3e dimanche de Carême (B)
Jean 2,13-25

Références bibliques
- Livre de l’Exode. 20. 1-17 : « Tu ne prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. »
- Psaume 18 : « Le commandement du Seigneur est limpide : il clarifie le regard. »
- Lettre de saint Paul aux Corinthiens : 1 Cor. 1. 22 à 25 : « La folie de Dieu est plus sage que l’homme. »
- Evangile selon saint Jean. 2. 13 à 25 : « Il les trouva installés dans le Temple. »
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem.
Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs.
Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. »
Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : ‘L’amour de ta maison fera mon tourment.’
Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous
et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
Le “cœur sincère”: berceau du culte vrai
Romeo Ballan, mccj
La laïcité, aussi bien de l’État que de la conscience individuelle, trouve légitimité et contenus dans le texte de la I lecture de aujourd’hui. Les 10 Commandements s’enracinent dans la nature même de la personne humaine, sans attendre, de la part de Dieu, une proclamation explicite. Ils ne sont donc pas un produit de l’Eglise, mais un acquis de la pensée de l’homme: un patrimoine de principes normatifs, heureusement, pour la personne et pour les institutions. “Heureusement” !, parce que les 10 Commandements sont le fondement de l’éthique humaine universelle, un patrimoine que partagent toutes les Nations. Donc une plate-forme de départ pour le dialogue entre les peuples!
Le culte et l’éthique, les convictions religieuses et la pratique morale, sont deux éléments qui structurent la personne humaine dans sa physionomie spirituelle. Tout cela émerge de la Parole de Dieu, que l’Eglise propose aujourd’hui à notre méditation. Au sujet du culte, la venue de Jésus a apporté des changements radicaux par rapport à l’Ancien Testament. Une considération réaliste nous suffit, au sujet de Jésus chassant du temple, à coups de fouet, à la fois marchants et échangeurs de monnaies, bœufs, moutons et colombes (Evangile): l’énergie et le courage de Jésus nous surprennent! Il ose s’affronter à toutes ces catégories de personnes que l’argent intéresse bien plus que le culte et la religion! Sans oublier que cette intervention lui sera reprochée comme accusation explicite lors du jugement, et sera l’une des causes de sa mort.
Un geste si insolite (qui pourrait nous paraître même déplacé) de la part d’un Jésus «doux et humble de cœur» (Mt 11,29) ne se justifie pas par la seule irritation immédiate due à un fait qui est indécent de toute manière: «on a fait de la maison du Père un vrai marché» (v. 16). Ce geste de Jésus est d’abord un signe que les temps du vieux culte sont révolus: on n’offrira plus à Dieu des sacrifices d’animaux, ou autres offrandes naturelles, pour nous le rendre favorable. Ce geste-là, ainsi que le voile du temple entièrement déchiré de haut en bas (Mc 15,38), ce sont des signes d’un pas franchi définitivement envers une religion juive complètement dépassée. «Il parlait du Temple de son corps» (v. 21), ce qui veut dire que le temps est venu d’adorer Dieu dans le seul temple du corps crucifié et ressuscité du Christ.
La communion avec Lui, le seul Sauveur, ne se fera plus entre des murs étroits, ou par le sang des animaux, ou encore par la pratique mécanique (voire magique) de rites extérieurs. Le vrai culte à rendre à Dieu ne trouvera place que dans ce que l’homme a de plus intime, «en esprit et vérité» (Jn 4,23). Pour le chrétien, plus particulièrement, la communion avec Dieu s’opère dans la foi et dans les signes, que sont le sacrements. Le seul culte qui plaît à Dieu trouve son origine dans le cœur repentant, à l’image du publicain (Lc 18,13-14), et dans le coeur réconcilié: «va d’abord te réconcilier avec ton frère, et tu reviendras après, pour donner ton offrande» (Mt 5,24). Bien à raison donc, Paul invite les chrétiens à offrir nos corps en sacrifice vivant, saint, qui plaît à Dieu. «Ce sera votre culte spirituel» (Rm 12,1). C’est un message qui ouvre sur de grandes perspectives pour la Mission: soit pour le dialogue entre les religions, soit pour l’inculturation de l’Evangile. La communion de salut avec le Christ Sauveur n’est pas l’apanage de quelques uns, mais elle est ouverte à tous les peuples: à tous les cœurs sincères qui cherchent Dieu.
En plus de la foi et du culte, il y a encore les principes de la conduite morale qui sont à relire en perspective missionnaire universelle. En effet les 10 Commandements (I lecture) trouvent leur fondement dans la loi naturelle, qui devance la Révélation de Dieu à travers la Bible et dans l’Eglise. Ce qui est d’une importance extraordinaire pour le dialogue entre les peuples et pour le travail missionnaire. Les Commandements sont un patrimoine spirituel et moral qui appartient à l’humanité entière, même si la Révélation chrétienne nous en donne une compréhension plus complète et plus sûre.
C’est ce que nous apprend aussi le Catéchisme de l’Église Catholique. «Les 10 Commandements appartiennent aussi à la Révélation de Dieu. En même temps ils nous manifestent l’homme dans sa vraie nature, ils en éclairent les devoirs essentiels. Ainsi, indirectement, se manifestent aussi les droit fondamentaux liés à la nature de la personne humaine. Le Décalogue représente une expression privilégiée de la loi naturelle: ‘Depuis les origines Dieu avait enraciné dans le cœur des hommes les préceptes de la loi naturelle. Ensuite il voulu les leur rappeler, tout simplement. D’où le Décalogue’ (St. Irénée de Lyon). Accessibles à la raison humaine, les préceptes du Décalogue sont quand même objet de Révélation divine. L’humanité, victime du péché, avait besoin de cette Révélation pour atteindre une connaissance plus complète et sûre des exigences de la loi naturelle: ‘Une exposition plus complète des Commandements du Décalogue devint nécessaire dans notre condition de péché, la lumière de la raison s’étant assombrie et la volonté ayant dérivé du droit chemin’ (St. Bonaventure). Nous connaissons les Commandements de Dieu à travers la Révélation divine qui nous est accessible dans l’Eglise, ainsi que dans la voix de la conscience morale» (CEC, n. 2070-2071).
Saint Joseph -dont la fête est proche- est entré d’une manière toute particulière dans le mystère pascal de Jésus, de Marie et de l’Eglise. Eglise dont il est d’ailleurs le protecteur universel. Il est le modèle sublime de recherche, d’écoute et de fidélité à l’action de Dieu, pour y avoir offert le culte de son cœur sincère et d’une vie exemplaire en tout.
Le Temple détruit et reconstruit
Marcel Domergue
« La Pâque des juifs approchait », voilà qui d’emblée nous donne le ton. Jésus monte à Jérusalem. Jésus va d’ailleurs faire allusion à la Pâque de la crucifixion en parlant de la destruction et de la reconstruction de « ce temple », et l’évangéliste précise qu’il s’agit du temple de son corps. Pour Israël, le Temple est le lieu de la résidence divine, la maison où Dieu a choisi d’habiter après en avoir ordonné la construction. Le thème de la demeure hante l’Évangile selon saint Jean. La première parole adressée à Jésus par ses futurs disciples est « Où demeures-tu ? » (Jean 1,38). Les réponses vont se préciser au fil des pages. Il faudra d’abord comprendre que le Christ est lui-même résidence de Dieu.
Au chapitre 4 (à partir du verset 19), nous lirons que Dieu ne se trouve pas sur la montagne de Samarie ou à Jérusalem, mais qu’on le rencontre n’importe où, « en Esprit et en Vérité ». N’oublions pas qu’en Jean 14,6, Jésus déclarera qu’il est lui-même la Vérité. Par le don de L’Esprit, quand le « temple de son corps » aura été détruit, Jésus recevra un corps nouveau, en lequel chacun de nous pourra trouver Dieu. Ce nouveau Temple, cette nouvelle demeure, c’est nous quand nous faisons un en raison de l’exemple et du message d’amour qu’il nous a laissé (voir Matthieu 18,20 et tout le chapitre chapitre 15 de Jean). L’Église donc, non comme appareil et institution, mais comme communion.
Les marchands du Temple
N’allons pas croire qu’en chassant les marchands du Temple, Jésus condamne commerce et commerçants. Ce qu’il condamne, c’est l’utilisation de Dieu, et de sa Demeure, pour obtenir autre chose que lui, en l’occurrence un profit. La « maison de Dieu » devient en fait une « maison de trafic ». Dieu est en quelque sorte chassé de chez lui pour que soit installé l’argent à sa place. Il y a là un comportement idolâtrique : une chose produite par l’homme est placée au-dessus de Dieu et devient l’objet d’un culte. Que n’a-t-on pas fait au fil de l’histoire au nom de Dieu et du Christ, les asservissant à notre propre culte !
La liturgie a donc été bien inspirée de nous proposer le Décalogue en première lecture. En effet, les conduites proscrites par le Décalogue relèvent toutes de l’idolâtrie : idolâtrie du profit, du prestige, du sexe. Beaucoup sont prêts à sacrifier n’importe qui à ces « puissances et dominations ». Une fois de plus, nous pouvons constater que les récits évangéliques ne se contentent pas de nous raconter des anecdotes : ils nous disent comment est Dieu et nous parlent de nous-mêmes, de nos méprises, de nos déviations possibles. Qui tente de mettre quoi que ce soit à la place de Dieu se voit chassé de l’aire de Dieu. En fait, il n’en est pas chassé : ayant évacué Dieu de sa vie, il est lui-même sorti de sa demeure. Point besoin de fouet pour cela.
Le Messie crucifié (2e lecture)
Qui sera chassé du Temple, fouetté, crucifié hors de la ville, éliminé de la communauté humaine ? Non pas les idolâtres mais Dieu lui-même, en la personne du Christ. Le « Temple » est repris par les « marchands ». Nous en sommes toujours là : il suffit d’ouvrir les yeux pour constater l’omniprésence du culte des idoles. Et ce ne sont plus des animaux qu’on leur sacrifie, mais des êtres humains. Ne nous indignons pas trop vite : essayons d’abord d’identifier les idoles auxquelles nous-mêmes rendons un culte, souvent sans nous en douter. Qui peut prétendre n’être pas contaminé ? Que Dieu, la puissance qui fait être tout ce qui est, se soumette à nos entreprises meurtrières, voilà qui est stupéfiant : « scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs » dit Paul (les Grecs étant symboles de la philosophie).
Dieu en effet se soumet à nous au point de prendre la place de nos victimes. Façon de parler, d’ailleurs, car chaque fois que nous réduisons un être humain à l’état d’objet, c’est Dieu lui-même que nous crucifions, que nous chassons du Temple. Le geste du Christ chassant les marchands peut surprendre : celui qui est Amour peut-il faire preuve de violence ? Comprenons que le sens profond de ce récit dépasse la matérialité des faits, et qu’il nous est ici annoncé et révélé que le Christ chassera de notre univers ces idoles dominatrices que nous cultivons. Alors l’humanité deviendra le Temple que Dieu habite.
Sainte et surprenante colère!
Jacques Marcotte, o.p.
L’Évangile de Jean nous surprend avec cet emportement de Jésus qui survient dès sa première présence au temple de Jérusalem au début de sa vie publique. Le 4e évangéliste ne nous laisse jamais tranquilles. Il nous oblige à une lecture à double plan. Par-delà des faits très physiques et combien réalistes, il nous conduit vers une vérité profonde sur le mystère du Christ.
Jésus pose donc au Temple un geste prophétique, qui annonce sa mort et sa résurrection. « Détruisez ce temple, et en trois jours je le rebâtirai ». L’audace et la passion que Jésus démontre pour en arriver à cette affirmation, ne vont guère lui laisser la chance d’en sortir « vivant » quand viendra l’heure de l’ultime confrontation.
Pourtant Jésus paraît déjà sur le grand théâtre religieux du Temple de Jérusalem comme le maître incontestable. Il fait figure d’autorité et ne laisse aucune place à l’ambiguïté au sujet de son allégeance spirituelle, de sa détermination et du sens qu’il a de sa mission.
Le zèle et l’amour de Notre Seigneur sont plus forts que la mort. On le voit déjà dans cet affrontement qui nous plonge d’abord dans l’inquiétude à son sujet. Apprenons de Jésus le sens du geste courageux et de l’absolue fidélité à la vérité de notre foi.
En notre temps, où la mollesse et la peur ont souvent le dessus, puissions-nous retrouver la ferveur de nos convictions chrétiennes et laisser la force et le feu de l’esprit nous emporter vers quelque puissant témoignage aux couleurs de Pâques et du Ressuscité.
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Faire face à la violence que nous portons en nos coeurs
En ces jours où nous sommes témoins de tant de violence un peu partout à travers le monde, il serait agréable d’avoir devant les yeux l’image d’un Jésus plein de douceur et de tendresse, tel ce Jésus doucereux des images de style St-Sulpice, caressant tendrement la brebis que nous voudrions être. Mais l’image que nous donne Jean, dès le début de son Évangile, dans le chapitre que nous venons de lire, est celle d’un Jésus violent.
N’expliquons pas trop rapidement et trop facilement cette violence comme une “sainte violence” justifiée par des abus scandaleux. En fait il n’y avait aucun abus. Des animaux devaient être offerts au Temple chaque jour, et ces animaux devaient répondre à certaines exigences de pureté. Les juifs achetaient sur place l’animal qu’ils devaient offrir. Cette pratique était presqu’aussi ancienne que le Temple lui-même. Et tous les Juifs venant de la diaspora devaient d’abord échanger leur argent étranger avant de pouvoir acheter l’animal pour leur sacrifice. C’était là aussi une pratique aussi ancienne que la diaspora elle-même.
Pourquoi alors cette violence de Jésus? En réalité son attitude est d’un radicalisme encore plus grand qu’il n’apparaît au premier abord. En fait, Jésus met fin à l’économie sacrificielle elle-même. Dans la religion d’Israël, comme dans toutes les religions anciennes, il y avait un lien essentiel entre violence et sacré. Il y a en tout être humain une source de violence, qui est liée à l’énergie vitale elle-même, et à travers celle-ci, au divin. Cette violence qu’il porte effraie l’homme et il essaie de la domestiquer en la canalisant dans des sacrifices où les victimes immolées deviennent l’objet rituel de cette violence. Dans les sacrifices, l’homme projette hors de lui-même la violence qu’il porte et qui l’étouffe et il arrive alors à mener une vie sociale plus ou moins harmonieuse.
Toute la liturgie sacrificielle du Temple s’inscrivait dans cette logique. En chassant du Temple tout le monde — non seulement les animaux — Jésus montre bien qu’il entend mettre fin à cette religion sacrificielle. Et les Juifs le comprennent fort bien lorsqu’ils lui demandent un signe montrant qu’il a l’autorité de faire quelque chose d’aussi radical, de plus radical que tout ce qu’ont fait tous les prophètes antérieurs.
La réponse de Jésus est elle aussi d’un radicalisme terrifiant: elle signifie qu’à partir de maintenant l’être humain ne peut plus ritualiser la violence qu’il porte, ne peut plus la projeter rituellement hors de lui-même. Il doit faire face à cette violence là où elle se trouve: dans son coeur et dans sa vie, qu’elle soit violence infligée ou violence subie. Le signe qu’une ère nouvelle est commencée c’est que les juifs tueront Jésus et que, par fidélité à son père et par amour pour nous, Jésus acceptera d’être l’objet de cette violence. La mort de Jésus n’a pas été une mort sacrificielle. Il n’a pas été immolé comme un agneau. Il a été exécuté, assassiné, par la même violence dont tant d’autres ont été et sont victimes.
À partir de ce moment-là, nous ne pouvons plus apaiser Dieu par des sacrifices. Il nous faut courageusement faire face à la violence que nous portons en nos coeurs et la dompter là où elle se trouve. La mort de Jésus n’a pas été un sacrifice dans le sens où l’étaient les sacrifices de l’Ancien Testament. C’est toute la vie de Jésus, avec sa mort et sa résurrection qui remplace l’ensemble des sacrifices de l’Ancienne Alliance. De même c’est à travers toute notre vie, en faisant face courageusement à tout ce que nos coeurs peuvent porter de violence, sans nous laisser dominer par elle, et aussi en acceptant éventuellement d’être l’objet de la violence des autres par amour du Christ, que nous devenons nous aussi un sacrifice spirituel agréable à Dieu.
Comme nous l’enseigne la phrase mystérieuse de la fin de cet évangile, il ne suffit pas de croire en Jésus. Il faut aussi que nous vivions avec un degré d’honnêteté et de vérité tel que Jésus puisse aussi croire en nous.
http://www.scourmont.be/homilies/1999-2000/b-lent-3-2000-fra.htm