La Conférence des évêques de France publie les statistiques sur les clercs mis en cause. Avec la volonté d’effacer les atermoiements de naguère.

La Conférence des évêques de France à Lourdes. En décembre 2016, ils ont appelé “à sortir d’un silence coupable”. © Éric Cabanis / AFP
Opération vérité pour l’Église catholique… La Conférence des évêques de France (CEF) rend publics les cas de clercs (prêtres et diacres diocésains ou religieux) mis en cause pour des actes de pédophilie. Selon ces chiffres, 9 clercs – sur un total d’environ 15 000 – sont emprisonnés en France pour des faits de violences sexuelles commises sur des mineurs. Trente-sept clercs ont exécuté leur peine et sont sortis de prison. Vingt-six autres font l’objet d’une mise en examen – soit moitié moins qu’en 2010, souligne la Conférence des évêques. Depuis 6 ans, 137 signalements de faits pédocriminels ont été signalés aux procureurs de la République par l’Église. « Mais il y a pu en avoir davantage, précise Vincent Neymon, secrétaire général adjoint de la CEF. Les cas que nous avons comptabilisés sont ceux dont les évêques ont eu connaissance. Certaines victimes ont peut-être porté plainte directement, et d’autres ne se sont pas encore manifestées. »
Au total, 222 victimes ont saisi les évêques depuis 2010. « Certaines, souligne la CEF, dévoilaient des faits anciens, ou très anciens, pour lesquels les auteurs pouvaient être morts, avaient été poursuivis ou n’avaient fait l’objet d’aucune plainte. » Les statistiques, dans le détail ? Plus de 60 % des témoignages recueillis concernent des faits survenus avant 1970 ; 35 % des faits sont survenus entre 1970 et 2000. Précision : 4 % des agressions révélées se sont déroulées depuis les années 2000. « Même si des scandales ont éclaté durant cette période et que l’on a pu reprocher une certaine lenteur de réaction, parfois justifiée, on voit qu’en volume il y a eu moins d’agressions sur mineurs depuis 2000 », souligne Vincent Neymon.
Un chiffre qui ne manquera pas de faire réagir alors que l’affaire du prêtre Bernard Preynat, qui a ébranlé l’Église de Lyon et dans laquelle son chef, Mgr Philippe Barbarin, a été mis en cause, est encore dans toutes les têtes.
Traumatisme
On a oublié que les évêques de France avaient été parmi les premiers à mettre en place des dispositifs contre la pédophilie, dès le début des années 2000 (ceci explique cela ?) – à la suite de l’affaire Pican, premier évêque en Europe condamné à trois mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crimes pédophiles dans son diocèse. Il est à rappeler que l’Église de France n’a pas connu de scandales de l’ampleur de ceux révélés en Allemagne, en Autriche, en Irlande, en Australie et, surtout, aux États-Unis – comme l’a fort bien relaté récemment le film Spotlight.
Certes. Mais la mauvaise gestion du scandale lyonnais a amplifié le traumatisme subi par les victimes, et endommagé l’image de l’Église dans l’opinion. La plainte pour non-dénonciation visant le cardinal Barbarin a été classée sans suite en août, mais le prélat a fini par reconnaître récemment, en décembre, un « réveil trop tardif ». Quelques semaines auparavant, début novembre, réunis à Lourdes, les évêques ont appelé à sortir d’un « trop long silence coupable ».
La pression médiatique autour de cette affaire les a conduits à lancer, en avril, tout un train de mesures, et notamment la mise en place d’une « cellule permanente de lutte contre la pédophilie » sous l’autorité du préfet Alain Christnacht, ancien directeur de cabinet de Christiane Taubira au ministère de la Justice. Une commission indépendante qui rend des avis consultatifs aux évêques qui la sollicitent sur les cas de prêtres ayant purgé leur peine.
« La communication fait partie de la lutte »
« L’affaire de Lyon a été le démarrage d’une libération de la parole de la part de nombreuses victimes, dit Vincent Neymon. C’est pourquoi nous avons mis en place une boîte mail, des dispositifs d’écoute dans les diocèses… Des évêques reconnaissent qu’ils n’avaient pas pris la mesure des souffrances qui perduraient. »
La communication sur ces questions – point d’achoppement qu’a révélé le scandale lyonnais – est l’un des enjeux majeurs que mettent en avant désormais les évêques. Ce chapitre a d’ailleurs été ajouté à la brochure pratique « Lutter contre la pédophilie » que publie pour la troisième fois – la première édition date de… 2003 – la CEF, en même temps que l’enquête statistique sur le sujet. « La communication fait partie de la lutte, insiste Vincent Neymon. Si l’on est confronté à un cas, il faut chercher la vérité. Outre la souffrance des victimes, la première préoccupation doit être la vérité des faits, des procédures. On veut le dire avec force à tous ceux qui se retrouvent face à de tels cas, et surtout à ceux qui seraient tentés de protéger l’institution et d’étouffer une affaire. »
Le début de la fin de l’omerta ? Il est encore trop tôt pour le savoir assurément. Mais la volonté est là.
Par Jérôme Cordelier
Publié le 23/01/2017 à 19:39 | Le Point.fr