1er Dimanche de carême (B)
Marc 1,12-15
Références bibliques :
- Du livre de la Genèse. 9. 8 à 15 : « Je me souviendrai de l’alliance qu’il y a entre vous et moi et entre tous les êtres. »
- Psaume 24. « Il enseigne aux humbles son chemin. »
- Lettre de saint Pierre. 1 Pierre 3 18 à 22 : « Demander à Dieu une conscience purifiée… il nous sauve grâce à la résurrection de Jésus-Christ. »
- Évangile selon saint Marc. 1. 12 à 15 : « Dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan.
Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
Carême : Fils de Dieu bien-aimés
Marcel Domergue, sj
Nous voici au seuil de ces quarante jours de préparation à la célébration de la Pâque du Christ. Qu’allons-nous faire de particulier, alors que tant d’entre nous sont déjà surmenés, esclaves d’agendas surchargés ? Reprenons nos esprits : plus qu’une charge supplémentaire, le Carême peut être pris au contraire comme un temps de libération, espace pour respirer, remise à sa place de l’accessoire pour revenir à l’essentiel de nos vies. Il s’agit de reprendre conscience des véritables enjeux et du sens de nos existences. Un peu de hauteur. Revisitons nos habitudes : certaines n’ont pas été vraiment choisies et ressortissent davantage de la servitude que de la liberté. Des exemples ? Pour certains, c’est l’esclavage de la télé, ou de l’ordinateur, etc. Il y a des familles où l’on n’a plus le temps de se parler. Donc, retour à l’essentiel, au fondamental. Le Carême ne peut être « religieux » s’il n’est d’abord humain. Prenons pour nous les paroles que Jésus vient d’entendre, paroles venant de Dieu : « Tu es mon Fils bien aimé, tu as tout mon amour. » Que signifie cette révélation ? Quels comportements exige-t-elle ? Tout de suite après l’avoir reçue, Jésus se retire dans le désert. Mystère de ce séjour ; les spécialistes disent volontiers qu’il s’agit là d’une sorte d’expérience spirituelle. Sans doute Jésus veut-il prendre conscience de ce que signifie être Fils bien-aimé de Dieu.
Quarante jours…
Le nombre quarante a toute une histoire. Le déluge dure quarante jours. Moïse s’isole quarante jours sur le Sinaï pour y recevoir la Loi ; le peuple erre quarante ans dans le désert, le temps de se rendre apte à entrer en Terre Promise en surmontant les tentations qui en ferment l’accès. On l’a répété, quarante ans représentent la durée d’une génération humaine, le temps d’être relayé par un fils parvenant à l’âge adulte. Temps de maturation pour l’accès à une plénitude. Parvenus à ce terme, « les temps sont accomplis », comme le dit Jésus dans notre évangile. Marc ne dit rien du contenu des tentations. Elles décrivent, en termes symboliques, les caractéristiques d’un faux messianisme. Tentations de la richesse, de la puissance, de l’invulnérabilité. Bien entendu, elles ne diffèrent pas de celles que nous rencontrons dans nos vies. Nous les verrons ressurgir, sous diverses formes, tout au long des évangiles, par exemple quand Jacques et Jean suggéreront à Jésus de faire tomber le feu du ciel sur les Samaritains qui refusaient de les recevoir (Luc 9,54), ou quand les gens voudront s’emparer de lui pour le faire roi (Jean 6,15). À nous de transposer : au-delà des hyperboles imagées venues à nous de la nuit des temps, nous pouvons identifier des mentalités et des idéologies bien en place dans nos sociétés, le monde politique, nos familles. Voici devant nous quarante jours pour découvrir dans quelle mesure nous en sommes atteints. Il ne nous est d’ailleurs pas demandé de nous juger ou de nous décourager mais simplement de nous ouvrir à la « Bonne Nouvelle ».
En route vers la vie
Oui, elle est bien « Nouvelle » cette Parole. Toujours nouvelle. Elle reprend vie et forme à travers tout ce que nous vivons, supportons, effectuons. Toujours, elle nous dit que du pire, Dieu peut faire sortir le meilleur, que tout est utilisé, y compris la mort, pour faire surgir de la vie. L’arrestation du Baptiste provoque la manifestation de Jésus au grand jour de la liberté, une liberté qui, un jour, rejoindra le précurseur pourtant en chemin vers sa mort. En fin de compte, les quarante jours des tentations sont une image de toute vie humaine, de la naissance (le « Tu es mon Fils » du Baptême) à la résurrection en passant par la mort (« les temps sont accomplis ».) L’ultime tentation de Jésus coïncidera avec sa prière pour éviter la mort, à Gethsémani. Quand il dit « éloigne de moi ce calice » (Marc 14,36), il rejoint la protestation de Pierre en Matthieu 16,22 : « Non, cela ne t’arrivera pas ». Véritable tentation puisque Jésus traite alors le disciple de Satan et d’obstacle. Il nous est précieux de constater que le Christ lui-même a dû surmonter des sollicitations extérieures et même intérieures qui n’allaient pas d’emblée dans le sens de la volonté du Père. Nous avons du mal à reconnaître que le Verbe est pleinement entré dans notre condition humaine. N’ayons donc pas trop peur de ce qui se passe en nous, du négatif étranger à la foi, et tournons-nous vers celui qui nous a appris à le surmonter. En vue de notre ultime Pâque.
Le carême de Jésus
Au premier dimanche du Carême, la liturgie nous donne de contempler Jésus au désert. Pour la mentalité biblique, le désert est le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu, mais tout autant celui de la tentation. « Jésus, nous dit saint Marc, fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui, et une voix se fit entendre : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur’. »
« Tu es mon Fils ». Pour contempler l’amour de ce Père, pour comprendre ce que c’est qu’être pleinement le fils de ce Père, Jésus a besoin de faire l’expérience de quarante jours de solitude et de prière. La chiffre 40 est symbolique. Il indique le temps d’une gestation, d’un mûrissement : il faut 40 semaines pour façonner un petit d’homme dans le sein de sa mère. Il faut 40 ans au Sinaï pour former le peuple de l’Alliance. Il faut 40 jours à Moïse et à Elie pour se préparer à la rencontre avec Dieu. Il faut une quarantaine, un « carême », pour renaître à la joie pascale.
Mais aller au désert, c’est encore faire l’expérience de la tentation, du Satan, l’Adversaire, du diabolos, le diviseur. Le mal qui divise les hommes entre eux, qui fait de moi un être partagé, qui creuse les ségrégations, les séparations : tout cela vient du Satan, du diabolos. L’union, l’entente, l’acceptation de l’autre et la coopération viennent de l’Esprit de Dieu, qui est un esprit d’union et de communion. Jésus a vaincu Satan. Il nous apprend à le vaincre avec lui.
L’évangéliste notre ensuite : « il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. » Pourquoi ce détail étrange ? Parce qu’il renvoie à la prophétie d’Isaïe 11, 6-9 : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira … Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompus sur ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »
Jésus, le Fils de l’Homme, rétablit l’harmonie entre toutes choses, Il vient réconcilier l’homme avec la création, et les hommes entre eux, et les hommes avec Dieu. Il vient révéler un Dieu qui veille sur l’homme pour lui apprendre à devenir comme Lui, généreux et infiniment respectueux de sa liberté. Il réunit ciel et terre, animal et ange, homme et Dieu. Il est l’homme-Dieu, il est Dieu fait homme…
Pour retrouver cette harmonie il nous invite à un vrai retournement : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » Saint Pierre nous parle de cette conversion : « être baptisé, ce n’est pas être purifié de souillures extérieures, mais s’engager envers Dieu avec une conscience droite, et participer ainsi à la résurrection de Jésus-Christ qui est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu ».
Voilà : le chemin vers Pâques est tracé. A chacun de nous, de le suivre, en baptisés, en fils et fille de Dieu confiants dans de l’alliance offerte à Noé, et plus encore livrée en Jésus : « je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre … je me souviendrai de mon alliance avec vous et avec tous les êtres vivants » (Genèse 9, 13.1).
Jésus au désert, le lieu vide de parole
La première lecture nous replace au temps de la première Alliance, dont le signe se dessine aux couleurs de l’arc en ciel disant le désir de Dieu de remettre le monde à neuf. L’homme et le cosmos sont saisis par la même sollicitude divine.
L’évangile nous montre Jésus au désert. Il vient d’être baptisé. Au moment de son baptême la voix du Père s’était fait entendre, le proclamant son fils bien-aimé, et l’Esprit était descendu sur lui. Mais, tout de suite après, le même Esprit le pousse au désert, où sa fidélité au projet du Père sera éprouvée.
Les quarante jours sont symboliques; ils rappellent les quarante jours du déluge, les quarante années de la marche du Peuple au désert, les quarante jours et quarante nuits de Moïse sur le Sinaï, les quarante jours de la marche d’Élie vers l’Horeb (1 Rois 19,8) et les quarante années durant lesquelles les Philistins dominèrent Israël (Juges 13,1). Chacune de ces périodes est un temps de « test », de tentation. L’expérience de Jésus se situe dans le droit fil de celle de son peuple et des prophètes qui le précèdent. Placé au milieu des « bêtes sauvages » qui représentent toutes les tentations de notre monde de bruit et de fureur, Jésus est aussi servi par les « anges ». Car il nous faut également savoir les reconnaître dans nos vies ces anges que sont les frères et les sœurs que Dieu envoie sur la route pour nous guider et nous réconforter.
Le premier dimanche de carême nous place donc avec Jésus dans le désert. Toute la tradition biblique a vu le désert comme le lieu des premiers amours de Dieu et de son Peuple.
L’étymologie du mot hébreu nous place à la racine même de l’expérience religieuse du judéo-christianisme. Le désert se dit en hébreu « mi-debar » c’est-à-dire ce qui est « min » (]m)) « hors de » « davar » « la parole », le lieu vide de parole, le « tohu-bohu » initial (Genèse 1, 2) où tout est encore informe et vide. C’est de ce lieu sans mots et donc sans vie, que la Parole se fait entendre et qu’elle appelle chaque chose à l’existence, chacune par son nom. Le désert devient le lieu de la création. Et ce passage de Dieu, ce déplacement de lui-même à quelque chose d’autre que lui-même, mais qui dépend totalement de lui pour exister, ce flux de vie, c’est son souffle, « ruah ), le vent « qui plane sur la face des eaux. » Le désert est donc le vide que Dieu aspire dans la plénitude de son être et cet appel de vie et d’amour pour les créatures, c’est sa Parole créatrice. Il dit « que la lumière soit, et la lumière fut. »
Avec le Christ « poussé par l’Esprit au désert », au cœur du désert de notre monde d’injustices et violences, de ce désert qui se trouve à l’intérieur de chacun de nous aussi, nous sommes conduits à la Rencontre de Celui qui nous crée et recrée sans cesse. « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. » C’est aujourd’hui qu’il faut nous remettre dans les mains du Créateur.
Nous avons reçu les cendres sur notre front. Elles ne symbolisent pas seulement l’éphémère, la fragilité, le vide de nos existences. Sous la cendre couve le feu. Dans le désert de la folie destructrice des hommes, le Souffle de vie ranime le feu et la vie. La Bonne Nouvelle (Marc 1,1) est celle d’une humanité nouvelle, pratiquant la justice et l’amour et vivant dans la paix. Si les hommes renoncent à l’injustice et à la guerre, s’ils se convertissent, c’est-à-dire laissent Dieu transformer leur cœur, alors se réalisera pleinement l’alliance signifiée par l’arc-en-ciel. Alors nous pourrons « participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ qui est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu » (deuxième lecture).
Faire l’expérience d’un amour infini!
Jacques Marcotte, o.p.
Cet évangile est bien court pour un dimanche de carême! Quel contraste avec ce que nous avons chez Luc et Matthieu, où les tentations au désert sont abordées pour elles-mêmes, ainsi que le dialogue engagé entre Jésus et le Tentateur, où l’on constate à l’évidence la fidélité absolue du Fils bien-aimé envers son Père. En S. Marc, nous avons seulement une allusion discrète, comme si l’épreuve était un élément parmi d’autres. Nous n’allons donc pas nous attarder sur le détail des tentations. Attachons-nous plutôt au mouvement intérieur qui anime cette page d’évangile, au courant qui la traverse et qui nous entraîne à la suite du Seigneur.
Il est dit que c’est « poussé par l’Esprit » que Jésus va au désert, et qu’il y demeure 40 jours. C’est dire l’importance et l’enjeu pour lui de cette expérience initiatique. Jésus n’est pas seul en ces lieux arides. Il y a les bêtes sauvages. Il y a les anges qui le servent. Il y a, bien sûr, Satan, qui le tourmente. 40 jours! Dans la bible, ce chiffre est significatif. Les 40 jours du déluge. Les 40 ans d’Israël au désert. La longue marche d’Élie vers l’Horeb. Si Jésus entre en quarantaine, c’est pour aller au cœur de lui-même, pour se battre contre tout ce qui pourrait le détourner de sa vocation. L’évangéliste constate que dans la sauvage nature du désert Jésus est en harmonie avec les bêtes comme avec les créatures spirituelles qui vont et viennent auprès de lui. Mais les confrontations et le dépouillement du désert lui apprennent bien des choses sur notre condition humaine : notre fragilité, nos peurs, nos angoisses, nos faims, notre solitude. C’est ainsi qu’il atteint aux confins de l’homme et de lui-même, au cœur du mystère qui l’habite, éprouvant nos limites et nos peines, mais célébrant sans cesse son état privilégié de Fils bien-aimé de Dieu. Car Jésus dans l’épreuve ne saurait oublier sa condition de Fils. Il y trouve une source intarissable de réconfort, de paix et de liberté. Il fait l’expérience d’un amour infini.
Le séjour de Jésus au désert est fascinant. Il donne le goût d’entrer nous aussi dans le silence, dans une pareille communion avec la nature, dans cette solitude qui nous redonne à nous-même. Pourquoi pas pour nous aussi cette paix intérieure, cette attention profonde à notre coeur, à Dieu, aux êtres qui nous entourent ? 40 jours pour nous retrouver et retrouver Dieu, pour vivre une vraie conversion dans l’intimité et le secret personnels. Faire l’expérience heureuse d’un amour, l’amour fou de Dieu pour son Fils et pour chacun, chacune de nous. Répondre à cet amour. Dans le désert avec le Christ apprendre à être des fils et des filles dans le Fils. Connaître la joie immense de ce bonheur et l’envie pressant, irrépressible d’en témoigner à tout venant.
En effet la suite de l’évangile de ce matin va dans ce sens. Il est dit en effet que, sur un signal donné, en fait « après l’arrestation de Jean-Baptiste », Jésus « part pour la Galilée proclamer la Bonne nouvelle de Dieu. » Cette Bonne Nouvelle n’est-ce pas l’amour du Père pour le Fils, la nouvelle d’une paix et d’un pardon accordés à toute personne humaine de bonne volonté, d’une alliance nouvelle offerte au monde. Ne serait-ce pas ce qui amène le bien-aimé Jésus à sortir du désert pour dire cet appel qu’il ne peut pas ne pas crier partout. Lui-même, il est en sa personne cette Bonne Nouvelle de Dieu. « Les temps sont accomplis. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » Ne faudrait-il pas traduire : C’est le temps ! Dieu est avec vous ! Convertissez-vous et croyez son Fils ?
Frères et sœurs, cette bonne nouvelle a déjà changé nos cœurs. Soyons les porteurs de cette révélation dans un monde qui a tellement besoin de l’entendre.
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Dans le désert l’homme connaît sa vraie valeur
Romeo Ballan, mccj
“Dans le désert l’homme connaît sa vraie valeur: il vaut ce que valent ses dieux”, c’est à dire ses idéaux de vie, ses ressources spirituelles. Antoine de Saint-Exupéry nous en témoigne, l’auteur du Petit Prince. Jésus aussi, dans le désert, nous donne le plus sûr témoignage sur lui même! Livré au désert dans sa réalité de Dieu en chair d’homme, il y a vécu l’affrontement avec le démon et ses tentations. Il en sort victorieux, mais, plus tard, dans la passion, il portera toutes les conséquences de ses choix d’homme-Dieu, décisions on ne peut plus déroutantes, impopulaires et inimaginables. L’échec apparent et temporaire de la croix connaîtra son dépassement définitif dans la résurrection. Ce n’est qu’à ce moment-là, et ce moment seulement, que les décisions de Jésus s’imposeront dans toute leur vérité, et leur justesse. Naturellement, c’est nous tous que Jésus précède dans le désert, nous qui, en tant que chrétiens, sommes appelés à accepter le même parcours. Le seul chemin qui conduise à la vie!
La célébration du Carême «signe sacramentel de notre conversion» (oraison), nous propose à nouveau les thèmes fondamentaux de notre salut et de la mission: la primauté de Dieu et son plan d’amour envers l’homme, la rédemption qui nous est offerte gratuitement dans le sacrifice du Christ, la lutte permanente entre le péché et la grâce. Sans oublier les relations de fraternité et de respect à entretenir avec les frères et avec la création… Dans les tentations (Evangile) Jésus n’a pas joué à faire semblant. Il s’agit de tentations réelles, comme sont réelles les tentations que vit le chrétien, que vit l’Eglise du Seigneur. «Si le Christ n’avait pas vécu la tentation dans sa réalité, si la tentation n’avait eu aucune signification pour lui, dans sa vérité intérieure d’homme et de Messie, sa réaction ne pourrait pas se proposer à nous comme un exemple, n’ayant rien en commun avec nous» (C. Duquoc). Ayant connu lui-même l’épreuve, il est en mesure de venir en aide à celui qui est dans l’épreuve (Héb 2,18; 4,15).
Jésus est entré réellement en lutte avec Satan (v. 13) sur des choix possibles concernant son destin messianique. Les trois tentations, rapportées dans les autres évangiles synoptiques de Matthieu et Luc, représentent chacune un modèle de Messie et donc aussi un idéal de mission. Trois tentations qui sont autant de “chemins raccourcis pour éviter le passage à travers la croix” (Fulton Sheen). Tentation de devenir: 1) un “réformateur social” (succès populaire garanti s’il accepte de transformer des pierres en pains, pour lui-même et pour les autres); 2) un “Messie des miracles” (un geste spectaculaire garantirait notoriété, ainsi que visibilité à son message); 3) un “Messie politique” (un pouvoir fondé sur la domination du monde aurait donné pleine satisfaction à ses ambitions personnelles et à celles de ses adeptes). Jésus vainc les tentations en choisissant de respecter intégralement la primauté du Père. Il lui fait une confiance totale et s’abandonne à son plan de salut pour le monde. Il accepte la croix par amour et meurt en pardonnant: c’est le seul moyen de briser la spirale de la violence et d’enlever à la mort son poison. A ces seules conditions, une vie nouvelle devient possible. Dans l’humilité, la vérité, la fraternité.
Jésus s’affronte à la tentation dans la force de l’Esprit (v. 12), dont il est rempli depuis le sein maternel et par le baptême qu’il vient de recevoir (Mc 1,10). C’est l’Esprit de Pâque, de Pentecôte et de la mission. Nous avons parfois cru que le pouvoir, l’argent, l’instinct de supériorité, l’activisme… seraient des voies apostoliques d’évangélisation. Le missionnaire peut connaître la tentation de vivre de pareilles illusions. Il a donc besoin de l’Esprit du Christ, qui est l’agent principal de l’évangélisation (EN 75), le protagoniste de la mission (RMi 21). L’Esprit nous fait comprendre que le désert du carême est un temps de grâce (kairos): un temps pour les choses essentielles, à remplir de tout ce qui a de la valeur authentique. C’est un temps à vivre dans le silence, loin de tout ce qui est bruit, précipitation, argent ou autres futilités mensongères qui polluent notre existence. L’invitation concrète de Jésus «convertissez-vous», changez de chemin, ne se veut pas un ordre pénible, mais une opportunité nouvelle et définitive. C’est le chemin indiqué vers la vie, et vers la paix: “croyez à l’Evangile”, croyez donc à Jésus-même (v. 15). La bonne nouvelle à vivre, pour l’apporter aux autres, n’est autre que Lui.
Dans notre chemin vers la Pâque, conversion et baptême sont déjà présents dans les lectures d’aujourd’hui. St. Pierre (II lecture) associe explicitement la conversion par le Baptême et l’expérience de Noé et des siens. Ils ont trouvé le salut dans l’eau, “image du Baptême, qui nous sauve aussi” (v. 21) en Jésus Christ, mort et ressuscité (v. 18.21).
Noé n’était ni israélite, ni chrétien, ni musulman, mais «un homme juste, intègre dans sa conduite de vie, il marchait devant Dieu» (Gn 6,9). Avec lui Dieu établit une première alliance avec l’Humanité (I lecture), bien avant Abraham. Une alliance universelle avec tous les peuples. Une alliance non pas destinée à un groupe ethnique ou religieux, mais à tous les hommes, sur la base d’une même nature humaine. Alliance qui n’a jamais été retirée et doit se considérer toujours en vigueur! A considérer aussi comme base d’un dialogue toujours possible avec d’autres expressions religieuses et culturelles. Cette alliance concerne d’abord les personnes: «avec vous et vos descendants» (v. 9), mais aussi «avec tout être vivant… et avec tous les animaux (v. 10). Dieu est le premier écologiste, jaloux pour toutes ses créatures! Le signe de l’Alliance est l’arc-en-ciel. Dieu l’a choisi personnellement et en a fait le symbole de la volonté de Dieu pour sauver toute la création, lui qui ne se déclare jamais déçu de l’humanité. Aucune méchanceté de l’homme ne pourra jamais l’amener à détruire ce qu’il a créé. L’arc des flèches mortelles est devenu, par la volonté de Dieu, l’arc qui annonce la paix et prospérité, dialogue et partage, vérité et fraternité.
