Fête du Cœur de Jésus
Matthieu 11,25-30
En ce temps-là,
Jésus prit la parole et dit :
« Père, Seigneur du ciel et de la terre,
je proclame ta louange :
ce que tu as caché aux sages et aux savants,
tu l’as révélé aux tout-petits.
Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, sinon le Père,
et personne ne connaît le Père, sinon le Fils,
et celui à qui le Fils veut le révéler.
Venez à moi,
vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug,
devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur,
et vous trouverez le repos pour votre âme.
Oui, mon joug est facile à porter,
et mon fardeau, léger. »
« Vous trouverez le repos »
Marcel Domergue
Le fardeau léger
Dans notre évangile, Jésus nous invite à prendre son joug. Rappelons que le joug est l’instrument qui sert à associer deux animaux en vue de la traction d’un objet difficile à mouvoir. Les voici «conjugués», «conjoints». L’invitation à nous charger du joug du Christ peut nous effrayer, même si nous avons à le porter avec lui. Voilà qui mérite réflexion. Tout d’abord, n’oublions pas que nous porterons de toute façon, avec lui ou sans lui, le fardeau de la vie. Surtout, comprenons que le joug du Christ est en réalité le nôtre. C’est bien lui qui vient en premier porter nos détresses, nos défaillances, nos souffrances. Il vient se charger de notre fardeau, un fardeau qui ne vient pas de lui, qui n’est pas le sien mais qui le devient en vertu de cet amour qui le fait «renoncer à sa condition divine» (relire Philippiens 2,5-11). La Croix ‘ajoute rien à nos croix ; elle n’est pas un fardeau supplémentaire que Dieu viendrait ajouter à nos malheurs. Elle est la prise en charge par Dieu des poids qui nous accablent et c’est bien pour cela que le fardeau peut devenir léger. «Peut devenir léger» : il ne le devient pas automatiquement mais seulement si, par le chemin de la foi, nous acceptons de nous charger de ce joug qui était le nôtre mais est devenu celui du Christ. Alors nous ne sommes plus seuls à le porter. Le fardeau devient Croix et, par conséquent, nous pouvons le porter dans la promesse de l’issue pascale.
Dieu est l’être insaisissable qui fonde tout et nous donne tout, au-delà même de nos désirs les plus démesurés, mais il ne nous donne rien malgré nous. Il y faut l’assentiment de notre liberté. Là se trouve le fondement de notre dignité, car sans l’accueil libre du don qui nous est fait, don de nous-mêmes, nous ne serions pas images de sa liberté souveraine. Le refus du don peut prendre plusieurs formes. D’abord le dégoût de vivre, la solitude dans le désespoir. Mais aussi l’illusion de vivre par soi-même, l’ignorance acceptée et même cultivée du fait que nous venons d’un Autre. Le refus du «Toi» qui nous permet d’être «Je». Sans artifice, nous pouvons assimiler cette manière d’être soi au refus de porter le joug avec le Christ…
Dieu aime les liens, il crée des liens
Pape François
«Le Seigneur s’est attaché à vous, il vous a choisis» (cf. Dt 7, 7).
Dieu s’est attaché à nous, il nous a choisis, et ce lien est pour toujours, pas tant parce que nous sommes fidèles, mais parce que le Seigneur est fidèle et supporte nos infidélités, nos lenteurs et nos chutes.
Dieu n’a pas peur de s’attacher. Cela peut nous sembler étrange: parfois, nous appelons Dieu «l’Absolu», qui signifie littéralement «détaché, indépendant, illimité»; mais en réalité, notre Père est «absolu» toujours et uniquement dans l’amour; par amour, il fait alliance avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob, et ainsi de suite. Il aime les liens, il crée des liens; des liens qui libèrent au lieu de contraindre.
Nous avons redit, avec le psaume: «L’amour du Seigneur est pour toujours» (cf. Ps 103). En revanche, un autre psaume affirme à notre propos, les hommes et les femmes: «La fidélité a disparu chez les fils de l’homme» (cf. Ps 12, 2). Aujourd’hui en particulier, la fidélité est une valeur en crise parce que nous sommes poussés à rechercher toujours le changement, une supposée nouveauté, en négociant les racines de notre existence, de notre foi. Mais si elle n’est pas fidèle à ses racines, une société n’avance pas: elle peut faire de grands progrès techniques, mais ce n’est pas un progrès intégral, de tout l’homme et de tous les hommes.
L’amour fidèle de Dieu pour son peuple s’est manifesté et réalisé pleinement en Jésus Christ qui, pour honorer le lien de Dieu avec son peuple, s’est fait notre esclave, s’est dépouillé de sa gloire et a assumé la forme de serviteur. Dans son amour, il ne s’est pas rendu devant notre ingratitude et encore moins devant notre refus. Saint Paul nous le rappelle: «Si nous sommes infidèles, lui — Jésus — reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même» (2 Tm 2, 13). Jésus demeure fidèle, il ne trahit jamais: même quand nous nous sommes trompés, il nous attend toujours pour nous pardonner; il est le visage du Père miséricordieux.
Cet amour, cette fidélité du Seigneur manifeste l’humilité de son cœur; Jésus n’est pas venu pour conquérir les hommes comme les rois et les puissants de ce monde, mais il est venu offrir son amour avec douceur et humilité. C’est ainsi qu’il s’est défini lui-même: «Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur» (Mt 11, 29). Et le sens de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, que nous célébrons aujourd’hui, est de découvrir toujours plus et de nous laisser envelopper par l’humble fidélité et par la douceur de l’amour du Christ, qui nous révèle la miséricorde du Père. Nous pouvons expérimenter et goûter la tendresse de cet amour à toutes les saisons de la vie: au temps de la joie et dans celui de la tristesse, au temps de la santé et dans celui de l’infirmité et de la maladie.
La fidélité de Dieu nous apprend à accueillir la vie comme l’avènement de son amour et nous permet de témoigner de cet amour pour nos frères dans un service humble et doux…
Chers frères, dans le Christ nous contemplons la fidélité de Dieu. Chaque geste, chaque parole de Jésus laisse transparaître l’amour miséricordieux et fidèle du Père. Alors, devant lui, nous nous demandons: comment est mon amour pour mon prochain? Est-ce que je sais être fidèle? Ou bien suis-je inconstant, selon mes humeurs et mes sympathies? Chacun de nous peut répondre en conscience. Mais surtout, nous pouvons dire au Seigneur: Seigneur Jésus, rend mon cœur toujours plus semblable au tien, plein d’amour et de fidélité.
Fête du Sacré-Cœur de Jésus 2014
FÊTE DU CŒUR DE JÉSUS
Urs Von Balthasar

Cœur et vie, cœur et source, cœur et naissance, ne font qu’un. Quand donc un cœur aurait-il le temps de penser au combat et à la défense? Pendant que tous les membres sommeillent et succombent à la tentation de la mort, le cœur, seul éveillé, tient les inconscients en vie. Le cœur est sans défense parce qu’il est la source, c’est pourquoi tout ennemi vise au cœur. C’est là que demeure la vie, c’est là qu’on peut la toucher. Là elle s’élève, dans la fraîche nudité de sa jeunesse, sortant de l’abîme du néant. La vie s’exprime elle-même dans les rythmes du cœur qui bat éternellement, et le double mouvement du cœur qui se dilate et se contracte, s’ouvre et se ferme, va et vient, se propage peu à peu dans le corps tout entier et devient la loi de sa vie.
Or c’est là que le Verbe vint dans le monde. La Vie éternelle élut domicile en un cœur humain. Elle résolut d’habiter sous le frisson de cette tente, elle décida de s’y laisser toucher. Ainsi sa mort était-elle chose résolue. Car la source de la vie est sans défense. Dans le château fort de son éternité, dans sa lumière il était inaccessible. Dieu était inattaquable, les flèches du péché rejaillissaient comme des traits d’enfant sur l’airain de sa majesté souveraine. Mais voilà Dieu dans le frêle abri d’un cœur : comme il est facile maintenant à atteindre ! Comme il est vite blessé ! Quelle nudité Dieu ne s’est-il pas donnée, quelle folie n’a-t-il pas commise ! Lui-même a trahi le point faible de son amour ; à peine le bruit s’est-il répandu que Dieu séjourne parmi nous dans un cœur humain, que chacun appointe ses flèches et met à l’épreuve son arc. Une pluie, une grêle s’abattra sur lui, des millions de projectiles voleront vers le petit point rouge.
Son cœur qui est sans défense ne le défendra pas. Un cœur, certes, n’a pas de raison. Il ne sait pas pourquoi il bat. Il ne s’arrête jamais, il va, il court. Et parce que l’amour est toujours débordant, son cœur aussi débordera… vers l’ennemi. C’est là sa joie de séjourner parmi les enfants des hommes, c’est là sa curiosité de savoir quel goût ont les autres cœurs, les cœurs étrangers. Il voulait éprouver ce goût, et il accepta d’en faire l’épreuve, et il eut aussi à sacrifier au goût des autres. Plus jamais il n’oubliera ce goût, même dans les éternités les plus lointaines. Seul un cœur pouvait être disposé à de pareilles aventures.
Ainsi le Fils vint dans le monde, et son cœur l’avait traîné Dieu sait où, car tout cœur tire impatiemment sur la laisse ; il flaire des traces que personne ne sent, et il suit des voies à lui. Et pourtant ils sont finalement bien d’accord, le maître et son cœur. Le cœur obéit volontiers à la volonté du maître qui l’excite à se glisser dans la tanière du renard. Et le maître suit volontiers les courses du cœur qui le mène à des aventures mortelles, à la chasse à l’homme dans la forêt vierge du monde ténébreux et ennemi de Dieu.
Mais lorsque, fatigué et accablé par le poids du jour, le serviteur ici-bas tombe à terre, et dans un geste d’adoration touche le sol de son front, cet acte tout simple enferme le parfait hommage du Fils incréé devant le trône du Père. Et pour toujours il ajoute à cette perfection éternelle la perfection douloureuse et sans éclat d’une humilité humaine. Mais jamais le Père n’a si bien aimé le Fils pour toujours qu’au moment où il aperçut ce geste las d’agenouillement. C’est alors qu’il jura d’élever cet enfant au-dessus de tous les cieux jusqu’à son cœur de Père, cet enfant d’homme qui est son Fils. Et pour l’amour de ce Fils, il jura aussi d’élever tous ceux qui ressemblaient à cet Unique, le Bien-aimé par excellence, et dans lesquels il devinait, défigurés et recouverts d’un voile, les traits de son Fils.
Urs Von Balthasar,
Le cœur du monde, p. 42-47