Dimanche III de Pâques – Année B
Luc 24,35-48

P3

En ce temps-là, les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. Comme ils en parlaient encore, lui-même fut présent au milieux d’eux, et leur dit : « La paix soit avec vous ! » Saisis de frayeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. » Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds. Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisi d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous à manger ? » Ils lui présentèrent une part de poisson grillé qu’il prit et mangea devant eux. Puis il présentèrent une part de poisson grillé qu’il prit et mangea devant eux. Puis il leur déclara : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : “Il que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les psaumes.” » Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures. Il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. À vous d’en être les témoins. »

L’aventure des deux disciples de Emmaüs trouva son accomplissement sur une fin surprenante! La présence de Jésus, qui accompagnait les deux disciples en chemin vers Emmaüs (Lc 24,13ss.), aboutit à la découverte de son identité. Ce pèlerin mystérieux leur avait si bien expliqué les Ecritures, mais leur avait donné aussi du réconfort, et avait également partagé le pain avec eux… “C’est ainsi que leurs yeux s’ouvrirent pour le reconnaître. Mais lui disparaissait aussitôt à leur regard… Alors sans tarder ils reprirent le chemin pour faire retour à Jérusalem” (Lc 24,31.33). C’est là que commence le passage d’aujourd’hui tiré de l’Evangile de Luc (Evangile), avec les onze Apôtres et les deux d’Emmaüs qui échangent entre eux sur leurs expériences concernant les apparitions du Ressuscité (v. 34-35). Finalement, au terme de cette journée –la première de l’histoire dans ce nouveau calendrier de la Foi!- Jésus apparaît à tout le groupe et leur dit: “La Paix soit avec vous!” (v. 36).

Ainsi l’expérience pascale des Disciples devient annonce, parce qu’ils ont vu et reconnu le Seigneur ressuscité. Disons mieux encore: là se trouve le fondement de la Mission des Apôtres, ainsi que de l’Eglise universelle, dans tous les temps et sur toute la terre. Le texte de Luc proposé aujourd’hui à notre méditation s’ouvre et aboutit à la même annonce de Pâques: les Deux d’Emmaüs témoignent de leur rencontre avec le Ressuscité et tous les Onze reçoivent de Jésus le mandat, pour annoncer “au monde entier la conversion et le pardon des péchés” (v. 47).

Les Apôtres ne sont pas des crédules naïfs. Déjà ils ont beaucoup de mal à se faire à l’idée que Jésus est ressuscité! En effet, Luc insiste à dire d’abord qu’ils étaient stupéfaits, effrayés, perturbés, qu’ils doutaient, craignant plutôt de n’avoir à faire qu’à un fantasme (v. 37-38). Ensuite Luc tient beaucoup à donner des preuves matérielles sur la consistance physique du corps du Ressuscité. Il est dit encore que Jésus-même insistait à dire: “C’est bien moi!” (v. 39). Il donnait encore des preuves matérielles et disait que c’était bien Lui, le même Jésus en “chair et en os”. Il finit par demander à manger avec eux, et ils lui donnent un morceau de poisson grillé (v. 42). Il les invite à le regarder de près et à toucher ses mains, ses pieds, son côté (v. 39). Finalement les Disciples se rendent à l’évidence et ils arrivent à la foi: les plaies de la Passion sont maintenant les signes visibles et tangibles qu’il y a identité et continuité entre le Christ historique et le Christ ressuscité.

Normalement, sauf situations particulières, on identifie les personnes d’après leur visage. Tandis que Jésus veut se faire reconnaître –surtout par Thomas!- d’après ses mains, ses pieds et son côté. “On fait référence évidemment aux blessures des clous et de la croix, point culminant de toute une vie dépensée par amour. Même ressuscité, le corps de Jésus garde en lui les signes du don total qu’il a fait de lui-même… Le chrétien aussi, on le reconnaîtra d’après ses mains et ses pieds… L’annonce de la résurrection du Christ est efficace et crédible à une seule condition: que les disciples puissent, comme déjà leur Maître, montrer aux hommes des mains et des pieds que des oeuvres d’amour ont marqués profondément” (F. Armellini).

Les trois lectures du Nouveau Testament, en ce dimanche du temps de Pâques, se retrouvent en un seul fil conducteur: la conversion et le pardon des péchés. Les deux –conversion et pardon- trouvent une seule racine dans la Pâque de Jésus et sont partie essentielle de l’annonce missionnaire de l’Eglise. Pierre (I lecture) le déclare ouvertement sur la place publique le jour-même de la Pentecôte: “Convertissez-vous donc et revenez à Dieu pour que vos péchés soient effacés” (v. 19). Tandis que Jean (II lecture) nous exhorte dans l’amour (il dit: ‘mes enfants’) à ne pas pécher. Mais si cela venait à se produire, il y a toujours une planche de salut: “Nous avons un défenseur… Jésus Christ, le juste… victime d’expiation pour les péchés du monde entier” (v. 1-2).

La libération des péchés nous est offerte comme don de l’Esprit Saint, qui, d’après le témoignage de Luc et de Jean, est directement lié au pardon des péchés. Une connexion qui est mise en évidence aussi dans la nouvelle formule de l’absolution sacramentelle ainsi que dans une oraison de la Messe: on y invoque, en effet, l’Esprit Saint, “ parce qu’il est la rémission des péchés” (cf l’oraison sur les offrandes, le samedi qui précède la Pentecôte). Puisque le Seigneur est ressuscité, la mort n’a plus le dernier mot, la vie étant plus forte que la mort!

Dans l’Evangile de Jean, le sacrement du pardon des péchés est institué le jour-même de Pâques: “Les péchés seront remis à tous ceux qui en recevront le pardon à travers vous” (Jn 20,23). Le pardon des péchés est donc un cadeau de Pâques de la part de Jésus. Le grand théologien de la Morale, Bernhard Häring, ne s’y trompe pas, quand il affirme, au sujet de la confession, qu’elle est “le sacrement de la joie pascale”. Pour Luc “la conversion et le pardon des péchés” sont la bonne nouvelle que les disciples sont chargés d’annoncer au monde entier. Cela au nom de Jésus, grâce à son commandement (Lc 24,47). Donc il s’agit bien des signes du Crucifié-ressuscité, les signes de la Mission.

Il a fallu du temps pour que les disciples parviennent à la foi des deux premières lectures. Elles se situent après la Pentecôte et cette venue de l’Esprit ne s’est produite qu’après les quarante jours symboliques pendant lesquels Jésus habitue les siens au caractère insaisissable de sa nouvelle présence. Lors du retour des disciples d’Emmaüs à Jérusalem, nous sommes loin de la maturité de la foi, maturité qui consiste à croire sans voir, à croire sur parole. Certes, ils ont vu Jésus vivant, d’une vie mystérieuse il est vrai. Ils ont retrouvé les onze apôtres qui, eux aussi, croient en la résurrection de Jésus. Et voici que Jésus révèle sa présence au milieu d’eux alors qu’ils sont encore en train de raconter comment ils l’ont reconnu au partage du pain. Alors, la foi de tous s’effondre ; ils retombent dans « la stupeur et l’effroi ». De la foi à la peur, un itinéraire que la vie nous fait souvent parcourir, à l’image du chemin à contresens qui a conduit deux d’entre eux de Jérusalem à Emmaüs. Le verset 41 est a priori bizarre ; les disciples, voyant Jésus, passent de la peur à la joie avant de passer à la foi : « Dans leur joie, ils se refusaient à croire ». Veut-on nous dire que la présence de Dieu éveille en nous la joie avant même que nous prenions une conscience claire de cette présence ? La foi en effet suppose connaissance et décision. Un acte complet, qui mobilise tout l’homme.

La chair et l’Esprit

Ce passage d’évangile, nous risquons de l’écouter ou de le lire sans nous poser de question. Or il n’est pas si simple que cela. Les disciples croient voir « un esprit », en grec « pneuma », le mot qui sert aussi à désigner le Saint Esprit. Et Paul nous parle, à propos de la Résurrection, du « corps spirituel » (1 Corinthiens 15,44). Croyant « voir un esprit », les disciples ne sont donc pas tellement loin du compte, pour autant qu’on puisse voir un esprit ! Au verset 50, Paul écrit que « la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, ni la corruption hériter de l’incorruptibilité. » La « chair », c’est-à-dire l’humanité à l’état brut, est constamment opposée à l’esprit. Voici donc Jésus pourvu d’un corps spirituel, qui n’est plus tributaire de l’espace et du temps. Or Luc nous le montre mangeant du poisson grillé. Tout, dans l’ensemble du récit, veut nous faire comprendre que la résurrection affecte le corps et pas seulement ce que l’on nomme « l’âme ». Il ne s’agit pas d’immortalité mais de résurrection. Dès lors une question se pose : Qu’est-ce qu’un corps spirituel ? Les premiers chrétiens se le demandaient déjà. « Mais, dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? avec quel corps reviennent-ils ? » (1 Corinthiens 15,35). Avouons notre ignorance ; la réponse de Paul, comparant notre corps actuel à la graine décomposée en terre et le corps à venir à l’épi qui en sort, n’est qu’une image ; elle a le mérite de souligner une continuité entre le corps actuel et le corps à venir, et aussi l’opulence extraordinaire de ce dernier par rapport au premier.

Résurrection universelle

La nourriture est l’expression majeure de notre rapport à la nature, à l’univers créé. En mangeant le poisson grillé, Jésus nous fait comprendre que sa résurrection n’est pas une évasion hors de notre univers. Sa relation au cosmos accède même à un degré inimaginable. En effet la nourriture que nous absorbons n’est qu’une partie infime de ce que le monde nous offre, et cette nourriture nous devient intérieure. À la résurrection, c’est le Christ qui devient intérieur à toute chose. Du coup nos nourritures terrestres peuvent devenir figure de notre union à Dieu et même chemin vers cette union. L’Eucharistie s’inscrit dans cette ligne-là. Jésus mangeant, c’est le pain et le vin qui passent à Dieu ; ce pain et ce vin deviennent alors substance divine et cela signifie que l’univers entier émigre en Dieu et se trouve ainsi « consacré ». Nous apprenons par là que la résurrection du Christ implique la résurrection de toute chose et que cette résurrection est à l’œuvre depuis toujours. En témoignent Moïse et les prophètes : ils annoncent certes l’accomplissement qui se produira avec le Christ mais ils voient que la victoire de la vie sur la mort est déjà à l’œuvre dans le monde où ils vivent, et cela depuis le commencement. Avec Jésus, cette résurrection de toujours et de toute chose est « manifestée », comme le dit la Préface de la seconde Prière eucharistique, alors que jusque-là elle était secrète, en attente de révélation.

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La liturgie de ce dimanche nous met les pieds sur terre. Une certaine euphorie nous était facile le Jour de Pâques. Or ce matin les lectures, l’une après l’autre, viennent tempérer notre enthousiasme. Un peu comme quand l’hiver nous revient à la fin d’avril.

En fait Jésus lui-même donne le ton dans cet évangile. Il réagit devant les disciples. Eux ils croient rêver, ils veulent spiritualiser leur maître, le classer parmi les fantômes ou les esprits. Or S. Luc nous montre le crucifié dans le réalisme d’une présence physique. Son corps est le même qu’autrefois. Jésus porte les marques de ses blessures sur ses mains et ses pieds. Celui qui était mort, est bien vivant, toujours le même et si différent !

Dans les Actes des apôtres, en 1ère lecture, Pierre ne fait pas de complaisance à ses auditeurs de Jérusalem. Il leur remet sur le nez ce qu’ils ont fait à Jésus, non pas pour les écraser de culpabilité et leur attirer vengeance mais pour les responsabiliser et les éveiller à la foi. Pour qu’une saine autocritique les mène à une vraie conversion.

S. Jean dans sa 1ère lettre, en 2ème lecture, nous remet sous les yeux notre penchant au mal et la possibilité de nos dérives personnelles. En même temps qu’il nous rappelle le chemin de réconciliation et de salut qui nous est gracieusement offert dans le Christ.

En fait la parole de Dieu nous replace ce matin au cœur du mystère de Pâques, en nous rappelant que, si nous devons témoigner à notre tour de la vérité du ressuscité, nous sommes en même temps témoins des mystérieuses lenteurs de l’œuvre de salut qu’il est venu accomplir. Le même réalisme dont eurent besoin les premiers disciples, il nous faut l’avoir nous aussi. Attention de ne pas nous emballer ! Ne tombons pas dans la naïveté ! Comme si avec Pâques tout était réglé, comme s’il n’y avait plus qu’à chanter Alléluia.

Pas besoin de regarder dehors longtemps pour voir que l’hiver met du temps à finir, que notre monde est toujours dysfonctionnel, avec ses conflits, ses peurs, ses incapacités à instaurer la paix, ses injustices, la dilapidation de notre bien commun, la terre… N’allons donc pas nous réfugier dans une bulle et produire un discours qui ne serait pas pris au sérieux. Voyons le Ressuscité lui-même, comment il se montre humble et patient, insistant et proche, avec les disciples, dépendant de leur accueil et de leur compréhension. Il les forme à un sain réalisme quant à la portée immédiate de son œuvre de salut.

Ainsi nous devons comprendre, et ne pas nous en surprendre, que la résurrection n’opère pas une transformation radicale instantanée de notre monde. Pâques a ouvert une brèche sur l’enchaînement de mort qui subjuguait notre monde. Mais la victoire totale n’est pas pour tout de suite. Nous vivons dans un monde affligé encore par le péché. Nous-mêmes sommes fragiles, tourmentés par la peur et chargés de fautes. Le mal et la souffrance nous tiennent toujours. Seulement nous savons que le Christ est vivant et qu’il a ouvert un passage vers la vie. Que déjà sa joie et sa paix données aux siens porte du fruit en nous, autour de nous. La violence n’aura pas le dernier mot. Si le mal continue ses ravages, nous avons une espérance. Nous savons que le Christ en sa Pâques a porté un coup mortel à la mort.

Prenons donc nous aussi un chemin de lucidité, de conversion et de fidélité. Portons sur le terrain, jour après jour, un témoignage d’espérance. Travaillons à transformer le monde par notre amour. Dans notre univers humain, démuni et si souvent désespéré, soyons d’authentiques témoins du Ressuscité.

Par Jacques Marcotte, o.p
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Lorsque le Ressuscité nous rejoint

Face au Christ ressuscité, notre pauvre esprit humain a du mal à s’y retrouver. Son nouveau mode de présence, véritable défi à l’entendement, constitue le fil directeur des lectures de ce dimanche, entre les apparitions aux disciples tout craintifs (Lc 24), l’incrédulité du peuple juif apostrophé par Pierre (Ac 3), et les difficultés à croire de la communauté chrétienne, à laquelle saint Jean envoie une lettre très ferme (1Jn 2).

À l’écoute de la Parole

Comment rencontrer le Christ ressuscité aujourd’hui ? Les disciples ont vu et touché son corps glorieux ; mais ce n’est pas notre cas.

Pourtant, le témoignage des saints, et sur un mode mineur notre propre expérience, nous montrent que le Seigneur nous rejoint sans cesse. Comme au soir de Pâques, il ne cesse d’apporter sa paix, de nous révéler son amour qui va jusqu’au don de sa vie, d’ouvrir nos intelligences à l’Écriture sainte. Plus encore, il se penche sur nos plaies intérieures pour les transformer en sources de miséricorde.

Méditation :
Comment rencontrer le Ressuscité ?

Les lectures nous font écouter le témoignage des apôtres, qui ont été choisis par le Seigneur pour être les témoins de son œuvre de salut : ses actions et paroles, ses enseignements et miracles, et surtout sa Passion et sa Résurrection.

Pour aller plus loin

Nombreuses sont les interrogations de nos esprits modernes par rapport à la résurrection : est-elle historique ? Quel corps avait Jésus ? Quelles preuves pour notre foi ? Et bien d’autres perplexités nous animent.

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La liturgie nous transporte au soir de Pâques, au sein de la Communauté de Jérusalem, alors que les marcheurs d’Emmaüs sont en train de raconter leur rencontre avec le Seigneur (Lc 24). Jésus lui-même se rend soudain présent à ses disciples qui, comme les femmes, le matin, sont « frappés de stupeur et de crainte ». Le Maître vient bouleverser leur vie, comme naguère en Galilée, lorsqu’Il les avait appelés à sa suite. Mais il s’agit cette fois-ci de recevoir une « nouvelle vie », celle de la foi et de la communion avec le Ressuscité, qui ouvre les portes du Ciel. Cette nouvelle vie, nous la voyons à l’œuvre dans la communauté chrétienne grâce à deux apôtres de première importance : saint Pierre, qui harangue le peuple dans le Temple de Jérusalem (Ac 3, première lecture), et saint Jean, qui écrit tendrement à ses enfants spirituels (1Jn 2, deuxième lecture).

L’évangile : rencontre avec le Ressuscité (Lc 24)

Avant tout, il y a les apparitions de Jésus ressuscité aux disciples : les pèlerins d’Emmaüs se sont joints à la communauté de Jérusalem, et chacun raconte « ce qui s’est passé » sur la route ou au Sépulcre, mais les esprits n’arrivent pas à y voir clair face à tant d’évènements inouïs. Jusqu’au moment où Jésus lui-même se fait présent, provoquant stupeur et crainte.

Corps glorieux du Christ et résurrection de la chair

Pourquoi cette stupeur ? On aurait pu s’attendre à une joie immédiate. Pour la comprendre, il faut retourner brièvement à la conception de la mort dans l’Ancien Testament et dans l’Antiquité en général, que nous explique le cardinal Ratzinger :

« Le mort descend au Shéol, où il mène une pâle existence d’ombre. Il peut apparaître, donnant alors l’impression d’un être inquiétant et dangereux. Néanmoins, il est séparé du monde des vivants, de la vie, relégué dans une zone où toute communication est absente, et qui justement par ce défaut de relation, équivaut à une destruction de la vie. Tout le gouffre de ce néant se découvre dans le fait que Dieu n’est pas là, qu’il n’y est pas loué. Même par rapport à lui, l’absence de communication y est totale. La mort est donc un emprisonnement qui ne finira plus. Être et ne pas être en même temps, être encore d’une certaine manière et pourtant ne pas vivre ». 

La religion juive faisait donc interdiction absolue de communiquer avec le monde des ombres, qui est par excellence un monde impur ; on se souvient de la sorcière d’En Dor (1 Sam 28). Tout cela explique l’effroi des disciples, et l’insistance de Jésus à faire constater sa corporéité en montrant « ses mains et ses pieds » avec les marques de la Passion.

Luc insiste sur ce point en notant qu’il mange du poisson grillé : les disciples ne font pas une expérience extatique, de type mystique, hors de la réalité, mais bien une rencontre réelle avec une personne « en chair et en os ». Jésus est le Vivant, revenu auprès des siens. Dans cet apparent paradoxe entre similitude et altérité – c’est bien lui, mais il est différent – se déploie le mystère de la résurrection : le Christ ne vient pas du monde des morts, mais de celui des vivants, de ce nouveau règne qu’il vient d’inaugurer auprès de son Père par son humanité glorifiée. Jésus n’a pas été réanimé comme Lazare, il est entré dans une existence d’un type supérieur, et les disciples sont stupéfaits par ce saut radical.

Par-là, Jésus nous apprend vers quelle résurrection nous marchons nous-mêmes : non pas une simple revitalisation de notre existence terrestre, mais le passage à une communion totale avec la vie trinitaire, qui élèvera toutes les dimensions de notre personne. En attendant, le Christ ressuscité nous donne déjà de participer à sa nouvelle vie en nous incorporant dans son Corps, comme l’explique le Catéchisme :

« S’il est vrai que le Christ nous ressuscitera ‘au dernier jour’, il est vrai aussi que, d’une certaine façon, nous sommes déjà ressuscités avec le Christ. En effet, grâce à l’Esprit Saint, la vie chrétienne est, dès maintenant sur terre, une participation à la mort et à la Résurrection du Christ : ‘Ensevelis avec le Christ lors du Baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui L’a ressuscité des morts (…). Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu’ (Col 2, 12 ; 3, 1) Nourris de son Corps dans l’Eucharistie, nous appartenons déjà au Corps du Christ. Lorsque nous ressusciterons au dernier jour nous serons aussi ‘manifestés avec lui pleins de gloire’ (Col 3, 3). » 

Les conséquences pour notre chemin sur la terre sont incalculables. Par exemple, le Père Maurice Zundel affirmait : « Nous ne pouvons vivre une vie spirituelle sans spiritualiser notre corps. » C’est l’Eucharistie qui réalise le mieux ce mystère en nous, comme l’avait saisi saint Irénée :

« De même que le pain qui vient de la terre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus du pain ordinaire, mais eucharistie, constituée de deux choses, l’une terrestre et l’autre céleste, de même nos corps qui participent à l’eucharistie ne sont plus corruptibles puisqu’ils ont l’espérance de la résurrection. » 

Présence du Christ ressuscité

Comme sur le bord du lac (Jn 21), comme sur la route d’Emmaüs, nous retrouvons, dans ce récit, trois éléments: Jésus apparaît aux disciples (il est visible et palpable), il leur parle (ouvrant leurs cœurs aux Écritures), et il mange avec eux . En d’autres termes : il se rend réellement présent, enseigne ses disciples et partage avec eux un moment de communion fraternelle. Ces différents aspects structurent notre propre rencontre avec le Ressuscité dans l’Église, grâce à la liturgie de la Parole et à l’Eucharistie, en attendant le jour béni où nous pourrons enfin le contempler directement.

L’évangile d’aujourd’hui, en Luc 24, présente de nombreuses ressemblances avec celui de la semaine dernière, relatant l’incrédulité de saint Thomas (Jn 20) :

  • Jésus qui apparaît commence toujours par souhaiter la paix : « La paix soit avec vous ! », salutation que nous utilisons en début de célébration eucharistique. Les prêtres la reprennent à l’issue de la prière eucharistique : « que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ! ».
  • Dans les deux récits, le Ressuscité invite ensuite à contempler et toucher les marques de la Passion : « Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi ! » (Lc 24,39). Ce contact avec les plaies du Sauveur provoque la joie des disciples, elles sont depuis lors vénérées comme les sources de la Miséricorde.
  • Dans l’évangile de Jean, Thomas a besoin d’une semaine pour entrer dans la foi ; chez saint Luc, il s’agit de toute la communauté du Cénacle, qui passe progressivement de la « frayeur et crainte » à la « joie sans oser croire », puis à « l’ouverture des intelligences à la compréhension des Écritures ». Ils n’expriment pas encore leur foi, comme saint Thomas : ce sera l’objet du livre des Actes des Apôtres, où retentiront de magnifiques professions de foi.

Ecoutons plus attentivement les paroles du Christ aux disciples :

« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoins. » (Lc 24,46-48)

 Luc nous présente ici un condensé de toute son œuvre théologique : d’abord un résumé de son évangile, centré sur le mystère pascal ; puis le programme des Actes des Apôtres, dont il est également l’auteur, qui rapporte la première proclamation de la Parole à partir de Jérusalem jusqu’aux confins de la terre.

Luc nous présente le Christ insistant sur l’accomplissement des Écritures. Comme il l’avait expliqué de son vivant, tout ce qui lui est arrivé était « écrit dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (v.44). C’était important pour faire comprendre aux premiers croyants que la crucifixion du Christ n’était pas une erreur, et nous y reviendrons à propos de la première lecture.

Or nous sommes parfois déroutés par cette expression : « selon les Écritures », que notre Credo reprend de saint Paul : « Il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » (1Co 15,4). Était-il vraiment écrit que le Messie devait souffrir et ressusciter le troisième jour ? Dans quel passage exactement ? On peut penser à une prophétie d’Osée :

« Venez, retournons vers le Seigneur. Il a déchiré, il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence. » (Os 6,1-2)

Sous la plume du prophète, ces expressions stéréotypées désignent un bref laps de temps après lequel le Seigneur prendra soin de son Peuple, mais elles ne parlent pas du Messie. En revanche, les premiers croyants ont tout de suite vu dans les chants du serviteur souffrant d’Isaïe, l’annonce des souffrances et de la mort du Christ (cf. Is 53). Une relecture de l’histoire de Jonas – qui disparaît pendant trois jours dans le ventre de la baleine et auquel Jésus se réfère explicitement (Mt 12,40) – s’impose rapidement à leurs esprits.

De même le Psaume 16 : « mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance ; tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. » (vv.9-10) Si l’on considère que la corruption commence le troisième jour, on comprend que Paul ait utilisé cet argument en Actes 13,35. Le théologien Ratzinger concluait :

« Le ‘selon les Écritures’ vaut pour la phrase dans son ensemble et de manière implicite seulement pour le troisième jour. L’essentiel est dans le fait que la Résurrection elle-même soit conforme à l’Écriture – que celle-ci appartienne à la totalité de la promesse devenue, de parole qu’elle était, réalité en Jésus. De cette manière, en arrière-fond, on peut certainement penser au Psaume 16,10, mais aussi naturellement à des textes fondamentaux pour la promesse, comme Isaïe 53. En ce qui concerne le troisième jour, il n’existe pas de témoignage scripturaire direct. » [5]

En fait, l’insistance sur le « troisième jour » vient de l’importance des rencontres avec le Christ ressuscité, le jour de Pâques, le troisième après sa mort le vendredi : ces rencontres ont eu un tel impact sur la vie des disciples qu’ils en sont venus à transférer au dimanche l’assemblée et le culte qui se tenaient normalement le samedi (shabbat). Une innovation impensable, étant donné la centralité du Shabbat dans la religion juive, sans un événement aussi important que les apparitions du Christ ressuscité.

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