouvait pas avoir d’époux, elle ne pouvait pas avoir de famille et elle ne pouvait pas avoir de relations sociales normales car elle était «impure», cette maladie la rendait «impure». Elle vivait seule, le cœur blessé. Quelle est la maladie la plus grande dans la vie? Le cancer? La tuberculose? La pandémie? Non. La plus grande maladie dans la vie c’est le manque d’amour, c’est de ne pas réussir à aimer. Cette pauvre femme était certes malade de pertes de sang, mais, en conséquence, elle était malade du manque d’amour, parce qu’elle ne pouvait pas être socialement avec les autres. Et la guérison qui compte le plus c’est celle des liens d’affection. Mais comment la trouver? Nous pouvons penser aux personnes qui nous sont chères: sont-elles malades ou sont-elles en bonne santé? Elles sont malades? Jésus est capable de les guérir.

L’histoire de cette femme sans nom – appelons-la ainsi, «la femme sans nom» – dans laquelle nous pouvons tous nous voir, est exemplaire. Le texte dit qu’elle avait suivi beaucoup de traitements, « en dépensant tous ses biens sans aucun bénéfice, et même cela empirait» (v. 26). Nous aussi, combien de fois nous jetons-nous dans des remèdes  erronés pour assouvir notre manque d’amour? Nous pensons que c’est le succès et l’argent qui nous rendent heureux, mais l’amour ne s’achète pas, il est gratuit. Nous nous réfugions dans le virtuel, mais l’amour est concret. Nous ne nous acceptons pas tels que nous sommes et nous nous cachons derrière le maquillage de l’extériorité, mais l’amour n’est pas une apparence. Nous cherchons des solutions chez des mages, des guérisseurs, pour nous retrouver ensuite sans argent et sans paix, comme cette femme. A la fin, elle choisit Jésus et elle se jette dans la foule pour toucher son manteau, le manteau de Jésus.  C’est-à-dire que cette femme cherche le contact direct, le contact physique avec Jésus. A notre époque, en particulier, nous avons compris à quel point le contact est important, les relations. Il en est de même avec Jésus: parfois nous nous contentons d’observer quelque précepte et de répéter des prières – très souvent comme des perroquets – mais le Seigneur attend que nous le rencontrions, que nous lui ouvrions notre cœur, que, comme cette femme, nous touchions son manteau pour guérir. Car en entrant dans l’intimité de Jésus, nous sommes guéris dans nos liens d’affection.

C’est ce que Jésus veut. On lit en effet que, même pressé par la foule, il regarde autour de lui pour chercher qui l’a touché. Les disciples disaient: «Mais regarde, la foule qui te serre… ». Non: «Qui m’a touché?». C’est le regard de Jésus: il y a beaucoup de monde, mais Il part à la recherche d’un visage et d’un cœur plein de foi. Jésus ne regarde pas l’ensemble, comme nous, mais il regarde la personne. Il ne s’arrête pas devant les blessures et les erreurs du passé, mais il va au-delà des péchés et des préjugés. Nous avons tous une histoire, et chacun de nous, dans le secret, connaît bien les mauvaises choses de sa propre histoire. Mais Jésus les regarde pour les guérir. Nous, en revanche, nous aimons regarder les mauvaises choses des autres. Combien de fois, quand nous parlons, nous tombons dans le bavardage, qui est de parler mal des autres, «écorcher» les autres. Mais regardez: quel est cet horizon de vie? Pas celui de Jésus, qui regarde toujours la façon de nous sauver, il regarde l’aujourd’hui, la bonne volonté et non cette histoire mauvaise qui est la nôtre. Jésus va au-delà des péchés. Jésus va au-delà des préjugés. Il ne s’arrête pas aux apparences, il arrive au cœur. Et il guérit précisément celle qui était rejetée de tous, une personne impure. Avec tendresse, il l’appelle «fille» (v. 34) – le style de Jésus était la proximité, la compassion et la tendresse: «Fille…» – et il loue sa foi, en lui redonnant confiance en elle.

Sœur, frère, tu es là, laisse Jésus regarder et guérir ton cœur. Moi aussi je dois faire cela: laisser Jésus regarder mon cœur et le guérir. Et si tu as déjà senti son regard tendre sur toi, imite-le, et fais comme lui. Regarde autour de toi: tu verras que beaucoup de personnes qui vivent à côté de toi se sentent blessées et seules, elles ont besoin de se sentir aimées: franchis le pas. Jésus te demande un regard qui ne s’arrête pas à l’extérieur, mais qui aille au cœur; un regard qui ne juge pas – cessons de juger les autres – Jésus nous demande un regard sans jugement, mais accueillant. Ouvrons notre cœur pour accueillir les autres. Parce que seul l’amour guérit la vie, seul l’amour guérit la vie. Que la Vierge Marie, Consolatrice des affligés, nous aide à apporter une caresse aux blessés du cœur que nous rencontrons sur notre chemin. Et ne pas juger, ne pas juger la réalité personnelle, sociale des autres. Dieu aime tout le monde! Ne pas juger, laissez les autres vivre et essayez de vous approcher avec amour.

Angelus 27/06/2021

Retenons cette phrase de notre 1re lecture, qui demanderait à elle seule un long commentaire. Ajoutons cependant que Dieu, l’amour créateur, n’est pas non plus à la source de la souffrance ni de tout ce qui, dans nos vies, va du côté de la mort. C’est pour cela que le Christ, «image du Dieu invisible», prend d’emblée figure de thérapeute, d’ennemi de ce qui blesse les hommes. Ces guérisons, comme on l’a souvent noté, ne sont pas une solution : « Ce fut déjà une chose étonnante que l’aveugle de naissance retrouvât la vue à Siloé, mais qu’est-ce que cela faisait à tous les aveugles du monde ?», demande saint Cyrille de Jérusalem dans sa Catéchèse baptismale. Pas une solution donc, mais des signes. Signes de quoi ? D’abord de la tendresse de Dieu pour les hommes, ensuite de l’efficacité de cette tendresse. Les maux qui nous accablent seront éradiqués, et cela se réalisera dans et par la Résurrection. Ainsi, tous les « miracles » du Christ sont des sortes de prophéties pascales. Ils nous disent, notamment, que le pouvoir du Christ sur le mal et la mort ne s’exerce pas à son seul bénéfice, mais que nous sommes tous pris, assumés, dans sa résurrection. La tendresse de Dieu n’exclut personne. Aujourd’hui, nous lisons le récit de la résurrection d’une jeune fille et de la guérison d’une femme d’un certain âge. On le voit, tout le monde est concerné. N’importe qui. Mais voici que ces femmes deviennent inoubliables, plus importantes que les quatre-vingt-dix-neuf brebis qui n’ont pas besoin, croient-elles, des soins du berger.

Où est la foi qui sauve ?

Ce n’est pas en raison de sa propre foi que la jeune fille sera sauvée de la mort, c’est par la foi de son père. Nous trouvons dans les évangiles plusieurs récits analogues. Par exemple, en Matthieu 9, c’est la foi des porteurs, et non celle du paralysé, qui entraîne sa guérison. Voilà qui souligne notre solidarité. Nous partageons avec tous ce qu’il y a de bien dans nos vies. Parfois, la foi n’est même pas mentionnée, comme dans le récit de la résurrection du fils de la veuve de Naïn (Luc 7,11…) ou des guérisons du paralytique de Jean 5 et de l’aveugle-né de Jean 9. Là, nous apprenons que la foi n’est pas la cause ultime de la guérison, elle est simplement nécessaire à l’accueil de cette santé nouvelle, notre manière de nous l’approprier. La cause ultime est bien la tendresse de Dieu pour nous, cette tendresse qui nous fait exister. Par la foi, nous nous confions à cette tendresse. Cette foi peut d’ailleurs connaître plusieurs degrés. Ainsi, la foi de Jaïre, au départ, semble bien imparfaite : il demande à Jésus d’aller pratiquer sur la petite fille une sorte de rite magique. Pour lui, semble-t-il, Jésus est un de ces guérisseurs si nombreux à cette époque. Jésus n’imposera pas les mains, mais il saisira dans la sienne la main de la jeune fille pour l’aider à se lever. Le père et la mère en seront «bouleversés» : sans doute accèdent-ils alors à la foi plénière. Jésus leur demande de faire manger l’enfant guérie, manière de souligner que la vie nouvelle n’est pas celle d’un pur esprit, mais qu’il y a réellement « résurrection de la chair ».

L’accès à la parole

Que nous apprend la guérison de la femme atteinte depuis si longtemps par des pertes de sang défiant tous les efforts médicaux ? Perte de sang, en langage biblique, signifie perte de vie. Là encore, nous sommes invités à préciser le sens que doit prendre pour nous le mot « foi ». Par exemple, je peux croire que le savon va me permettre de me laver les mains. Je lui fais confiance, une confiance qui vient de mon expérience. La femme qui vient toucher le vêtement de Jésus sait que ce contact peut la guérir, car elle a entendu parler de son pouvoir sur nos maladies ; peut-être même en a-t-elle été témoin. Expérience, donc. Elle veut se servir de la puissance du Christ à son insu, comme on se sert d’un objet. Certes, notre recours plein de confiance au « savon », à toute nourriture capable de nous faire du bien et d’entretenir notre vie, sacrifie ces objets, leur fait « perdre leur vie » pour nous, mais sans référence à un don de leur part, qui signifierait amour et donc liberté. Pour passer de la confiance que nous leur faisons à la foi véritable, il faudrait, entre eux et nous, une parole échangée, un regard qui prenne l’autre en considération. Réciprocité de l’amour. Ce qui est impossible avec nos objets de consommation est toujours possible entre nous. Jésus, amour indépassable, va conduire la femme à le regarder en face, à lui parler, bref à entrer dans un échange. La vraie foi est une relation de personne à personne ; elle connote immédiatement l’amour. À la fin du récit, la femme est déclarée non seulement guérie, ce qu’elle cherchait au départ, mais « sauvée ».

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C’est un beau roman, c’est une belle histoire, comme dit la chanson de Michel Fugain. Une histoire toute pleine de rebondissements, pas toujours faciles à suivre, mais qui finissent par s’expliquer d’eux-mêmes, on dirait. Je ne voudrais pas allonger le récit ni en briser le charme en y ajoutant trop de commentaires.

Il ne faut cependant pas en faire une histoire banale, qui ressemblerait à tant d’autres et qu’on oublie vite pour passer à autre chose. Au-delà de l’anecdote qui concerne des personnages d’il y a longtemps, il y a ici un message d’une portée directe et immédiate sur nos vies. Et si c’était comme une parabole, une véritable prophétie, qui nous fasse voir autrement notre situation, qui nous ouvre l’âme, le cœur et tout l’être sur une merveilleuse espérance?

Cette histoire, c’est notre histoire! C’est l’histoire de toute l’humanité sollicitée par le passage du Christ. C’est le mystère de Pâques – mystère de vie, de relèvement et de résurrection – qui demande à nous rejoindre et à remplir nos existences des prémices de la vie nouvelle dont le Christ vivant est le dispensateur pour tous ceux et celles qui, gisant à l’ombre de la mort, voudront bien mettre leur foi en lui.

Il nous faut relire ce récit qui nous rapporte, bien sûr, des événements anciens, mais le lire cette fois en lien avec le mystère pascal, et comprendre que si Jésus lui-même a passé la mort et se tient au bord de la mer de nos épreuves et de nos enfermements, c’est pour nous en libérer, pour nous donner de vivre, si nous le voulons bien, libres et sauvés, à même l’énergie de sa résurrection.

La femme en perte de sang, affaiblie, devenue légalement impure et socialement exclue depuis 12 ans, c’est notre humanité impuissante à se sauver elle-même, en manque de ressources et d’énergie pour réaliser tous les bonheurs dont elle rêve.

La jeune fille, à douze ans seulement, endormie dans la mort, c’est notre humanité fauchée sans cesse en ses élans les plus prometteurs par tout ce qui l’empêche de grandir et d’atteindre à la perfection, à la maturité de son être, où Dieu l’appelle depuis si longtemps.

« Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal », annonce Jésus à la femme, affligée depuis longtemps, après qu’elle eut osé « attraper » le Seigneur par son vêtement. « Ne crains pas, crois seulement », demande le Maître à Jaïre, après que ce dernier fut averti du décès de sa petite fille.

Voici que le Seigneur de la Vie, Jésus ressuscité, notre Sauveur, est présent à notre monde. Le Christ accepte de suivre un père éploré jusqu’au lieu où sa petite fille vient de mourir, pour la lui redonner bien vivante. S’il permet que cette femme à bout de force le touche au passage, et en obtienne sa pleine guérison, n’est-ce pas pour nous faire signe aujourd’hui? Que c’est à nous maintenant de puiser à la même ressource en touchant le vêtement de grâce du Seigneur, en prenant sa main tendue qui nous relèvera de notre sommeil, nous délivrera de notre mal de vivre.

Oui, notre foi en lui, le Christ vivant, fera des merveilles. Il fera ce que nous aurons l’audace de lui demander dans l’excès de notre détresse et de nos douleurs : il fera que nous retrouvions entre nous des chemins de miséricorde, de pardon et de paix; il nous apportera les guérisons et les libérations intérieures qu’il nous faut pour tenir dans l’espérance d’avoir part un jour au banquet des noces, dans la joie du Royaume qui vient.

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LA GRANDE FOI D’UNE FEMME
José Antonio Pagola

C’est une scène surprenante. L’évangéliste Marc présente une femme inconnue comme modèle de foi pour les communautés chrétiennes. Elles pourront apprendre d’elle comment chercher Jésus avec foi, comment parvenir à un contact avec lui, capable de guérir et comment trouver en lui la force pour commencer une vie nouvelle, pleine de paix et de santé.

Contrairement à Jaïre, identifié comme “chef de la synagogue” et homme important à Capharnaüm, cette femme est insignifiante. Nous savons seulement qu’elle souffre d’une maladie secrète, proprement féminine, qui ne lui permet pas de vivre d’une manière saine sa condition de femme, d’épouse et de mère.

Elle souffre beaucoup physiquement et moralement. Elle s’est ruinée en cherchant l’aide des médecins, mais personne n’a pu la guérir. Cependant, elle refuse de vivre pour toujours en femme malade. Elle est seule. Personne ne l’aide à s’approcher de Jésus, mais elle saura comment faire pour le rencontrer.

Elle n’attend pas passivement que Jésus s’approche d’elle et lui impose ses mains. C’est elle même qui va le chercher. Elle surmonte tous les obstacles. Elle fait tout ce qu’elle sait et peut. Jésus comprend son désir d’une vie plus saine. Elle a pleine confiance en sa force de guérison.

La femme ne se contente pas seulement de voir Jésus de loin. Elle cherche un contact plus direct et personnel. Elle agit avec détermination, mais pas de manière affolée. Elle ne veut déranger personne. Elle s’approche par derrière, au milieu des gens, et touche le manteau de Jésus. C’est dans ce geste délicat que s’exprime et se concrétise sa confiance totale en lui.

Tout arrive en secret, mais Jésus veut que tout le monde connaisse la grande foi de cette femme. Lorsqu’elle, effrayée et craintive, avoue ce qu’elle a fait, Jésus lui dit : « Ma fille, ta foi t’a guérie. Va en paix et recouvre ta santé ». C’est par sa capacité de chercher et d’accueillir le salut qui nous est offert en Jésus, que cette femme est pour nous tous, un modèle de foi.

Qui est-ce qui aide les femmes de notre temps à rencontrer Jésus ? Qui est-ce qui fait des efforts pour comprendre les obstacles qu’elles trouvent dans certains secteurs de l’Eglise actuelle pour pouvoir vivre leur foi en Christ « en paix et en bonne santé » ? Qui est-ce qui met en valeur la foi et les efforts des théologiennes qui, presque sans appui, et en devant surmonter toute sorte de résistances et de refus, travaillent sans répit pour ouvrir des chemins permettant à la femme de vivre avec plus de dignité dans l’Eglise de Jésus?

Les femmes ne trouvent pas parmi nous l’accueil, l’estime et la compréhension qu’elles trouvaient chez Jésus. Nous ne savons pas les regarder comme lui-même les regardait. Cependant, ce sont souvent elles qui avec leur foi en Jésus et leur élan évangélique, soutiennent aujourd’hui la vie de nombreuses communautés chrétiennes.

José Antonio Pagola

Traducteur: Carlos Orduna