FP Français 3/2016
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LA TENTATION DU “TROU NOIR”

LA TENTATION DU “TROU NOIR”
Jacques Philippe

Une certaine culture occidentale moderne, de manière souvent cachée et inconsciente, favorise l’entrée dans ce cercle. Il y a quelque temps, un article de La Croix citait une phrase d’un auteur contemporain à succès, Michel Houellebecq, disant : « Il faut développer un profond ressentiment contre la vie et cultiver la haine de soi » (27 sept 2007).

Trois points se nourrissent mutuellement : la haine de soi et l’attitude victimaire alimentent le ressentiment contre la vie. Inversement, qui se met en attitude de victime ne peut pas grandit dans l’estime de soi : cette attitude génère des comportements destructeurs et ne peut donc pas aider la personne à grandir dans l’estime d’elle-même.

La raison culturelle de cet enfermement est, en ultime instance, un refus de Dieu, un manque de foi et d’espérance… L’homme qui se sépare de Dieu finit tôt ou tard par se détester lui-même, par haïr la vie et par s’enfermer dans le ressentiment et l’accusation. Analysons davantage.

La haine de soi

L’homme a toujours eu du mal à s’aimer lui-même, à consentir à sa fragilité, à se réconcilier avec sa condition de créature, à accepter le pardon de ses péchés. Cette difficulté à s’aimer soi-même me semble très accentuée, dans le monde contemporain, par différents facteurs :

  1. Une culture marquée par un scientisme athée : au lieu de se percevoir lui-même comme le but et le sommet de la création, l’homme se conçoit aujourd’hui comme un pauvre vivant, pas très différent de l’animal, situé dans un coin perdu de l’univers (une petite planète près d’une étoile pas bien grosse, dans une galaxie noyée au milieu de milliards d’autres semblables). Il n’est que le produit de lois physiques ou biologiques (évolutions génétique) combinées avec le hasard, et le monde pourrait très bien se passer de lui. Il fonctionnerait même mieux, il y aurait moins, de pollution ! L’homme a perdu le sens de sa grandeur et de sa dignité, tel qu’il pouvait l’avoir dans une société de culture chrétienne. De plus, s’il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas non plus de pardon, de miséricorde, de rémission des fautes. L’homme est renvoyé impitoyablement à ses échecs.
  2. Une pression sociale très forte vers un certain type de réussite : il faut être jeune, beau, intelligent, gagner beaucoup d’argent sous peine d’être disqualifié. Pas de place pour la faiblesse, le handicap, etc. Nous vivons dans une société de plus en plus concurrentielle où tout est marqué par la compétition.
  3. La désagrégation de la famille : l’estime de soi se construit en bonne partie dans des rapports familiaux harmonieux.
  4. Un flot continu d’informations qui nous montrent toutes les atrocités dont l’homme est capable : nazisme, génocide du Rwanda, Bosnie, terrorisme, pédophilie, etc. L’homme bombardé par ces informations finit par douter sérieusement de lui-même… Il est sans cesse confronté au mal, surinformé à son sujet, mais sans avoir ni l’exigence morale ni les repères symboliques (l’assise religieuse en particulier) qui permettent de l’assumer. La critique et la déploration dérivent trop souvent vers une fascination morbide pour le mal.
  5. La diffusion d’une culture psychanalytique sommaire, qui met le soupçon sur les meilleures intentions. On ne croit plus à l’innocence, à la pureté. L’homme a le sentiment d’être davantage jouet de ses pulsions que maître de son destin.

Le positionnement victimaire

On peut résumer ce positionnement de la manière suivante : Je suis malheureux, c’est de la faute des autres. L’homme occidental a tendance à se situer en victime, à accuser l’autre de tout ce qui ne va pas dans sa vie, à intenter des procès, etc. On peut se situer en victime de bien des choses :

  • victime de la société;
  • victime de sa famille, de ses éducateurs, de ceux qui nous ont fait souffrir…
  • victime des situations, des événements ;
  • victime de son passé, de ses erreurs ;
  • victime de ses blessures, voire de son arbre généalogique…
    On est aujourd’hui très attentif aux blessures psychiques et très avide de guérison. C’est une bonne chose à condition que cela n’induise pas subtilement chez la personne le sentiment d’être handicapée dans la vie à cause de ses blessures, ce qui n’est pas conforme à l’espérance chrétienne. Je me rappelle d’une femme qui avait fait une session de “guérison de l’arbre généalogique” et qui me disait avec un air découragé : « Mon arbre généalogique est vachement plombé ! » (sic).

Cela provoque le sentiment que je n’ai plus droit à une vie belle et heureuse à cause de personnes ou de circonstances extérieures. Mais, pour devenir adulte, il faut réaliser que, en fin de compte, on n’est jamais victime des autres, de ses blessures, etc. On est seulement victime de ses manques de foi, d’espérance, d’amour.

D’autres facteurs induisent beaucoup ce comportement victimaire :

a) La tendance à toujours rejeter la faute sur les autres. Le coupable, c’est toujours l’autre. Tout le monde accuse, mais personne ne se remet en question.
b) Le refus absolu de la souffrance et le rêve illusoire d’une vie sans combats et sans douleurs, qui serait un “Club Méditerranée” perpétuel. La souffrance est alors toujours considérée comme une injustice, elle exige réparation, elle pousse à la recherche de coupables, de boucs émissaires… Toute souffrance se transforme alors en accusation et en revendication, au lieu d’être assumée avec confiance.

Le ressentiment contre la vie

Cette troisième attitude consiste à reprocher à la vie de nous décevoir. Elle empêche d’accueillir en permanence la vie comme un don, dans la gratitude et la confiance. Deux choses, en particulier, me semblent nourrir cette attitude :

a) L’incapacité à croire en la valeur de la vie quand elle ne correspond pas aux critères que nous imposent les médias, pour qui la vie ne peut être féconde et belle que sous des conditions très restrictives : beauté, richesse, plaisir, succès, absence de souffrance, etc.

b) L’illusion de vouloir maîtriser et de programmer l’existence, qui est vouée par définition à l’échec… La vie est don, elle ne se maîtrise pas mais s’accueille. Prétendre maîtriser sa vie conduit à des déceptions continuelles.

Fruits négatifs

Beaucoup de personnes, dans une mesure plus ou moins grande bien entendu, sont happées par ce cercle, qui est un véritable “trou noir” spirituel, à l’image de ces “trous noirs” qu’a découverts la physique récente, qui engloutissent même les rayons de lumière.

Il produit des fruits très négatifs, qui peuvent avoir des manifestations diverses : rancunes, haine et violence, jusqu’à la volonté de “tout casser”. Ou bien dépression. Ou encore recherche de compensations de toutes sortes : sexe, drogue, alcool, etc. Ces fruits ne font évidemment à leur tour qu’alimenter le cercle d’où ils surgissent.

Le chemin de résurrection

Il s’agit d’entrer dans des attitudes opposées, une spirale de vie dont les éléments s’opposent point par point à cette spirale de mort :

a) Passer de la haine de soi à l’acceptation de soi: je me reconnais pauvre, blessé, pécheur, mais je suis heureux d’être ce que je suis, j’ai confiance en la grâce qui repose sur moi, en la valeur de ma personne. « Je te rends grâce pour la merveille que je suis » nous fait dire le psaume 139.

b) Passer de l’attitude de victime à l’attitude responsable : je cesse d’accuser les autres, j’ai confiance dans le fait que, avec Dieu, j’ai tout ce qu’il faut pour avancer et pour donner sens et fécondité à mon existence. « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien » (Ps 23,1). Je suis capable d’assumer mes blessures et de pardonner.

c) Passer du ressentiment contre la vie à la gratitude et à la confiance dans la vie. J’accueille la vie comme un don et j’en suis reconnaissant. Je sais rendre grâce pour tout ce que j’ai reçu, je crois que du positif peut jaillir de mes blessures et de mes erreurs, j’ai confiance en la vie qui ne peut me donner en fin de compte que de bonnes choses.

Cette spirale de vie engendre des fruits positifs : dynamisme de vie, joie, confiance, générosité, courage, liberté… Que l’Esprit Saint nous accorde les conversions et les guérisons qui permettent d’y entrer et de nous y maintenir.