IV dimanche de Carême (B)
Dimanche Laetare
Jean 3,14-21

Références bibliques
Livre des Chroniques. 2 Ch. 36. 14 à 23 : « Sans attendre et sans se lasser, il leur envoyait des messagers. »
Psaume 136 : « Si je perds ton souvenir. »
Lettre de saint Paul Aux Ephésiens : 2. 4 à 10 : « Dieu est riche en miséricorde. »
Evangile selon saint Jean. 3. 14 à 21 : « Dieu a tant aimé le monde. »
Une méditation devant la croix
Le texte d’aujourd’hui n’est pas facile. Il ne raconte ni un épisode de la vie de Jésus, ni une parabole. Il s’agit plutôt d’une méditation devant la croix. La croix nous révèle le visage et le cœur de Dieu, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu qui n’est qu’Amour.
L’amour s’est fait chair dans le sein de la jeune fille de Nazareth. L’amour est devenu l’un de nous dans une vie semblable à la nôtre, avec seulement plus de risques, plus d’épreuves, plus d’obscurité. L’amour s’est fait bouchée de pain et gorgée de vin afin que nous ne fassions qu’un seul corps avec lui. L’amour s’est laissé clouer sur une croix. Il n’est pas une page de l’évangile qui ne trahisse cet amour bouleversant de Dieu pour nous. « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique ».
Que nous restons lents à croire à tant d’amour ! Qui donc est Père comme Dieu ? Finirons-nous par nous écrouler entre ses deux bras ? Par baisser la garde ? « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé ».
N’oublions pourtant pas le tragique de la condition humaine. Les horreurs que nous vivons, depuis le massacre d’enfants innocents jusqu’aux brutales fermetures d’entreprise, en passant par la perversité morale, nous mettent durement devant le drame d’hommes qui choisissent et préfèrent la mort. Face au mal, aux situations de mort, aux projets de mort, Dieu s’engage. Lui, le Vivant par excellence, nous propose de nous transfuser sa propre vie, sa Vie éternelle, sa vie qui n’est qu’amour. Mais c’est un amour crucifié. C’est un engagement qui coûte cher : la croix. De celle-ci, jaillit une lumière qui fait la vérité sur l’homme. Une lumière qui fouille et met à nu, ne laissant aucun coin d’ombre où cacher son jeu. Les rayons de la croix lumineuse enlèvent le masque à celui qui voudrait jouer la comédie, ils lavent la conscience de celui qui se grime.
Quel mystère que tant d’hommes préfèrent les ténèbres à la lumière, le « grouillement d’iniquité » à la transparence de la vérité ! La méditation de saint Jean devant la croix est sévère. Croire, pour lui, est une décision qui engage toute l’existence. C’est passer de l’existence superficielle à l’existence en profondeur. C’est opter pour ou contre la vie. C’est être ou ne pas être.
C’est parce qu’Il n’est qu’Amour, que Dieu attend notre consentement : croire. Il a tout fait, de son côté, pour que nous soyons sauvés, vivants éternellement, éternellement heureux. Mais si Dieu ne juge et ne condamne personne, hélas, « celui qui ne veut pas croire est déjà jugé », il se juge et condamne lui-même. Car Dieu n’a pas créé des pantins ou des automates, mais des hommes libres. Celui qui ne veut pas de la lumière est simplement laissé à lui-même.
Mais « celui qui fait la vérité vient à la lumière ». Celui qui, grâce à l’aide de la foi, descend en sa propre profondeur jusqu’à ce point où il rencontre Celui qui n’est qu’Amour, celui-là est déjà dans « la vie éternelle ». Celui qui entre dans le combat de Dieu contre les puissances d’infamie, celui qui croit que les forces du malheur n’auront pas le dernier mot, celui–là baigne déjà dans la lumière de l’éternité.
“Amour et Miséricorde”:
le seul jugement de Dieu sur le monde
Romeo Ballan, mccj
“Dieu a tant aimé le monde…” Voici la clé de lecture de la Parole de Dieu en ce dimanche. Qui nous fait entrer, et tirer profit spirituel, de la Pâque qui approche. Amour-miséricorde: mot de passe indiquant le seul projet de notre Dieu. Mort et vie, jugement et salut, condamnation et foi, ténèbres et lumière, mal et vérité…quelques unes des expressions typiques de Jean en forme d’antithèses. C’est le cas aussi dans l’Evangile d’aujourd’hui. L’histoire humaine de toujours est ainsi faite: conflits, tensions, victoires partielles: parfois c’est le mal qui domine, parfois le bien, au gré des événements qui se croisent ou entrent en conflit. Le cœur humain se préoccupe en premier lieu de savoir qui est le plus fort, qui finira par dominer, ou qui imposera sa parole définitive. Optimisme ou dépression, espoir ou désespoir dépendent de la réponse à ce dilemme. “Sur le péché et sur le mal qui existent dans le monde, c’est toujours l’amour de Dieu qui resplendit” (F. Mauriac).
C’est encore Jean qui nous donne la réponse, en nous entretenant sur le sujet de la rencontre de Jésus avec Nicodème: notre espérance vient de la certitude que l’amour de Dieu aura le dessus sur le mal qui domine le monde. Le jugement de Dieu sur le monde, c’est pour nous le salut, qui nous est offert comme un don. La Parole définitive de Dieu n’est pas la mort, mais la vie. «Dieu a tant aimé le monde qu’il a voulu donner son Fils unique: ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais obtiendra la vie éternelle» (v. 3,16). La condamnation éventuelle sera un libre choix de certains: c’est seulement pour ceux qui préfèrent les ténèbres et haïssent la lumière (v. 19-20). Le projet de Dieu n’est que pour la vie.
Toutes les religions ont essayé de se démarquer du monde, en soulignant la distance infinie qui sépare la créature du Créateur. Les difficultés de la vie, constatées dans toute la fatigue du quotidien, les ont conduites à se proposer l’idéal d’un chemin séparé de la vie. Tandis que notre Dieu aime le monde, beaucoup!, au point de se lier à son destin. Ce ‘beaucoup’ nous révèle un aspect de Dieu qu’on oublie souvent: un amour pour nous qui tient de l’excès! Et Jésus, sur cette ligne, nous rappelle que Dieu ne veut pas juger le monde, mais le sauver. Si on y croyait! Si on cessait de croire en un Dieu fastidieux, prêt à souligner nos manquements, tel un directeur de discipline à l’égard d’une classe d’école. Il faudrait nous ouvrir à cette parole, ‘il a tant aimé le monde’, qui changerait toute notre vision. (Paul Curtaz)
Le livre des Chroniques (I lecture) nous propose une relecture de l’histoire du peuple d’Israël. Cette relecture est faite en termes de péché-châtiment-salut. Le péché était dans toute la communauté: les chefs, les prêtres, le peuple… tous «avaient multiplié leurs infidélités» (v. 14). Malgré cela le Seigneur « aimait son peuple de vraie compassion» et lui envoyait soigneusement des messagers (v. 15). Après tant d’expériences de défaites, de déportations et d’esclavage, enfin s’ouvre pour eux le chemin du retour. La libération, que proclame Cyrus, roi de Perse, est pour eux l’intervention finale de Dieu, toujours fidèle à sa promesse de salut (v. 22).
Saint Paul aussi (II lecture) met à l’origine du projet divin de salut un «Dieu riche en miséricorde». Il aime d’un «grand amour» (v. 4), il offre à tous une «grâce» surabondante de «bonté envers nous en Jésus Christ» (v. 7). En lui nous avons le salut par la foi. «Ce qui est…don de Dieu» (v. 8). Ce don n’est pas réservé à quelques-uns, mais il est pour tous, par bien des chemins, ou en des temps différents. Le signe de ce salut universel, c’est le Fils de l’homme élevé de terre, pour tous, dans le désert du monde. C’est lui-même ce jugement d’amour que Dieu lève sur le monde: un jugement de miséricorde! Il s’agit toujours de cette “miséricorde de génération en génération” que la Vierge Marie a chantée aussi, dans la joie et avec passion, après l’Annonciation du Seigneur.
Il nous suffit de regarder vers lui, si on ne veut pas fermer les yeux à la lumière. C’est lui le Fils, le premier parmi beaucoup de fils et de frères, élevé de terre sous le regard de tous, «afin que celui qui croit en lui ait la vie éternelle» (Jn 3,15). Le salut est offert à celui qui croit, à tous ceux qui élèvent le regard vers lui, à ceux qui «lèveront les yeux vers celui qu’on a transpercé» (Jn 19,37). Porter sur lui son regard d’amour, là est la source du salut, ainsi que de la mission. C’est ce que recommandait aussi St. Daniel Comboni aux missionnaires de son institut pour l’Afrique: “Leur attention portée constamment sur le grand but de la vocation apostolique doit faire naître l’esprit de dévouement chez les candidats à l’institut. Une disposition si essentielle se formera par un regard toujours porté sur Jésus Christ, qu’ils aimeront profondément. Ils essaieront ainsi de comprendre de mieux en mieux ce que veut dire un Dieu mort sur la croix pour le salut des âmes. Si une foi vivante leur permettra de contempler et goûter à ce mystère de tant d’amour, ils seront heureux de s’offrir pour tout perdre, et ainsi «mourir pour lui et avec lui» (Les Ecrits, 2720-2722). La contemplation du Christ élevé sur la croix et vivant dans l’Eucharistie, nous invite et nous encourage à la sainteté de vie en même temps qu’à l’élan missionnaire, pour que le salut venant du Christ arrive à tous les peuples.
La transfiguration des yeux et des coeurs des homme
Dans les lectures d’Évangile des derniers dimanches, guidés d’abord par Marc, puis par Jean, nous avons suivi Jésus au cours des premiers mois de sa vie publique. Nous avons été témoins de l’événement intense que fut son baptême, puis de sa tentation au désert. Nous l’avons vu choisir ses disciples et changer l’eau en vin à Cana. Et nous l’avons regardé chasser les changeurs de monnaie du Temple.
Beaucoup crurent en lui durant cette période, à cause des miracles qu’il opérait. Quelques-uns croyaient en lui sans hésitation et d’une foi très profonde. D’autres refusaient absolument de croire et le rejetaient avec violence. Mais la grande majorité restaient à demi-chemin, animés d’une foi ambiguë – un mélange de religiosité naturelle et d’attrait pour tout ce qui est extraordinaire et miraculeux – une foi sans engagement.
Un de ces croyants ambigus était Nicodème. J’aime beaucoup Nicodème, parce qu’il est vraiment l’un d’entre nous. Il croit, mais n’a pas le courage d’assumer toutes les conséquences de sa foi; et pourtant Jésus le prend au sérieux. Étant docteur en Israël, il connaît les Écritures. Il peut donc observer que Dieu est vraiment avec ce Jésus de Nazareth; mais il ne va pas jusqu’à reconnaître que Dieu est dans Jésus. Il vient à lui afin d’apprendre de lui; mais il vient de nuit. C’est un chercheur; mais un chercheur dans l’obscurité. Sa foi va croître; mais il restera toujours un peu ambigu. Il se sent proche de Jésus, mais reste loin de lui. Il sera au Jardin des Oliviers au moment de la sépulture de Jésus, mais pas trop proche.
L’Évangile d’aujourd’hui est tiré du dialogue en Jésus et Nicodème raconté au début de l’Évangile de Jean. Jésus le prend là où il est dans son cheminement et le conduit plus loin, en avant. Tout comme Il fait avec nous lorsque nous allons nous aussi vers Lui dans nos ténèbres. Nicodème était venu à Jésus cherchant la lumière dans les ténèbres; mais ténèbres et lumière ne vont pas ensemble; Jésus le presse donc de choisir entre lumière et ténèbres.
La véritable lumière est celle de la Transfiguration. Elle implique la mort; mais elle exige aussi d’agir en vérité. Le salut n’est pas de ceux qui ont de vagues croyances, mais de ceux qui agissent en vérité ou encore, pour traduire littéralement l’original grec, ceux qui “font la vérité”.
La nouveauté du message de Jésus apparaît dans toute sa lumière. Le message est que Dieu n’est pas un principe premier éternel et immobile comme le dieu des philosophes. Dieu a un avenir; et son avenir est entre les mains des hommes. Le salut n’est pas au bout de l’histoire, mais au coeur de celle-ci. La croix est plantée au coeur de l’histoire humaine, au coeur d’un monde dévoré par les conflits et la misère. Le monde des puissants, où les petits sont écrasés et piétinés, était le monde que Jésus connaissait; c’est le monde qui l’a mis à mort, le monde qu’il est venu racheter.
C’est en assumant la misère humaine que Jésus nous a rendu possible d’en être délivré. Non pas par des miracles – ces signes que les Pharisiens réclament comme preuve de sa messianité — mais par la transfiguration des yeux et des coeurs des hommes. Aujourd’hui la Croix du Christ est plantée au coeur de tant de parties du monde, en ce troisième millénaire dont l’enfantement est accompagné de tant de douleurs et de gémissements. L’avenir de ces pays et de leurs peuples, c’est notre avenir; c’est surtout l’avenir de Dieu; et cet avenir dépend de nous. Il dépend de ce que nos yeux sont ou non assez transfigurés pour voir le signe de la croix plantée au coeur de cette humanité souffrante et ensanglantée.
Accueillir la grâce de l’Évangile
Par Jacques Marcotte, o.p.
« Je pars pour l’Afrique conscient de n’avoir rien d’autre à proposer et donner que le Christ et la Bonne Nouvelle de sa Croix, mystère d’amour suprême, d’amour divin qui l’emporte sur chaque résistance humaine et qui rend même possible le pardon et l’amour envers les ennemis, » Voilà ce qu’affirmait Benoît XVI devant une place Saint-Pierre remplie de monde le 15 mars 2012. Il ajoutait : « Voilà la grâce de l’Évangile capable de transformer le monde, voilà la grâce qui peut aussi renouveler l’Afrique, car elle génère une force irrésistible de paix et de réconciliation profonde et radicale ».
Ces paroles vont dans le même sens que les lectures de ce dimanche. Elles nous provoquent à la compassion à l’endroit des plus souffrants de la terre, en solidarité avec ceux et celles qui en prennent soin.
La Bonne Nouvelle toujours attendue est celle de la miséricorde et de la compassion. C’est celle d’ailleurs que nous avons reçue dans l’Évangile du Christ. C’est ce précieux message qui nous est rappelée aujourd’hui dans les lectures de notre liturgie dominicale.
Au Second livre des Chroniques, c’est la Bonne Nouvelle de Cyrus, le roi des Perses, qui entend pratiquer à l’endroit des juifs en captivité à Babylone une politique leur permettant d’aller reconstruire le temple à Jérusalem.
Dans la lettre aux Éphésiens, c’est la Bonne Nouvelle d’un Dieu riche en miséricorde qui nous a aimés d’un grand amour. Il nous a fait revivre avec le Christ, avec lui, il nous a ressuscités.
Enfin dans l’Évangile de Jean, c’est la Bonne Nouvelle d’un Dieu qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… pour que tout homme obtienne la vie éternelle, soit sauvé.
Pour bien entendre cette Bonne Nouvelle, pour entrer dans la grâce du salut, il faut reconnaître notre mal, notre infidélité, notre péché. Et ça nous est bien difficile. Nous sommes tellement avancés dans les techniques et dans l’intelligence des réalités de la nature, le normal et le pathologique, que nous nous croyons seuls capables de régler nos problèmes. Or il y a de quoi comprendre, en tous nos malheurs et nos limites, que nous n’y arriverons pas tout seul. Nous avons besoin de l’aide d’un plus grand que nous. Il nous faut réfléchir beaucoup à notre fragilité radicale et à nos limites incontournables. Et nous voudrons, bien sûr, accueillir la Bonne Nouvelle du Dieu d’amour sans cesser pour autant d’investir toutes nos ressources humaines pour sauver l’humanité.
En cette liturgie, prions pour que nous ayons la force et l’audace d’aller au bout de nos capacités naturelles de transformation et de guérison, et pour que nous sachions accueillir de Dieu le supplément d’âme et les ressources « surnaturelles » indispensables pour que notre monde soit effectivement et durablement sauvé.