Dimanche des Rameaux (B)
Mc 14,1-15,47

Dimanche des Rameaux_Lorenzetti

Pourquoi ce réflexe de recul en moi, au moment d’aborder la rédaction de ce commentaire de la Passion du Christ ? Sans doute parce qu’il faut dépasser le folklore pour regarder en face le spectacle de l’horreur. La Croix ? Nous en avons fait des bijoux, des œuvres d’art. Est-ce pour apprivoiser et conjurer l’intolérable ? Et l’on nous dit que c’est là que se révèle l’ultime vérité sur Dieu et sur l’homme ! Comment ne pas avoir envie de tourner la page et de nous livrer à quelque activité divertissante ? Nous voici loin de l’enthousiasme de la foule lors de l’accueil de Jésus à Jérusalem ! Une foule inconsciente, qui acclame un homme qui, pense-t-elle, va prendre le pouvoir et restaurer la royauté davidique. Ces gens sont-ils les mêmes qui, déçus, crieront dans quelques semaines « Crucifie-le » ? Ou alors assistons-nous à la réédition des rituels archaïques qui prescrivaient de choyer la victime avant son exécution ? Et pourtant ils ont raison : l’entrée de Jésus dans la ville qui tue les prophètes (Matthieu 23,37) inaugure sa glorification. Une glorification dont ils ignorent les chemins et qui ne cesse de nous déconcerter. Pourquoi le Christ doit-il passer par là ? S’il devait mourir un jour, pourquoi pas d’une mort paisible ? Pourquoi l’horreur d’une souffrance inutile ? Oui, la Croix est bien d’abord un scandale, c’est-à-dire une pierre d’achoppement qui peut nous faire trébucher.

Des croix dressées tous les jours

Mais savons-nous ce qui nous déconcerte à ce point quand nous regardons le Christ crucifié ? C’est d’abord le spectacle de ce que nous appelons le péché. Le péché de l’homme, négation de l’amour, est toujours une variante du meurtre. Toute conduite qui va dans le sens de la diminution ou de l’ignorance d’un autre homme, tout refus du pardon sont élimination du Christ et de ce qu’il apporte. Nier et renier le Christ passe par notre refus d’autrui. Cela peut prendre des formes en apparence anodines. Par exemple quand nous nous esquivons pour ne pas être ennuyés par les problèmes de l’autre, quand nous nous fermons à ses façons de voir ou de vivre. Dérision, mépris, négligence… Innombrables sont les manières de chasser le Christ de nos vies ! Tout cela, et d’autres comportements bien pires, demeurent cachés, plus ou moins volontairement oubliés. Nous sommes des virtuoses dans l’art de mettre le Christ et sa parole entre parenthèses. Voici maintenant que toutes nos dérobades (pensez aux disciples au cours de la Passion) et toutes nos malveillances apparaissent en plein jour, érigées sur le calvaire. « Il a été transpercé par nos infidélités, broyé par nos fautes… » (Isaïe 53,5).

Dieu avec nous, jusqu’au bout

Donc, nous ne pouvons pas dire : « Ils ont crucifié le Christ », mais bien : « J’ai crucifié le Christ ». Car c’est bien nous qui l’avons éliminé, pas Dieu. C’est là que nous rencontrons une autre cause de notre malaise devant la Croix. On nous répète que Dieu est Amour et, en même temps, que c’est lui qui a voulu la crucifixion. Nous sommes habités, du moins les plus âgés d’entre nous, par le cliché de la satisfaction de la justice divine. Résumons : les hommes ont offensé Dieu. Ce Dieu, vu comme un suzerain omnipotent, exige que l’offense soit réparée. Or l’homme, s’il est assez grand pour produire des méfaits qui blessent Dieu, est trop petit pour les réparer. Le Fils va s’en charger. Ce Dieu nous demande de pardonner mais, lui, il ne pardonne pas ! Il faut que quelqu’un paye la dette pour que justice soit faite. Il faut que ça saigne ! Dieu est ainsi présenté comme responsable de la crucifixion. Certes, on pourrait produire certains textes scripturaires qui ont l’air d’aller dans ce sens, y compris le « que ta volonté soit faite et non la mienne. Heureusement, d’autres textes innocentent Dieu, en particulier Actes 4,10 : « Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a ressuscité » (voir aussi Actes 2,36 et 5,30). Conclusion : c’est nous qui dressons les croix, au Proche-Orient, en Afrique, partout dans le monde. Ces croix, le Christ les assume toutes. L’amour unit pour le meilleur et pour le pire. Dieu a voulu venir avec nous jusque dans le pire ; mais c’est pour nous conduire de là jusqu’au meilleur. Partout où l’homme peut aller, Dieu vient le rejoindre ; il descend jusque dans nos enfers, pour nous en arracher. Le voici au rang des malfaiteurs et de leurs victimes. Jamais, nulle part, nous ne sommes seuls. Telle est la volonté de Dieu, du Père.

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À quoi bon ce gaspillage?
Par Armand Veilleux

À chacune des trois années du cycle liturgique, nous lisons l’Évangile de la Passion selon un des trois Évangiles synoptiques. Cette année c’est Marc qui nous conduit depuis le repas de Jésus à Béthanie, jusqu’au Calvaire, en passant par Gethsémani, la Cène, le procès et le crucifiement. Il serait inutile et erroné d’essayer de reconstituer le détail des événements en complétant un Évangile par l’autre. Chacun doit être considéré en lui-même, parce que chaque Évangéliste nous livre un message qui lui est propre et nous le livre dans le choix qu’il fait des événements et dans sa façon de les interpréter. Marc est à la fois très soucieux des détails historiques concrets et très attentif aux gestes symboliques.

Dans cette brève homélie je voudrais concentrer notre attention sur un de ces gestes symboliques. Celui de la sépulture de Jésus mentionnée au début et à la fin du récit. Il n’y a pas de geste plus gratuit que le soin porté au corps d’une personne après sa mort. Il s’agit d’un geste à la fois de respect et d’amour – d’amour tout à fait désintéressé, car il n’y a plus rien à attendre en retour ici-bas.

Le récit de Marc s’ouvre par un repas à Béthanie. Béthanie est le lieu où habitaient les amis intimes de Jésus: Marthe, Marie et Lazare. Mais cette fois-ci Jésus est invité à manger non pas par eux mais par un autre de ses amis une certain Simon le lépreux, qui n’est pas mentionné ailleurs dans l’Évangile. La femme qui oint la tête de Jésus n’est pas nommée. Elle ne prononce pas un mot. Seul son geste parle; et il parle si fort que Jésus proclame: “partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier, on racontera, en mémoire d’elle, ce qu’elle vient de faire” – utilisant la même expression qu’il utilisera à la Cène en disant de répéter la fraction du pain “en mémoire de moi”.

Le geste de la femme est un pur gaspillage, comme le disent les témoins, et ce que Jésus ne nie pas. Elle vient avec un parfum de haute qualité et de grande valeur, et elle l’apporte dans un vase d’albâtre. Non seulement elle verse le parfum mais brise le vase dans lequel il est contenu. Geste excessif et de folle gratuité que seul l’amour peut expliquer et justifier.

À quoi bon ce gaspillage? disent ceux qui ont un peu plus de sens pratique. A quoi bon être chrétien? À quoi bon prier? À quoi bon jeûner. Ça sert à quoi d’être moine? À quoi sert la messe dominicale? Ceux qui sont tourmentés par les hauts et les bas de leurs actions en bourse se posent sans cesse ce genre de question. A quoi bon? Pourquoi ce gaspillage?

Ce gaspillage ne sert à rien mais il a une signification profonde. En brisant son vase d’albâtre et en laissant couler l’huile parfumée sur la tête de Jésus, à la façon dont les prophètes de l’Ancien Testament instituaient les rois, cette femme reconnaît Jésus comme le Messie. Jésus donne lui-même à ce geste un sens ultérieur. Il a déjà donné sa vie et ce geste est déjà sa sépulture. En effet, à la fin de l’Évangile, après la mise au tombeau de Jésus, Marc mentionne laconiquement la présence de Marie-Madeleine et de l’autre Marie, la mère de José, qui regardent l’endroit où on a mis le corps. Elle reviendront le matin de Pâques avec leurs aromates; mais elle ne pourront pas embaumer le corps de Jésus car il ne sera plus là. Ce geste de la femme à Béthanie est donc, à proprement parler, l’ensevelissement de Jésus, avant même sa mort. Et ce geste de gratuité est mis en opposition aussi bien à celui de Judas, qui livrera Jésus pour de l’argent qu’à tous les calculs politiques des chefs du peuple ainsi que d’Hérode et de Pilate.

Puisse l’exemple de cette femme nous apprendre à poser de ces gestes fous de désappropriation, qui ne servent à rien, mais dont la force symbolique transforme ceux qui les posent aussi bien que ceux qui en sont l’objet.

Et lui s’est laissé faire
Par Jacques Marcotte, o.p.

Avec simplicité et ferveur nous avons porté des rameaux pour acclamer Jésus, pour célébrer l’annonce de sa victoire prochaine. Notre geste était beau et touchant, déjà triomphal, plein de joie et d’espérance.

Mais tout de suite après ce moment d’euphorie et de liesse, c’était la tristesse et le choc brutal de la souffrance et de la mort. Parce qu’il a choisi d’aimer jusqu’au bout, de donner sa vie, de glorifier le Père par sa fidélité, Jésus s’est laissé faire par ceux qui injustement le torturaient, le jugeaient et le condamnaient.

Son parcours de douleur nous révèle un Jésus impressionnant d’endurance et de courage; il nous fait voir du même coup notre comportement et nos manières dans ce qu’elles ont de plus choquants, de plus injustes. La Passion du Seigneur fait écho à tous ces malheurs dont nous faisons l’expérience : la trahison, l’abandon, la violence, la jalousie, le rejet, les sévices de toutes sortes.

En relisant ce récit nous retrouvons les empreintes du mal dans notre chair, la souffrance des hommes, des femmes et des enfants de partout sur la terre.

En méditant sur les épreuves du Christ et sur la façon dont il les traverse, nous apprenons comment il a épousé notre cause. Le Christ se révèle tellement proche de nous, tellement pareil à nous dans la souffrance. Et tellement différent aussi, par l’amour indéfectible qui l’anime, par l’absence de révolte, par sa profonde liberté.

Mais sachons-le bien : nos peines et nos douleurs nous font mystérieusement communier à son sort. Si nous souffrons avec lui, avec lui nous vivrons, si nous mourons avec lui, avec lui nous règnerons. Puissions-nous imiter son courage, sa force d’âme, sa paix intérieure, son amour inconditionnel, sa fidélité à la volonté du Père.

Puissions-nous, tout au long de cette semaine, apprendre comment vivre nos chemins de croix personnels et communautaires; puissions-nous en faire des chemins d’espérance, à cause du Christ qui est allé lui-même à l’extrême de ce qui nous arrive de difficile et qui en a fait le chemin du plus grand amour, un passage de confiance et d’abandon, vers le Père, une route pascale.

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