Que signifie le fait de dire oui ?

Tant de voix parlent en chacun : le milieu, l’éducation, les intérêts, la lâcheté, les désirs… ! Nos acquiescements sont multiples, menacés, divisés parfois, fragmentaires souvent. D’où les hésitations et les reprises. Le plus fol élan qui emporte l’enthousiasme accoste aux rives des incertitudes. Certains préfèrent ne pas percevoir ces modifications plus ou moins rapides et s’enferment en des fidélités murées. Babel aussi entourait de murs son langage unanimiste (Gn 10).

Comment comprendre alors l’injonction de l’Évangile : « Que votre oui soit oui » (Mt 5, 36) ? Les apôtres, s’enfuyant lors de l’arrestation de Jésus, loin de le suivre jusqu’où il irait, se sont arrêtés aux limites de leurs craintes. « Ils reçoivent la parole avec joie, mais n’ayant pas en eux-mêmes de racines, ils sont les hommes d’un moment » (Mc 4,16-17). Tant de Oui clignotent sur tant d’alternances…

Dire oui, c’est dire non à non.

L’Évangile s’attaque de front à cette question. Chacun garde en mémoire la parabole des invités aux noces (Mt 22, 1-10). Ils avaient accepté l’invitation. Quand tout est prêt, l’un est pris par une terre à visiter ; le second est retenu par des bœufs à essayer ; le troisième vient de se marier. Ils disent oui à leur inspection, à l’essai de paires de bœufs, à leur vie familiale : toutes ces occupations sont naturelles et habituelles, comme le furent celles des générations du temps de Noé qui, mangeant et buvant, prenant femme ou mari, « ne se rendirent compte de rien » (Mt 24, 39). Ces activités n’ont rien de répréhensibles. Mais le bien qu’elles comportent empêche d’apercevoir un bien supérieur. Au lieu d’ouvrir, elles enferment.

Autrement dit, le propriétaire terrien, le paysan, l’époux sont pris par la parole qu’ils ont donnée : au vendeur de la terre, à celui qui a dressé les bœufs, à celle qui est devenue l’épouse. Ce premier « oui » interdit d’autres acquiescements. En ce sens, il n’y a plus de choix. Car dire que le propriétaire pouvait choisir entre se rendre à l’invitation ou aller visiter sa terre est inexact : ayant acheté une terre, « il lui faut aller la visiter ». E y est tenu. Dire oui, serait-ce se limiter et restreindre sa liberté ? Certains le pensent, par exemple pour le mariage.

Avant de reprendre ce point, revenons un instant à nos trois hommes. Pour se rendre au banquet, il leur aurait fallu surmonter chacun les obligations contractées. Accepter l’invitation ne les aurait pas simplement conduits à récuser leurs engagements immédiats, mais, davantage, à dépasser leur première réaction de refuser l’invitation. C’est ainsi que le fils qui a répondu « non » à son Père, se repent et se rend à la vigne (Mt 21, 28-29). Dire oui est une victoire sur un refus : tant de refus procèdent de la faiblesse à les vaincre ! Dire oui, c’est dire non à non. C’est une victoire sur la négativité, comme le fils perdu ressuscite en retrouvant le père rejeté (Lc 15, 24).

Dire oui, c’est consentir à l’Autre.

Les trois partenaires de la parabole étaient-ils tenus par leur promesse au vendeur, au paysan, à l’épouse ? Certainement, si l’on en reste aux circonstances immédiates. Cette attitude suppose qu’ils sont l’origine absolue de leur oui comme de leur non, qu’ils en soient les maires. Tel est bien le sentiment de saint Matthieu, puisque la maîtrise sur leur propre parole conduit à des violences (22,6) : ils mettent à mort les messagers, comme le feront les vignerons (Mt 21,39).

En quoi la maîtrise de sa parole a-t-elle partie liée avec l’homicide ? L’Évangile ne cède-t-il pas à un pessimisme excessif ? Enfin, un homme peut s’estimer libre de donner son assentiment, sans, pour autant, imposer son point de vue par tous les moyens, sans sombrer dans la tyrannie ! Parler ainsi revient à opérer un subtil glissement du problème, en confondant deux réalités.

Détenir l’origine de sa parole reviendrait à posséder sa propre origine. La parole nous précède et nous la recevons. Nous participons à cette parole plus que nous ne la créons ou maîtrisons. Les trois invités aux noces sont devancés par une première invitation (Lc 14, 16) qu’ils ont reçue et à laquelle ils ont déjà acquiescé. C’est donc par un artifice qu’ils se reprennent et la violence de leur rejet, quand des serviteurs leur disent de venir « puisque tout est prêt », cette violence mesure l’animosité qu’ils entretiennent envers un premier engagement qui les lie et dont ils voudraient certainement se défaire. Leur violence envers les serviteurs révèle donc une violence secrète envers celui qui, en premier, les a invités, orientant ainsi leur existence.

Cet Autre-là, ils veulent le nier. Les meurtres découlent du jugement que toute contrainte, que toute parole donnée, les empêchent d’exister, concurrence leur liberté et leur interdit de maîtriser l’avenir.

Vieux problème que de s’emparer de la parole d’origine (Gn 9,20-23) ou que de la fuir. Ainsi Jonas, fuyant loin de la Parole reçue descend de plus en plus bas : au creux du navire, dans la mer, dans le ventre du poisson. Ce perpétuel enfermé ne tire de lui qu’une pulsion de mort (Jon 4, 3-8), puisqu’il refuse que Dieu veuille la vie des païens.

Donner librement son avis exige d’être au clair avec la violence ou la mort qui habitent l’homme. Dans la mesure où un homme est délivré de ce goût pour la concurrence qui lui sert d’alibi à l’affirmation de soi, délié du cycle de la tyrannie et de l’esclavage, alors il peut prononcer une parole libre, c’est-à-dire libérée. Libérée de soi et de ses propres fermetures.

Comme le salut vient d’un Autre – se sauver soi-même n’étant au fond que s’emmêler en soi – la parole que je prononce est réponse à la Parole qui me convoque à vivre. « C’est pour être libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Dire oui, c’est consentir à l’Autre : à ce que la parole d’un Autre entre en moi pour délier ma propre parole. Ouïr et obéir ont même racine : la confiance écoute, elle obéit.

Dire oui, c’est consentir au mystère de l’Autre.

« Tu as les paroles de la vie éternelle » reconnaît Pierre (Jn 6,68). Cette réponse contient tant de richesse ! Pierre la formule à Capharnaüm, alors que beaucoup de disciples abandonnent Jésus. Pierre affirme sa fidélité : il refuse de partir. Il lui reste cependant à franchir le pas le plus redoutable. Reconnu plus tard à l’accent galiléen de son langage, il engage sa parole qu’il ne connaît pas Jésus. L’épisode est célèbre, ainsi que son pardon.

L’Évangile de Jean oblige à creuser plus avant. Le Christ a des paroles de vie : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (Jn 6, 63). Ses paroles ne cessent de se heurter à l’incrédulité, au refus, au rejet. Pire : le fait de parler provoque un blocage chez nombre d’auditeurs : « Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché » Jn 14, 22). Ce langage est dur : « Qui peut l’entendre ? » (Jn 6, 60). Pourquoi cela ? Parce que le monde juge avec l’esprit du monde : ne connaît-on pas la famille de Jésus ? Son pays d’origine ? Son histoire provinciale ? Ce qu’on sait de lui exténue le désir d’en savoir davantage : « Nous t’entendrons là-dessus une autrefois ! »

En clair, les paroles entendues du Christ se heurtent à des obstacles qui empêchent les hommes de remonter des paroles à sa personne. Car les paroles du Christ sont celles du Père. River Jésus à ce qu’il dit ou à ce qu’on accepte d’en entendre constitue un matérialisme pratique qui interdit de passer de la parole à la personne (Jn 10, 37-38). De tels blocages empêchent donc d’aller des paroles que Jésus a, qu’il reçoit et transmet, au Verbe qu’il est.

Reconnaître le Verbe demande de partager son Esprit (Jn 16, 12), sans qui nul ne peut connaître le Verbe de l’intérieur, en participant à sa vie. De ce fait, dire oui ne se limite pas à accueillir des mots, mais, bien davantage, à consentir au mystère de l’autre et à se livrer à l’inconnu qu’il est. Dire oui à ce qu’on sait déjà est une approbation qui redouble et répète. On ne dit véritablement oui qu’à ce qui nous entraîne et nous dépasse. De cette espérance, le mariage est sacrement.

Dire oui, dans le oui d’un Autre.

Se livrer au mystère de l’Autre : paradoxe étonnant que la parole la plus libre soit celle qui échappe. En disant oui à celui en qui il place sa confiance le croyant plonge dans la source de la Parole qui le convoque à vivre. Il n’entend que cet acquiescement et, de ce mot unique, par amour, tous les autres mots ne seront que l’écho. Parole de vie qui aime tant la vie qu’elle s’en fait la servante (Jn 12, 50).

Le Verbe se livre : c’est pour cela qu’il est venu en ce monde. Dans le Christ, l’humanité proclame son « oui » à Dieu, car la Parole d’origine lancée à l’homme coïncide dans le Fils incarné avec la réponse adéquate. Tout a été créé en Lui et il récapitule tout. Il n’y a que oui en Lui, et, par Lui, l’humanité offre son « Amen » au Père : elle adhère à son dessein (2 Co 1, 20).

Plus que parler à quelqu’un, dire oui, c’est parler en quelqu’un participer par l’intérieur à son souffle, à son projet. Le christianisme n’est pas une idée au sujet du Christ. Il est une vie dans le Christ. Parler « en son nom », prier « en son nom », se garder « en son nom », revient à faire corps avec Lui donc à se laisser convoquer jusqu’à l’unité en Lui. Être convoqué : telle est l’étymologie du mot Église.

Verbe fait chair et livré pour la vie du monde, Parole récapitulant la vie en son unité, le même souffle de la venue et du retour expire en offrande sur la croix et inspire désormais dans l’histoire humaine le dialogue avec Dieu. Le oui prononcé dans le silence de la Passion, devenant cri à la dernière heure, est une eucharistie. Il se donne tout entier à la louange et à la reconnaissance du Père. Il se donne jusqu’au bout : en cette extrême reconnaissance, le monde est délié du mensonge et des flagorneries des discours vides; il y est délivré des propos de forteresse.

Se lève la Parole vraie, étonnée comme à la naissance de tout, pardonnée comme au retour du fils perdu, en un mot une parole ressuscitée. Alors surgit un « je » nouveau et l’homme, ayant été choisi comme interlocuteur, devient une parole libre. Habité par l’Esprit, le croyant peut habiter sa propre parole. Il ne parle pas seulement de Dieu, il parle en Dieu. Cela s’appelle prière, qui est la plus exacte et la plus puissante source du respect et de l’amour de l’autre, de tous les autres.

Dire oui, c’est sortir de soi pour vivre avec l’Autre.

La parole de vie se fait service de la vie. Dire oui, c’est sortir de soi pour vivre avec l’Autre. Le oui offert s’incarne en actes, en fidélité. Quand Marie a reçu le message de l’Annonciation, elle répond : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 3 8). Le Verbe la dirige : son existence lui est consacrée. « Et l’ange la quitta » : Marie se retrouve avec une fidélité à vivre, jusqu’au bout.

Toute l’histoire de Marie déploie, étape par étape, son acquiescement premier, afin que se réalise le mot de Saint Paul : « Pour moi, vivre c’est le Christ » (Ga 2, 20). Le Verbe la détache progressivement des liens de la famille : sa mère, ses frères, ne sont-ils pas ceux qui font la volonté de Dieu (Mc 3, 35) ? Il la libère de la puissance de l’imaginaire en refusant à Cana d’être le messie d’abondance et renvoyant à l’heure de son oblation (Jn 2, 4). Il l’offre avec Lui, la donnant à son disciple, quand il n’a plus que son souffle à remettre (Jn 19, 26). A la suite de son Fils, Marie s’est donc laissé façonner par le Verbe, jusqu’en son offrande. Dire oui va jusque là : telle est la gloire de la foi. L’itinéraire de Marie décrit ainsi le chemin du croyant, celui de l’Église.

(www.jubilatedeo.centerblog.net)