Comboni

Je meurs mais mon œuvre ne mourra pas..
Quels éléments Comboni avait-il en ce moment pour l’affirmer ? Aucun. Tout concourait à démontrer le contraire : car lui le responsable est en train de s’en aller. Il vient d’enterrer lui-même, il y a quelques jours, des missionnaires. Ailleurs d’autres sont morts. Les accusations auprès du Canossa ne sont pas de nature à maintenir son œuvre en bonne odeur auprès du prélat… Par ailleurs ces mêmes accusations sont arrivées aux oreilles du card. Simeoni… Ses dernières énergies il les a dépensées pour se défendre, s’expliquer.

Réflexion sur Comboni à partir de Romanato
Sandro Cadei

Il y a quelques temps, je m’étais mis à la traduction de la deuxième partie du livre de GianPaolo Romanato, L’AFRIQUE NOIRE ENTRE CHRISTIANISME ET ISLAM. L’EXPERIENCE DE DANIEL COMBONI (1831-1881), celle qui concerne Comboni et son œuvre directement.

L’impression que j’en ai tiré tout de suite ç’a été – je dirais – illuminante, car j’ai senti Comboni plus homme, plus proche de moi, plus missionnaire terre à terre, Comboni de la rue, plus, excusez-moi, comme moi. En quelque sorte il est descendu du piédestal où il me semblait qu’il fallait aller le chercher si je voulais le découvrir. D’autant que le charisme de Comboni sur lequel on insiste tant semblait exiger ce coté presque impeccable d’homme fort, d’homme de Dieu, parfait, sans tache ni ride, au Plan fabuleux, riche en intuitions… Alors que la sainteté parait davantage si la partie humaine est plus faible et vulnérable, puisque c’est dans notre faiblesse que la force de Dieu est à son aise.

De l’éducation et de la formation de Comboni nous ne savons pas grand-chose (aucune lettre de sa part) mais on peut déduire quelques éléments à partir de l’éducation qui était donnée dans l’institut de l’abbé Mazza : La méthode pédagogique était fondée sur la persuasion plutôt que sur l’imposition, sur l’auto éducation, sur une discipline qui devait devenir mœurs grâce à un dosage adroit de liberté et de coercition, sur l’idée que la charité reçue était un privilège à thésauriser pour pouvoir le rendre plus tard, et sur le sens du devoir porté jusqu’à l’extrême. Bref, dans cette méthode de l’abbé Mazza se cachaient des idées faites exprès pour enflammer un jeune bien disposé : l’amour pour la connaissance, le devoir de la charité, l’appartenance totale, exclusive, sans condition à l’Eglise.

Mais la culture et la personnalité de Comboni ont été marquées d’une manière importante aussi par le milieu de Vérone.

A Vérone qui comptait plus de cinquante mille habitants, l’Eglise exerçait un contrôle social inflexible, méticuleux. Grâce à sa force morale et à sa diffusion capillaire, elle tenait en main la population de manière telle que rien ne semblait lui échapper.

A Vérone où l’éducation est presque exclusivement entre les mains du clergé et la religiosité est enseignée « non seulement en théorie mais aussi en pratique », celui qui osât agresser la sainte foi blesserait fortement les sentiments populaires et ne pourrait compter sur un succès heureux et durable ». Les ecclésiastiques sont les tuteurs de la moralité publique et selon les scandales, ils invoquent l’aide du bras séculier, contrôlent l’observance des préceptes religieux, s’occupent de toutes les couches sociales dont ils interprètent les besoins et garantissent à chacun une assistance spirituelle qui l’accompagne depuis l’enfance jusqu’au moment de l’agonie.

Les exemples que lui offrit en ce sens l’Eglise de Vérone de son temps, surtout à travers l’abbé Mazza et Gaspare Bertoni, et qui conduiront directement ou indirectement ses méditations de jeunesse, furent déterminants dans la formation de sa spiritualité, de son sens du sacrifice, de son christocentrisme entendu comme référence à la Croix, c’est-à-dire à la souffrance source d’œuvres et d’action, matrice de charité. L’abbé Bertoni disait : « Que nous portions la croix, ne la traînons pas! Que nous la portions volontiers jusqu’à nous glorifier en elle et que nous la portions avec un tel amour qu’elle seule soit notre gloire ».

Dans les écrits de Comboni nous trouvons de nombreux passages qui sont comme l’écho de cette sensibilité, fort éloignée de la nôtre, mais typique de la première moitié du XIXe siècle. Qu’il suffise d’en citer un parmi tant : « Le Sauveur du monde a accompli ses merveilleuses conquêtes d’âmes par la force de cette croix qui a abattu le paganisme, a renversé les temples païens, a ébranlé les forces de l’enfer, est devenue l’autel non d’un seul temple mais l’autel du monde entier. L’œuvre de la rédemption est née et a grandi parmi les douleurs et les épines et pour cela elle présente un développement admirable et un futur rassurant et heureux. La Croix a la force de transformer l’Afrique centrale en terre de bénédiction et de salut. » (E 4973- 4974).

La force de volonté dont firent preuve les premiers missionnaires en Afrique s’explique seulement à la lumière de cette spiritualité. Une spiritualité capable de renverser toutes les valeurs, transformant la déconfiture en victoire et l’échec en stimulant à aller outre, ainsi que l’écrit Comboni : « Mais mes idées sont différentes des leurs. Moi je travaille uniquement pour la gloire de Dieu et pour les pauvres âmes le mieux que je peux, et je vais de l’avant. Je ne me soucis de rien d’autre. Je suis certain que toutes les croix que je dois porter sont la pure volonté de Dieu et elles me seront donc toujours chères » (E 6682).

Comboni donc ne s’est pas fabriqué tout seul, il est lui aussi fils de son temps et redevable de la formation reçue.

Par exemple, la formation doctrinale de l’époque qui voulait que extra ecclesia nulla salus, en dehors de l’église point de salut, faisait que Comboni se préoccupât de baptiser a tout prix pour envoyer des âmes au ciel… Il voulait faire entrer dans le giron de l’église, par les sacrements je veux dire. Une sorte de hantise en ce sens et cela tout au long de sa vie. D’autant qu’en face se dressait l’autre grande religion de l’Islam qui était en train de gagner beaucoup de terrain et en qui il voyait le vrai grand ennemi du christianisme et donc de l’évangélisation.

Après son retour d’Afrique en 1859, on lui confie l’éducation des garçons et filles noirs qui sont dans l’institut Mazza : une 40ne ? Il était tout a fait d’accord avec cela : Comme faisaient Ludovico da Casoria à Naples, l’abbé Olivieri et Verri à Gêne et d’autres associations en France et en Allemagne. C’est-à-dire, importer de l’élément africain pour l’éduquer à l’européenne. En dessous se glissait la conviction que seulement ce qui se faisait en Europe avait de la valeur… Que seulement le culture européenne comptait… Mais ça ce n’est pas Comboni qui l’avait crée. Une fois éduqués de cette manière, une fois devenus de vraies personnes ils auraient pu rentrer dans leur pays et là travailler, sous entendu nantis de l’éducation européenne reçue… Il ira racheter des jeunes pour le compte de Mazza, à Aden. Il voudrait même en racheter plus que prévu puisqu’il y avait l’occasion d’un cargo qui avait échoué et qui donc avait de l’élément africain prêt… (E 563-595). Mazza le bloqua, heureusement. L’inconvénient dans toute cette initiative, c’est que, outre que dépayser totalement l’élément africain, ces jeunes mouraient. D’autres ne tenant plus dans cette formation rigide abandonnaient pour se retrouver dans les rangs des clochards et des voyous des grandes villes italiennes.

Il lisait beaucoup de ce tout qui avait été écrit et qui s’écrivait encore concernant l’Afrique, de l’histoire des missionnaires, des explorateurs, des géographes… Des méthodologies qui avaient eu cours jusqu’à lors. Petit à petit, il avait commencé par déceler les points faibles de toute cette œuvre d’approche missionnaire et d’évangélisation tout court. Au fur et à mesure des idées lui venaient comme alternative. Il participa à des réunions dont le centre d’intérêt était l’Afrique, entre autre à Cologne où, comme lui même le dit, il avait conçu le plan. (E 942, 945). Le plan donc ne lui est pas tombé du ciel déjà tout cuit, tout prêt genre habit prêt a porter, un beau jour, alors qu’il se trouvait à Rome…

Alors cette illumination, cette expérience mystique sur le tombeau de Pierre c’est quoi, si le Plan avait déjà été conçu ?

Le propre de l’illumination ce fut de se laisser appréhender par le Plan et par conséquent, d’accepter de se livrer pour lui. Autrement dit, ce plan ne restera pas une belle théorie seulement : je le prends sur moi-même et j’en fais la cause de ma vie quoi qu’il en coûte. C’est la volonté du Père sur moi. Là nous décelons le regard contemplatif de Comboni, qui veut dire regarder vers le Christ en croix, y découvrir l’amour pour tous les hommes, entrer dans les sentiments du Christ pour ainsi aller vers ses frères et leur offrir cette bonne nouvelle.

Contemplation en grec c’est theoria thea qui veut dire vision, regard de perspective, regard englobant et orao qui veut dire voir : voir une vision, un panorama. c’est-à-dire voir en profondeur : se couler presque dans le regard… Or le mot theoria nous l’avons une seule fois dans le NT et c’est en Luc 23,48.

Regard sur le Christ défiguré et rejeté sur la croix regard sur la Nigrizia également Pauvre et rejetée (malheureuse). La synthèse de ce double versant donne le regard contemplatif qui illumine.

Le Père qui aime le Fils d’un amour de prédilection, ayant son expression maximale sur la croix, prolonge ce même amour sur la Nigritia souffrante. Or seulement le contemplatif peut voir tout cela et personne d’autre. Comboni a vu justement cela (cf. texte de Gargano sur contemplation) Car seulement le contemplatif est missionnaire. Si tu n’es pas tel tu vas raconter des histoires, tes histoires, tu ne sauras pas annoncer le salut, tu ne sauras pas encourager, tu n’auras pas la bonne nouvelle pour les pauvres et les désespérés.

Le regard contemplatif lui a permis de voir tout ce monde africain dans l’abandon, la pauvreté, l’esclavage, bref un monde de personnes humiliées qu’il faut racheter, remettre debout au nom du Christ et de sa croix.

Ce jour là Comboni fait sienne propre cette décision, la prenant comme une motion de l’Esprit et qui s’accompagne d’un plan car l’amour envers les autres doit se faire concret. Voilà comment il va se donner voilà comment il va s’y prendre pour atteindre le but : voilà donc le plan.

Sa proposition était donc de fonder sur la côte toute une série d’installations missionnaires, d’évangélisation et de civilisation à la fois, dotées d’écoles, de centres de santé, séminaires, université, gérés par un personnel européen et africain à la fois, jusqu’à ce que les africains eux-mêmes ne soient pas en mesure de s’autogérer pleinement..

Dans ces centres on aurait préparé un personnel local qui puis, par irradiation, élargirait et transmettrait à l’intérieur du continent l’enseignement reçu tant civil que religieux. De cette manière on atteindrait tôt ou tard la régénération de l’Afrique par l’Afrique elle-même, but de tout son projet. Voilà la première intuition combonienne qui n’est pas sans audace ni originalité

La deuxième est la plus originale et concerne la gestion de ces centres. Qui pourrait les penser, les projeter, les diriger ? Jusque là les missions avaient été œuvre d’ordres religieux individuels ( comme les Franciscain au proche Orient) ou des entreprises sous contrôle étatique (l’Autriche au Soudan, la France en Algérie). L’expérience avait démontré que ce n’était pas la meilleure méthode à cause de la subordination qui se créait suite au particularisme des ordres et aux fins politiques si étrangères à la finalité de l’Eglise dans son intérêt pour l’Afrique. La mission pour l’Afrique, dit Comboni, est une œuvre tellement vaste et engageante qu’elle peut être gérée efficacement seulement par l’Eglise dans son ensemble et dans sa responsabilité collective.

Les nombreux centres devront donc être placés sous une direction centralisée, directement dépendante de la Propagande, c’est-à-dire le Saint Siège, qui en confiera tour à tour la conduction aux instituts plus idoines et capables.

La christianisation du continent, ainsi que sa civilisation, seront donc œuvre des africains, grâce à ces centres, devenus maîtres de leur propre destin à travers une œuvre de civilisation qui en respecte la culture, la nature, les nécessités, l’autonomie, visant non à porter à l’Europe les dépouilles des vaincus mais aux vaincus le trésor de la foi catholique et de la civilisation européenne ».

En substance, l’Eglise devait se charger de fonder dans les villes côtières des initiatives aptes à amorcer ce que la terminologie moderne appelle les pré-conditions du développement : structures de formation, lieux adaptés à la diffusion des arts et métiers, notions techniques, scientifiques et hygiéniques. Les élèves les plus doués parachèveraient leur préparation dans « de petites universités théologiques et scientifiques » à instituer dans les plus importantes villes (il indique le Caire, Alger, l’île de la Réunion, la côte atlantique) et destinées à devenir la pépinière de la future classe dirigeante africaine. Le personnel européen recevrait, à son tour, une formation spécifique ( pour la mission en Afrique il fallait du personnel spécialisé) dans des « collèges pour les missions africaines » appropriés, à fonder en Europe. Chaque missionnaire resterait en Afrique pas plus de deux ans, « jusqu’à ce que l’expérience montre que l’on pourra avec assurance confier à prêtres ou catéchistes indigènes la direction stable des stations et des chrétientés de l’intérieur » . Des visites apostoliques fréquentes garderaient sous contrôle l’ensemble de l’opération.

La formation du clergé dont il parle n’avait rien d’original parce que déjà Propagande en avait fait son objectif dans un document datant de 1659, même si à vrai dire cela concernait les missions en Orient. Mais la stratégie était valable pour tous les continents.

Et Melchior Marion Bresillac ( 1813.1859), initiateur des missions Africaines de Lyon, victime de la fièvre jaune en Sierre Leone, à l’âge de 46 ans, s’exprimait de façon encore plus claire. Voici quelques-unes unes de ses paroles : « Les Français s’adapteraient-ils à un clergé espagnol et les Italiens à un clergé français ? Certainement pas. Et nous voyons mal que nos chrétientés indigènes ne s’adaptent pas à nous ; nous prenons cela comme une injure, nous leur en faisons grief comme d’une ingratitude. Est-ce juste ?…Que l’on sache bien que nous n’avons aucune intention de dominer les peuples, mais de leur enseigner l’unique manière pour être heureux et leur indiquer le chemin à suivre. Avons-nous tracé ce chemin ? Laissons-les le parcourir tout seuls ! ».

Massaja avait eu des idées analogues à celles du Plan et il le disait à Comboni.

Afin de ne pas sortir du Soudan, le même Knoblecher avait prospecté dans sa relation à Propagande Fide, écrite à Naples peu avant de mourir, un programme d’action semblable à celui de Comboni, quoi qu’exprimé en des termes moins organiques. Il avait indiqué la nécessité de fonder à Rome un séminaire pour la formation des futurs missionnaires de l’Afrique, d’avoir recours aux sœurs, de créer des laboratoires d’arts et métiers en fonction des besoins d’un continent qui n’avait pas encore commencé son chemin vers le développement. Le texte de Comboni était redevable à celui de Knoblecher même dans les termes. Son exorde reprenait des paroles déjà employées par le prêtre slovène. Bref, le document est une sorte de conceptualisation d’idées déjà mûres ou en train de le devenir en plusieurs milieux, concernant la pénétration missionnaire en Afrique.

Cependant, personne encore n’avait su les exprimer avec la clarté, l’efficacité et la structure en projet opérationnel du texte de Comboni, qui probablement influa de manière décisive aussi sur l’orientation de Charles Lavigerie, archevêque d’Alger, fondateur des Pères Blancs et très influant dans la politique vaticane sous le pontificat de Léon XIII. Comboni l’avait rencontré à Paris durant cette même période.

Mais l’aspect le plus audacieux et innovateur c’est la dimension ecclésiale de la proposition, là où Comboni souhaite que la mission en Afrique soit assumée par l’Eglise dans son ensemble. Ici Comboni ouvre sur le futur, bien conscient des limites du catholicisme de son temps. Idée grande, trop grande pour qu’elle puisse être prise en compte.

Pour l’heure donc Comboni afin de pouvoir assurer une suite à son idée, doit se résoudre à fonder un petit institut religieux encore sous l’autorité de l’évêque de Vérone, car la fondation d’une congrégation autonome était une chosepratiquement impossible suite aux sévères lois de suppression des entités religieuses, promulguées aussitôt après l’annexion du Veneto en 1866-67. Mais cela faisant, lui aussi contribuera, malgré lui, à accroître le particularisme qu’il voulait combattre.

Prétendre que toutes les forces missionnaires épousent la cause du Plan, ça ne passerait pas . Le cardinal Barnabò connaissait pertinemment la faiblesse de l’Eglise, à la veille de la perte définitive du pouvoir temporel, sa juridiction plus formelle que réelle sur les missions, l’hypothèque qu’exerçaient sur celles-ci les Ordres religieux et les grandes associations des laïcs. Il savait que si Comboni n’entrait pas en contact avec ces milieux, il n’avancerait pas d’un cran. Il lui avait suggéré donc de se rendre à Paris, où se trouvaient les chefs de file des missions autant et même plus qu’à Rome (E 922, 930, 937, 939). Mais avoir gain de cause à Paris, pensait le cardinal, ça relève du miracle !

En arrivant à Paris il a cette rencontre providentielle avec le cardinal Massaja. Belle entente, beaux dialogues, etc. Le cardinal face au plan ne cache pas ses réserves, surtout là où il est question de ramener toutes les forces missionnaires sous un seul drapeau.

Il lui dit : mais moi aussi je vois la nécessité d’une multiplicité de forces, d’Instituts, d’actions et des plans missionnaires. On ne peut pas tout réduire à un. A la rigueur ton Plan peut être bon pour le pays de l’Ethiopie qui vante une longue tradition chrétienne et qui actuellement est en perte de vitesse, mais jamais pour l’Afrique entière. Tu ne vois pas comme elle est vaste et variée ?

Comboni a du mal à accepter cette partie du langage du cardinal Massaja. De toute façon pour le moment il continue de faire et de se déplacer eu vue de faire connaître son Plan. Car l’unité fait la force ! Tous unis autour et pour ce Plan !

Mais les jours passent et petit à petit Comboni se rallie à la proposition du cardinal et fonde son institut sous la protection du cardinal de Canosse évêque de Vérone. pour former des missionnaires lui-même autrement il n’en aura pas et il ne fera rien !! Que c’est dur de renoncer à sa propre créature au moins dans son élément le plus innovateur d’autant que c’est de l’Esprit qu’elle vient !

Mais là justement nous voyons la trempe de l’homme qui sait s’adapter, renoncer, se contenter de peu sans se laisser prendre par le découragement .Voir grand mais accepter de réaliser petit . Il apprend ainsi à avancer soutenu non pas par l’ampleur, le succès , l’estime de son œuvre, mais simplement poussé par ce regard contemplatif sur le Christ qui lui dit que là où tout semble défiguré, méprisé, réduit à rien, toujours comme le Christ sur la croix, là il y a la theoria de Dieu. Heureux qui saura la voir. Même dans le petit nombre de son personnel et d’un institut naissant Dieu fera du grand.

Nous avons déjà vu que le Vicariat avait été fondé afin d’arracher l’Afrique aux musulmans et aux protestants. Petit à petit et surtout après l’arrivée de Comboni, le vrai, grand, unique ennemi se révéla être le Coran que Comboni et ses missionnaires n’avaient vu que sous un jour négatif, l’ayant jugé selon les catégories culturelles de l’Europe qui était sûre de sa propre supériorité et de son propre droit à dominer.

Dans cette perspective, sa hantise à parler à l’Afrique noire prend une importance que même pas le saint Siège n’avait saisie pleinement. Il voyait dans l’Afrique, muette, silencieuse, incapable de s’exprimer et de faire preuve d’elle-même, un objet et non encore un sujet de l’histoire, le monde de demain. C’est pourquoi il fallait s’accaparer ce monde avant que l’islam ne fasse de même. Mais pour le faire, il fallait aller au-delà des représentations décourageantes et impressionnantes qu’en donnaient les premiers visiteurs européens. Il fallait un énorme effort intellectuel et moral pour comprendre que derrière les mœurs apparemment répugnantes des indigènes se cachait une humanité commune, une tradition digne de respect et d’attention. De tous ceux qui avaient écrit sur l’Afrique aucun n’avait eu l’esprit de compréhension dont fit preuve Comboni.

Une citation suffira, la plus amère mais aussi la plus sincère. Elle est de Charles Chaillé-Long, un militaire américain qui fut parmi les plus grands collaborateurs de Gordon et avait œuvré dans le Haut Nil et dans l’Ouganda actuelle. Pour comprendre son jugement il faut rappeler que le roi du Bouganda, dont la résidence était située sur une colline non loin de l’actuelle ville de Kampala, pour fêter son arrivée, n’avait trouvé rien de mieux que d’égorger une trentaine d’esclaves. Chaillé était un ami à Comboni qui dans ses lettres fait mention aussi de cet épisode terrifiant.

« L’Afrique centrale n’est pas un paradis mais un lieu malade et le noir, produit de cette région pestilentielle, est un homme misérable et malheureux, souvent privé du sens de la tradition et du sens de Dieu que des voyageurs pleins d’enthousiasme se sont efforcés de lui attribuer. Voilà la vérité toute crue que je voudrais présenter au lecteur, en contradiction avec les bavardages et les louanges qu’on a élevés sur ce peuple arriéré. L’esprit humanitaire devrait réfléchir davantage sur les coûts auxquels il expose les siens dans leur louable effort d’humaniser et de civiliser un pays dans lequel la nature a posé des barrières infranchissables, non seulement dans le poison des flèches des sauvages, mais dans le poison bien plus mortel de l’air ». (Chaillé-Long)

Peut-être Comboni dans son cœur n’avait-il pas une opinion plus consolante du pays. Mieux que son ami américain il connaissait les misères de l’Afrique. S’il avait été poussé seulement par un esprit « humanitaire », par la philanthropie, il aurait sans doute réfléchi davantage sur les coûts auxquels il exposait sa vie et celle de ses prêtres. Ce qui faisait la différence entre les deux c’était sa conviction que le Christ était mort aussi pour l’humanité dégradée et abrutie du Soudan, afin de la rédimer et aucun prix n’était trop élevé pour une œuvre qui avait déjà coûté la mort de Dieu. « Quand on sait avec certitude que l’on accomplit la volonté de Dieu, écrit-il, tous les sacrifices, toutes les croix et la mort même sont le réconfort le plus doux pour nos âmes, la récompense la plus belle pour nos souffrances » ( E 3683). C’est de cette conviction que lui venait sa détermination à voir dans l’africain un frère et à enclencher une poussée au changement, qui s’est révélée autrement efficace et durable que les constructions de la colonisation.

Sa méthodologie sera alors conséquente : Grâce à son expérience, il en était arrivé à renverser l’idée de Mazza qu’il avait romantiquement embrassée durant sa jeunesse. L’africain devait être laissé en Afrique non seulement parce qu’en Europe il risquait la mort, mais surtout parce qu’il y perdait ses propres valeurs, devenant un homme sans âme et sans racines, privé de sa culture originaire et incapable d’en acquérir une autre. Il découvrait petit à petit que l’Afrique n’est pas un trou noir à effacer, mais un gigantesque réservoir à laisser fermenter, en y ajoutant, avec prudence et lenteur, des germes bien dosés de christianisme. Il n’avait jamais réussi à séparer le binôme christianisme- civilisation européenne, étant trop lié aux catégories culturelles du XIXè siècle dans lesquelles il avait grandi, mais il avait pris de plus en plus conscience de son insuffisance. L’idée moderne de l’inculturation de la foi lui est redevable plus qu’on lui a reconnu jusqu’à présent.

Dans ce contexte sa lutte contre l’esclavage a été de taille. Là encore il aurait pu se cacher derrière l’ampleur et la complexité de la tâche : que pouvait-il faire quand les gouvernements menteurs disaient une chose et en faisaient une autre. Il dénonçait cette traite face aux gouvernements qui criaient haut contre, à la devanture, pour la perpétuer derrière les coulisses ? Comboni le savait mais il n’a pas plié l’échine et il a continué à condamner cette pratique et ses auteurs .

Comboni à plusieurs reprises a des paroles un peu au vitriol contre tel ou tel cardinal, ou telle ou telle instance de l’église ; « qui mesurent tout avec le même critère, qui croient que toutes les missions sont égales, « qui n’ont jamais vu que les salons dorés de Paris et de Lisbonne, qui ne connaissent pas l’histoire de l’Eglise, qui n’ont jamais souffert de quoi que ce soit » (E 6661).

Ce sont des paroles lourdes et amères, des épanchements légitimes d’un homme qui s’autodétruisait pour l’Eglise, tout en sachant qu’il était jugé par des Prélats qui n’étaient pas à sa hauteur et qui vivaient dans le luxe et l’aisance. Face à cette Eglise qui juge sans jamais se laisser juger, Comboni a un langage franc et direct, parfois brutal, il est toujours disposé à l’obéissance mais jamais au silence. « Moi j’écris librement et je fustige avec gentillesse et ténacité. A Rome on prête l’oreille à toutes les chansons et ont entend tout » ( E 6662). (E 5883, 6639, 6683-6687).

Comboni n’avait jamais perdu le respect et la vénération pour l’Eglise et ses institutions romaines, mais l’observant en profondeur, il en avait vu les limites et l’étroitesse de vue, la lenteur, (4478; 4444), les subtilités diplomatiques, les subordinations politiques, l’ignorance de lieux et de problèmes. L’obéissance ne l’empêcha jamais de parler franchement.

Mais plus que ces épisodes mineurs, sa trempe nous est révélée par le contraste stratégique qu’il avait eu avec Propaganda fide concernant l’expansion dans la région équatoriale. Comboni avait toujours cultivé un projet ambitieux : suivre la marche de rapprochement aux grands lacs du gouvernement égyptien qui se réalisa durant les années de son vicariat et ouvrir des missions dans le royaume des Bouganda (Ouganda méridionale actuelle ) le cœur profond de l’Afrique où Stanley était arrivé en 1875. Celui-ci avait envoyé en Grande Bretagne un rapport assez optimiste sur la région, sans doute une des plus évoluées de l’Afrique avec une organisation sociale pyramidale qui faisait augurer d’un bon commencement des missions chrétiennes. Comboni connaissait Stanley pour l’avoir rencontré au Caire et avoir causé avec lui, recevant toutes les informations nécessaires ( E 5030-5031 et 6315-6331). Puis au Soudan il avait suivi, presque jour après jour, la marche vers l’Ouganda. Il prépare son entreprise consciencieusement. Il a obtenu des promesses d’aide de la part de Gordon . Mais cette entreprise n’aboutira jamais. Il la remettra continuellement à plus tard, pour cause de difficultés objectives : manque de fonds, peu de personnel, la disette qui avait terrassé le pays. Mais la vraie raison fut que Propaganda Fide avait réservé l’Ouganda aux missionnaires français de Lavigerie qui en 1879 y étaient pénétrés en passant par Zanzibar.

Le saint Siège se conformait à la politique africaine des zones d’influence, qui allait sous peu s’imposer à la conférence de Berlin. Mieux valait Lavigerie (- n ’était-ce pas la pensée de Rome ?-) sans expérience de l’Afrique noire mais avec le soutien de la France que Comboni qui avait cette expérience mais sans personne qui le protège. Comboni en avait éprouvé une grande amertume, non seulement parce qu’on avait disposé d’un territoire qui appartenait à son vicariat sans même le consulter mais aussi parce qu’il estimait que l’opération de Lavigerie était hasardeuse, à risque, n’ayant pas une méthode, faite à l’aveuglette et sans connaître le pays.

La force politique de Comboni n’était en rien comparable à celle de Lavigerie, une des personnalités les plus influentes de son temps, archevêque d’Alger, cardinal dès 1882, décoré du titre prestigieux de « primat de l’Afrique », conseiller de papes et d’empereurs.

Dans le conflit entre les deux il était hors de question que la Propagande n’écoute pas le Français. Mais les lettres où Comboni se plaint et est presque en colère, où il expose à Rome ses propres raisons il faut les relire, indépendamment de ses rapports avec l’archevêque et de son contraste avec lui, parce qu’elles mettent au clair un autre aspect de sa méthode.

En Afrique, dit-il, vaut plus la connaissance du terrain, l’expérience pratique que la possession de stratégies politiques. Les plans conçus par les chancelleries européennes, y compris celle du Vatican, ignorent la réalité africaine : manque de routes, climat insupportable, pluies tropicales, tribus et langues inconnues, fleuves et forêts et déserts qu’il faut traverser, maladies foudroyantes, inexistence de cartes géographiques, manque de tout. Qui n’y a pas été ne sait pas ce que c’est que l’Afrique. ( E 5935-5938). Comboni homme de terrain plus que de théorie..

Après la séparation des règnes du Bouganda et Bunyoro de son vicariat et que les Pères Blancs y commencèrent leur aventure dans la région des grands lacs, Comboni avait une fois encore haussé le ton de sa voix et écrivit deux lettres de feu à la Propagande, en répétant l’invitation à aller très lentementet avec prudence en Afrique équatoriale où on avait accordédes juridictions avec trop de précipitation et sans la nécessaire connaissance du terrain concerné. Son contraste avec Lavigerie était donc bien de fond, avec des implications qui l’entraînèrent à exprimer quelques appréciations plutôt lourdes envers cet éminent prélat dont « le jugement, la fermeté et la charité envers ses confrères évêques missionnaires ne sont pas à la hauteur de sa dignité » ( E 6752 et 6760).

Ca pourrait paraître une question de territoire : l’un qui veut un territoire que l’autre ne veut pas céder. Non ! La question tourne autour de la méthodologie. Et Comboni trouve que Lavigerie est soutenu par des personnes et des Instances qui ne connaissent que la théorie sans rien savoir du terrain.

Dans la question relative a l’esclavage il n’eut pas un appui plus soutenu de la part de Propagande qui au contraire, dans l’unique instruction qu’elle lui envoya, pour ce que nous savons, ne lui avait suggéré rien de plus que prudence, aller doucement, ne pas impliquer le saint Siège dans ses décisions. Voici les paroles textuelles du cardinal Franchi rapportant les décisions de la commission cardinalice appropriée : « Pour ce qui concerne l’abolition de l’esclavage les éminents pères ont reconnu l’excellence de cette entreprise sous les deux aspects : religieux et moral ; mais en même temps, en en examinant la gravité, ils furent de l’avis qu’il ne fallait pas faire de pas trop risqués mais procéder avec la plus grande circonspection. Car, là où interviennent des intérêts mondains protégés par des nations puissantes, même les œuvres les plus saintes rencontrent de grandes difficultés au risque de tout perdre ».

L’invitation à demander toujours l’avis de Rome pour toute chose, vu les temps qu’il fallait pour communiquer par la poste, n’était-ce pas une invitation implicite à ne rien faire ? Une demande d’instructions n’aurait jamais pu arriver dans les six mois ! Si nous voulons comprendre jusqu’au bout ces états d’âme ainsi que le lent épuisement auquel il fut soumis, il ne faut jamais perdre de vue les conditions dans lesquelles il oeuvrait : à des milliers de kilomètres de l’Europe, dans un contexte totalement islamisé, face à l’Afrique inconnue, entouré d’un petit nombre de sœurs et de prêtres, eux aussi à des journées voire semaines de chemin. Sa solitude était bien pire que nous pourrions l’imaginer aujourd’hui. Avec elle, la possibilité de se tromper. « Ici il n’y a personne à qui demander conseil. L’endroit le plus proche pour demander un conseil serait l’Egypte, c’est-à-dire à quatre mois de voyage.. Ici je n’ai que mes compagnons » ( E 3948).

Sa liberté par rapport à l’influence des puissances politiques est claire, bien plus que Lavigerie par exemple. Comboni avait deux passeports, double citoyenneté mais aucune des deux n’a conditionné son action. Aucune obligation ni envers l’Italie ni envers l’Autriche.

Nous connaissons la fameuse phrase que son œuvre ne sera ni française ni allemande, ni italienne… Mais il ne s’apercevait pas de tomber dans le piège de la politique de l’Egypte. Car le vrai conditionnement politique sur la mission de Comboni ce fut justement celui de l’Egypte, un état africain qui œuvrait au sud des cataractes avec la même arrogance qu’une puissance coloniale européenne et même avec plus de brutalité. La mission avait pu exister seulement grâce à la bienveillance et à la générosité intéressée du gouvernement Egyptien qui considérait les missionnaires, dès leur arrivée, comme la pointe avancée de son propre projet de civilisation et occidentalisation du Soudan leur laissant pleine liberté d’action mais seulement à l’intérieur des limites qu’avec extrême clarté il leur avait imposées. Pour preuve les lettres de Comboni pleines d’attestation d’amitié envers les autorités avec lesquelles, dit-il, je vis en accord parfait mieux que nos pauvres évêques d’Italie avec leurs préfets et maires » ( E 3521).

Sans l’aide du gouvernement égyptien il n’aurait même pas pu traverser le désert. Il ne faut jamais oublier que la mission était avant tout une entreprise qui demandait une organisationtrès compliquée, contrainte de faire entrer toute sorte de marchandise dans un pays où il n’y avait rien. Par rapport aux temps héroïques de Knoblecher, le Soudan sous cet aspect n’avait guère changé. Il demeurait une terre pauvre et inconnue où il fallait se débrouiller en tout et où la mort était aux aguets en permanence.

En 1876 encore Comboni écrivait à un correspondant en France : « La plus grande partie de mon vicariat est plus arriérée que la civilisation et les coutumes de nos pères, à l’époque d’Adam et Eve » (E 4030). Dès lors, si on voulait entrer et survivre dans ce milieu il fallait la protection de qui détenait le pouvoir.

En résumé, le vicariat avait pu exister grâce à l’abnégation des missionnaires, mais les missionnaires avaient pu rester au Soudan seulement grâce aux aides et aux facilités que le gouvernement avait fournies. Quelques exemples. A Assouan sur le Nil, le point d’entrée au Soudan, où il y avait la douane, les armes dont était dotée la mission, indispensables pour la chasse et la défense personnelle des missionnaires, surtout dans la zone des Monts Noubas, n’auraient jamais pu passer sans un sauf-conduit du gouvernement et des consuls. Comboni se déplaçait normalement sur le fleuve avec le bateau du gouverneur, qu’on avait gracieusement mis à sa disposition. (E 3504)

Malgré les opinions contraires, qui ne sont pas des moindres, je suis de l’avis que les conquêtes égyptiennes peuvent contribuer à la diffusion de la vraie Foi catholique en Afrique Centrale. J’ai les yeux grand-ouverts pour saisir toutes les occasions et tirer profit de ces événements importants. … Il semble que l’entreprise de Gordon aille mieux. Sur la base de ces résultats et sur ceux qui seront probablement obtenus dans le futur, je me permets de vous signaler ce fait très important: si les conquêtes égyptiennes vont ainsi de l’avant, l’Etat de Son Altesse le Khédive d’Egypte deviendra dans peu d’années un royaume colossal. » ( 3859-3861).

Il n’a pas su prévoir la montée de la Mahadia comme rébellion au pouvoir colonisateur. Le jugement que Comboni avait donné du Mahdi là où il en parle, se conforme pratiquement aux positions du gouvernement, incapable de voir la réalité du pays où il oeuvrait car une rébellion d’une extrême violence était en train de couver, et elle aurait emporté aussi la mission. Voilà ses paroles :

« Le consul autrichien vient de me dire que le Soudan est en pleine rébellion à cause d’un soi-disant prophète qui se dit l’envoyé de Dieu pour libérer le Soudan des Turcs et de l’influence chrétienne. Depuis des années il récolte les impôts pour lui et il a sous ses ordres de nombreuses personnes qui ne peuvent plus s’enrichir ne pouvant plus pratiquer la traite des esclaves ( ce sont les neuf dixièmes des indigènes) et ceux qui paient les impôts le suivent aussi. J’ai vu ce prophète en 1875 quand, avec d’autres missionnaires nous sommes allés au-delà de Tura-el-Kadra dans la région de Cavala avec le bateau à vapeur. Là nous l’avons vu tout nu sur un chameau et on nous disait qu’il vivait dans des cavernes avec des femmes toutes nues… Rauf Pacha a envoyé avant-hier un bateau à vapeur avec 200 soldats et un canon pour le capturer et d’après le consul ont été tous massacrés. Rauf Pacha veut maintenant partir lui-même avec une forte armée. Nous verrons » ( E 6941-6942).

Comboni est passé par trois phases bien distinctes.

La première phase arrive jusqu’au moment de la fondation et du commencement des instituts. Il apparaît un prêtre plein de vie et d’enthousiasme, aux projets largement supérieurs à ses possibilités réelles et qu’il relance en continuité. Propaganda Fide le surveille, et ne lui accorde pas trop de confiance, elle préfère observer jusqu’où arrivera son activisme. Canossa le protège, mais parfois il donne l’impression de se laisser emporter par son enthousiasme plutôt que par une conviction personnelle. Certes, Comboni était un meneur d’hommes, mais sans expérience et donnant souvent l’impression d’exagérer. Il aurait voulu presque plier l’Eglise à ses idées. Petit à petit il se rend compte que c’est le contraire qui devra se produire, qu’il aura à adapter son dessein au dessein bien plus grand de Propaganda fide.

Il y a ensuite sa nomination à pro-vicaire et successivement à évêque. Il est investi de la responsabilité de toute la mission au Soudan. Il revient en Afrique, y demeure des années durant, se déplace dans toutes les directions, se lie aux égyptiens dans l’intention de les déborder, aux européens dans l’espoir de pouvoir s’en servir. Au fur et à mesure que le continent se manifeste dans toute son immense grandeur, dans son époustouflante diversité, il cherche des soutiens et des financements dans chaque coin de l’Europe. Il prend conscience de la disproportion entre ses idées et la réalité qui était en face de lui et l’inadéquation de ses propres forces. Les temps et les distances de l’Afrique, son mystère à elle, ses contrastes l’enveloppent et le déconcertent. Il comprend les problèmes qu’il n’avait peut être pas ressentis lors de son premier séjour sur le Nil. Pour christianiser, l’apprentissage des langues n’était pas le tout, il fallait comprendre les cultures. Le christianisme n’est pas seulement un message de salut, c’est aussi une culture, le langage qui l’exprime est également fruit d’une culture. Son problème devient alors : comment concilier l’évangélisation avec la diversité.

On ne peut convertir les africains en les transformant en européens. De ce point de vue son respect pour la diversité est absolu, décidément en avant sur les temps. Il ne restait que l’autre hypothèse : africaniser le christianisme, mais l’Afrique, qu’il avait devant lui, était un continent primitif et inconnu. Comboni n’avait pas les instruments culturels, ni les clés pour y entrer. Il était un prêtre du 19ème siècle, fils d’une culture, la culture du catholicisme post révolutionnaire qui était en train de rompre tous les ponts avec la modernité. C’est de manière dramatique qu’il a vécu cette contradiction. Il ne parvient pas à la surmonter mais il ne la refusera pas non plus. C’est là une des principales raisons qui font la grandeur de Comboni. Ce n’était pas un théoricien, inutile donc de chercher dans ses écrits des élaborations abstraites de ce problème. Comboni était un homme pratique, qui affrontait les difficultés concrètement. Sa réponse sera l’organisation qu’il donna à la mission. Le renvoi à des temps longs, son invitation aux missionnaires à ne jamais être pressés, à ne pas s’attendre à des résultats, à ne pas se décourager face aux échecs – chose étonnante dans un homme qui était toujours pressé et reprochait à Rome sa lenteur – c’est cela sa réponse à ce problème. Il ne niait point la réalité, mais il l’abordait de front, la figeait dans ses termes les plus ardus, quitte à en remettre la solution à un avenir pour le moment imprévisible. Son adhésion à l’Eglise de son tempset à la culture du 19è siècle est justement un problème et non une solution. Son refus catégorique de la force, d’une civilisation qui soit homologation aux valeurs européennes, d’une conversion qui évacuerait la culture africaine, son intuition de la nécessité d’une méthode missionnaire capable de concilier le progrès avec le respect de la diversité et avec la mise en valeur de la subjectivité africaine, tout cela représente un héritage qui le situe aux frontières les plus avancées de son temps.

La troisième phase de sa vie peut être recherchée dans les écrits de ses deux dernières années. En novembre 1878 Antonio Squaranti mourait à Khartoum. C’était le prêtre qui avait fait démarrer l’institut missionnaire à Vérone et l’avait dirigé pendant quelques années. Au début de 1878 Comboni l’avait amené avec lui en Afrique comme économe de la mission et dans l’intention d’en faire son vicaire général. Il comptait beaucoup sur lui, mais Squaranti ne tint pas le coup et il mourait le 16 novembre de cette même année à l’âge de 41 ans, victime de la disette et des épidémies conséquentes qui faisaient rage au Soudan. Pour Comboni ce fut un coup très dur, ainsi que nous pouvons le déceler dans le rapport attristé qu’il avait envoyé au cardinal Simeoni : « La terrible épidémie à réduit à désolation aussi nos missions ( E 6335-6411). Depuis six ans aucun prêtre missionnaire n’était mort grâce à la méthode proposée par mon Plan. Suite à la terrible sécheresse, aux pluies, et à l’épidémie, trois de mes Prêtres sont morts, parmi lesquels le bras droit de l’Œuvre sainte de l’Afrique Centrale, le pieux et bon abbé Antonio Squaranti (…) C’était la première année qu’il se trouvait en Afrique Centrale et je l’avais envoyé visiter Berber, surtout pour l’éloigner de l’épidémie qui menaçait, dès que je me suis rendu compte qu’elle approcherait après les pluies.

Mais quand il a su, alors qu’il se trouvait déjà à Berber depuis 40 jours, qu’à Khartoum tous les Prêtres étaient malades, que de nombreuses personnes de la mission étaient mortes, que j’étais le seul Prêtre à tenir debout, et que pendant un mois, j’ai dû faire l’Evêque, le Prêtre, l’administrateur, le Supérieur, l’infirmier etc. etc. Squaranti partit de Berber sur une barque pour venir m’aider et arriva 15 jours après à Khartoum, plus mort que vif, parce que les fièvres l’avaient frappé pendant les quatre derniers jours du voyage. Pendant plus de 12 jours nos soins ont été vains; enflammé par l’amour de Dieu, et pleinement résigné, il partit pour le repos éternel, me laissant dans une grande affliction. Outre les trois Prêtres et les deux Sœurs qui sont morts, j’ai perdu aussi plus de la moitié des mes Frères laïques pieux, et très vertueux qui, frappés par l’épidémie, sont partis au Paradis ».( E 5527ss).

Il rentre en Italie pour se faire soigner à la mi-mai 1879 en proie aux fièvres et à l’insomnie. Il se rend à Rome pour traiter les affaires de la mission.

Il y avait plusieurs problèmes sur le tapis. Le plus urgent était le remplacement des sœurs de Saint Joseph de l’Apparition. La congrégation depuis longtemps était dans le doute, si rester ou non en Afrique centrale. En l’espace de six ans neuf sœurs étaient mortes et plus aucune ne voulait partir pour l’Afrique centrale. Au début de cette année-là, la supérieure générale avait pris la résolution de retirer définitivement toutes ses sœurs.

Mais il y avait également à clarifier l’avenir du Vicariat, au risque d’un démembrement suite à la requête faite par Lavigerie d’attribuer à ses missionnaires la région des grands lacs, à savoir le Haut Nil jusqu’aux sources. ( E 5088ss, 5210).

Le démembrement aura lieu deux ans plus tard, devenant, pour Comboni, un ultérieur motif d’affliction qui alourdira les peines physiques et morales des derniers mois de sa vie.

Il rentre en Afrique en 1880 pour la derniere fois.

En 1880 il retourna pour une dernière fois en Afrique. Mais il est désormais un homme miné, qui a vieilli avant l’heure, alourdi, qui passe le plus clair de son temps entre « langueurs, épuisements, lassitude ; à cause de tout cela « nous avons du mal à travailler , on souffre aussi d’inappétence, on dort très peu » ( E 6855). Il fait plus vieux que ses cinquante ans. Il pressent la fin. Dans ses lettres écrites à quelques semaines de la mort il a recours à des expressions qui ne vont pas sans frapper : « Si d’ici-là je ne meurs pas (E. 6980), « Bien que je sois sûr de succomber bientôt » ( E 6815) ; « Si ma mort n’arrive pas trop vite » ( 7000). Il ne ralentit guère ses rythmes de travail, mais les efforts ont vite raison de lui. Il écrit en vitesse, avec fatigue : « Bien que je doive répondre à plus d’une centaine de nouvelles lettres, bien que hier j’aie eu une forte fièvre, bien que je continue à souffrir d’inappétence, et que je n’arrive pas à dormir (parce que maintenant je suis moins capable de supporter les croix après avoir tant combattu pour la gloire de Dieu et le bien de l’Afrique), je veux pourtant vous écrire » (E 6830).

En outre, il est fait objet, parmi ses propres missionnaires, de médisances, d’insinuations. On colporte l’accusation qu’il entretiendrait des rapports ambigus avec une de ses sœurs, Virginie Mansour, qui en ce moment n’est plus en Afrique mais à Vérone et est à son tour humiliée et punie à cause de cette histoire. Il est contraint, incroyablement, à investir temps et énergies pour écrire des mémoriaux et se défendre de cette insinuation. Indigné et enragé voilà qu’il écrit quelques-unes de ses lettres les plus belles et les plus sincères. Il ne tait rien, il n’emploie pas de circonlocutions de curie. Il n’avait jamais été un clérical, quoiqu’il fût un prêtre tout d’une pièce et maintenant il le fait voir en parlant avec dégoût au préfet de la Propagande, de « cette manière injuste et contradictoire d’agir » de la part de certains prêtres « qui manquent totalement de charité, la reine des vertus, sans laquelle selon le langage des écritures, la vie, la prophétie, les miracles, les bonnes œuvres ne valent rien » (E 7097).

Lorsqu’il écrit depuis l’Afrique, durant les deux derniers mois de sa vie, c’est un homme désormais détaché de la vie. Il est dur, sec, impérieux, âpre comme jamais de sa vie. Il est angoissé par la mort de ses meilleurs missionnaires. Il voit les forces s’amoindrir alors que les besoins se multiplient. Il est obsédé par la disproportion entre la petitesse de la mission et l’immensité du vicariat.

Il a des expressions inhabituelles pour un homme qui avait vécu sous le signe de l’optimisme et de l’enthousiasme. « Ce monde déchu est vraiment totus positus in maligno » ( E 7001) . «Mais en fait à quoi sert donc ce pauvre monde ! » (E 7034).

«Que de souffrances dans ce monde ! » ( E. 7074) ; « Sacré monde ! Damné égoïsme. Dans ce monde tout est mensonge, duperie, et tentation. Il n’y a rien de sûr et de stable en dehors du Christ et de sa Croix » ( E 6989). Il reconnaît avoir ressenti l’abandon même de Dieu : « J’ai eu plus de cent fois l’impression d’avoir été abandonné par Dieu, par le pape par les supérieurs et par tous les hommes » ( E 6885). Il doit se faire violence pour ne pas céder au désir de tout abandonner : « J’ai eu cent fois la très grande tentation de tout abandonner, de remettre l’œuvre à la Propagande » ( E 6886).

Le grand missionnaire que rien n’arrêtait et qui avait remué ciel et terre, qui, devant les obstacles, s’exaltait, à la fin se retrouvait seul, aux prises avec l’ingratitude, l’angoisse, l’accablement de la fin. Devant lui il a le mystère de l’Afrique, autour de lui quelques missionnaires qui meurent, derrière lui une Eglise indifférente, lente, ingrate. Le seul qui se montrât réellement proche de lui ce fut Massaja, l’ami des temps lointains, qui connaissait l’Afrique et la mission autant que Comboni et l’avait compris comme aucune autre personne.

Le 5 octobre la fièvre commença à monter. En peu de jours ses conditions précipitèrent et la fièvre devint délire, avec des crachats de sang. L’agonie ne dura que peu de temps. A 22 heures du 10 octobre tout était achevé. Le jour suivant ce télégramme parvenait aux missionnaires du Caire :

«Monseigneur Comboni est mort hier à 11 heures de la nuit. Il a été enseveli ce jour dans le jardin de l’église, avec tous les honneurs de la part des autorités locales et du consul, présents dans leur uniforme. Que l’on informe le cardinal Simeoni et le cardinal Canossa à Vérone par télégraphe ».

Quels éléments Comboni avait-il en ce moment pour l’affirmer ? Aucun. Tout concourait à démontrer le contraire : car lui le responsable est en train de s’en aller. Il vient d’enterrer lui-même, il y a quelques jours des missionnaires. Ailleurs d’autres sont morts. Les accusations auprès du Canossa ne sont pas de nature à maintenir son œuvre en bonne odeur auprès du prélat…Par ailleurs ces mêmes accusations sont arrivées aux oreilles du card. Simeoni…Ses dernières énergies il les a dépensées pour se défendre, s’expliquer.

Un cri me semble-t-il comme celui du Christ sur la croix Mon Dieu mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné? Je fais ce rapprochement car ce cri est le dernier mot du Christ qui parachève sa passion et sa vie. Pour le spectateur c’est la fin de tout.

Le cri de Comboni pourrait indiquer que l’œuvre est en train de battre la breloque : elle est en train de péricliter. Peut être ne pensons nous pas trop à cela. Mais les données objectives du moment ne prêtaient guère à une durée. Or le cri humain indiquant le désespoir, devient une parole d’espérance, dans la foi. Là où il y a faiblesse humaine, là la force de dieu se montrera de plus belle. La foi renverse l’échec en espérance. C’est ainsi qu’il meurt.

Je n’ai plus la force d’écrire. La chaleur, le manque d’appétit et de sommeil, les longs voyages que j’ai faits pendant trois mois, à dos de cheval, de chameau et de dromadaire, tout cela m’a réduit à une extrême faiblesse. Nous avons souffert de la soif au Kordofan et nous dépensons encore pas moins de 40 à 50 francs par jour pour acheter de l’eau qui est sale et saumâtre » ( E 6773).

Il n’est pas sans évoquer les égoïsmes des instituts religieux et missionnaires qui font la mission recherchant plus leurs intérêts que ceux de église, il écrit au cardinal de propagande en disant que son comportement à l’égard de Lavigerie ne lui fait pas honneur et que le choix d’avoir confié à ce dernier une partie du vicariat sans consulter qui de droit d’abord, à savoir le même Comboni, c’est une bévue de la part de la Propagande. Pire que ça, l’église au lieu de le soutenir notamment dans son travail d’évangélisation et dans son combat contre la traite pour toute réponse l’invite à aller de l’avant avec prudence et patience. Autrement dit au lieu de recevoir des incitations à foncer de quelque manière, il est invité presque à laisser tomber, car Rome avait enjoint de ne rien entreprendre sans son avis au préalable.. Qu’est-ce que cela voulait dire quand une réponse par retour de courrier signifiait avoir à attendre au moins 6 mois ? Interpeller Rome pour une affaire urgente pour avoir une réponse si tardive était-ce supportable ? Et pourtant Comboni a obéi et a tenu bon et fait ce qu’il put sans jamais baisser les bras. Il a dit la vérité, il a été piquant, par moment violent dans ses propos, jamais il ne fut un rebelle.

Il y a un autre aspect qui n’est pas assez souligné : la santé physique de Comboni. Romanato dit que le premier voyage fut pratiquement fatal pour Comboni. Il avait frôlé la mort, il était donc allé trop loin pour s’en remettre pour de bon. Au fait il ne s’en remit jamais totalement. Il en resta marqué pour la vie. Dès lors tout ce travail d’animation, tous ces voyages, comment peut-il les supporter sa santé ayant été minée ? Comment a-t-il pu entretenir l’esprit du combattant face aux difficultés et aux obstacles ? Et nous savons qu’il y en avait de taille !.Rien que l’activité en tant que telle nous étonne. Que dire et quoi penser si on y ajoute le bémol d’une santé précaire ? Comment expliquer tout cela ? Par quelle force Comboni puit-il tout ça ? . Le regard contemplatif supplée à la fragilité humaine. Il n’y a pas d’autre explication. Comme cela fut pour Paul de Tarse: que de difficultés dans ses voyages, lui même les évoque et pourtant il ne désiste point. Par quelle force et vigueur ? Le spirituel informe et grandit le corporel, lui donne consistance, le raffermit, l’aide à se dépasser.

Certes Comboni contemplatif n’est pas exempté de la parabole de sa vie qui tend vers la fin. Les voyages, le désert, les privations, incommodités, les fièvres etc. auront vite raison d’un corps costaud mais déjà miné par la maladie depuis. Faites attention dans ses lettres comment à un moment donné il semble être devenu intolérant : il n’arrive pas à manger, à dormir, il se sent fatigué. Tout le fatigue vite par ailleurs. Ces marques d’intolérance presque reviennent souvent alors que durant les premières années il n’en avait cure. Rien n’y fait. De retour à Rome en 1879 il va aussitôt à Rome pour affaires… Il ne s’arrête pas… L’Afrique l’attend, ses fondations et ses instituts l’attendent… beaucoup de choses à faire donc. Il sent qu’il n’y arrive plus. S’il tient c’est parce que son regard contemplatif lui permet de découvrir que la fragilité de l’être humain qui va en se corrompant tient du dynamisme du grain qui une fois jeté en terre n’a d’autre choix que de mourir s’il veut renaître et être fécond. C’est pourquoi il continue même s’il se rend compte que les choses ne vont pas trop bien, que ses missionnaires ne sont pas des meilleurs même s’il n’en parlera jamais mal. Au fait c’est eux qui feront circuler les médisances à son sujet concernant ses rapports ambigus avec sœur Virginie. Et dans ses dernières lettres assez longues nous le voyons accablé, affaibli, très affecté, comme un vieux lion qui ne peut plus poursuivre sa proie et qui sent la mort venir mais dont l’âme est transportée vers les hauteurs de la contemplation. Son regard vers la croix le rapproche tellement du Christ qu’il en prend, j’oserais dire, la place. Car la contemplation a comme fruit de transformer, de transfigurer en celui que l’on contemple. Tourmenté jusqu’à remettre en question l’efficacité de sa présence pour l’œuvre, il sait néanmoins que sa place au pied de la croix personne ne la lui ravira et personne ne pourra le chasser. Oui, il sent la mort venir tout à fait, mais au moment où les bras de la mort l’enserrer définitivement, au seuil disons ainsi de l’au-delà, lui il ne peut que penser et crier la vie, d’où son cri final : mon œuvre ne mourra pas. Emisit spiritum. ..

P. Sandro Cadei
Cacaveli 8 octobre 2004