Des millénaires d’architecture chrétienne pulvérisés en Irak.
Près de 72 églises et institutions chrétiennes ont été profanées ou totalement détruites en Irak depuis 1996 par des groupes violents dont l’État islamique ne constitue que le dernier épisode sur le plan chronologique. La destruction systématique de la mémoire architectonique et artistique de villes comme Mossoul – pour n’en citer qu’une – fait partie du plan brutal d’éradication des chrétiens hors du Moyen-Orient.
Erica C. D. Hunter | mardi 5 mai 2015

L’EIIL a endommagé ou détruit les 45 institutions chrétiennes de Mossoul, dont certaines étaient d’une très grande antiquité. Le monastère de saint Georges, au nord de Mossoul, fut fondé par l’Église orientale (nestorienne) au Xe siècle, puis reconstruite au XIXe par l’ Église catholique chaldéenne. En décembre 2014 les militants ont enlevé les croix en fer du toit et hissé le drapeau noir de l’EIIL. Trois mois plus tard, l’église a été de nouveau attaquée : des hommes armés de gourdins ont détruit la façade décorée de carreaux en cramique représentant des scènes bibliques. Les cloches de l’église ont été jetées à terre. L’orgie de violence a été telle que les morts eux-mêmes n’ont pas été épargnés dans le cimetière attenant. Les croix ont été arrachées des tombes, qui souvent commémoraient des hommes tombés à la guerre. Pourtant, selon certains témoignages, le monastère est encore debout, encore que dépouillé de ses symboles chrétiens, et l’EIIL l’utilise actuellement comme centre de détention.
Si le monastère de saint Georges a été récupéré pour les exigences actuelles de l’EIIL, on ne peut en dire autant pour l’église de S. Ahoadama à Tikrit. Connue comme « l’église verte », elle avait été construite en 700 par le maphrien1 syro-orthodoxe Denha II: c’était l’une des église les plus célèbres non seulement de la ville, mais de tout l’Irak. Les fouilles menées dans les années 90 par les services archéologiques irakiens avaient ramené à la lumière plusieurs cercueils. L’un d’eux appartenait à un évêque qui portait encore au doigt l’anneau-sceau en argent. La destruction récente voulue par l’EIIL n’est pas la seule dans la longue histoire de « l’église verte ». En 1089 le gouverneur musulman ordonna la destruction de l’église, qui fut restaurée par la suite, et rendue au culte en 1112. Tout en n’étant plus une institution active, l’église verte constituait une relique importante de la très riche histoire chrétienne de Tikrit, qui fut pendant de nombreux siècles métropole de l’Église syro-orthodoxe.
Une autre institution antique victime de l’EIIL est le monastère de Mar Behnam, au sud de Nimrud. En juillet 2014, les combattants ont pris d’assaut le monastère et en ont chassé les moines, auxquels il n’a pas été permis d’emporter avec eux aucune des très anciennes reliques du monastère, ni les bibles. Ils sont partis littéralement avec les vêtements qu’ils avaient sur le dos. Et avec leur foi. Les moines ont été contraints d’abandonner les archives qui contenaient des manuscrits précieux et des livres sacrés, qui avaient été heureusement digitalisés auparavant grâce à un programme lancé par la Hill Museum and Munuscript Library (Minnesota, USA). Le Père Behnam Sony avait en outre dressé un inventaire des biens du monastère. On ne sait pas officiellement si les manuscrits ont été détruits, mais il y a peu de chances qu’ils aient pu être sauvés. Il est possible que ces objets fassent leur réapparition sur le « marché international de l’Art ». Il s’agit là d’un commerce qui d’habitude accompagne l’anarchie – laquelle favorise à la fois des groupes comme l’EIIL et la profanation du patrimoine culturel.
Mais le pire devait encore arriver, après l’expulsion des moines et le pillage de la bibliothèque du monastère. On dit en effet qu’en mars 2015 les militants ont fait sauter à l’explosif des parties de l’ancien monastère, construit au IVe siècle sur le lieu du martyre du prince sassanide Behnam et de sa sœur Sarah,2 tous deux zoroastriens convertis par saint Matthieu – fondateur éponyme du monastère de Mar Matti – qui refusèrent d’abjurer leur nouvelle foi et furent martyrisés sur l’ordre de leur père, le roi, qui se convertit lui-même au moment de mourir. Le monastère de Mar Behnam apporte un témoignage concret des premiers temps du Christianisme dans l’empire sassanide – bien plus, il a été l’un des centres de la naissance globale du monachisme au IVe siècle, dans le sillage des initiatives et des règles instaurées par saint Antoine et saint Pacôme dans le désert de Scété en Égypte, où plusieurs de ces institutions antiques fonctionnent encore aujourd’hui. Tout comme ces réalités vénérables, le monastère de Mar Behnam se dressait comme le témoignage d’un développement important du Christianisme, développement qui en est encore aujourd’hui l’une des caractéristiques principales.
Là encore, la destruction perpétrée par l’EIIL n’est pas la première qu’ait subie le monastère au cours de sa longue histoire. Au XIIIe siècle, il dut subir les incursions des Mongols, mais sa reconstruction sous l’Ilkhanat en fait l’un des rares édifices dans tout l’Irak remontant à cette période. Le monastère avait été rénové au cours des années 80, avec l’ajout d’un corps de garde moderne et d’une façade imposante, mais l’intérieur avait conservé avec des portails en marbre richement travaillés ornés d’inscriptions en syriaque-estrangelo, des voûtes, et de splendides muqarnas [niches décorations typiques de l’architecture musulmane, NdlR]. Le monastère avait également une inscription exceptionnelle en syriaque et ouigour du XIIIe siècle, héritage de l’époque des Mongols ; certains membres de leur armée étaient en effet des ouigours chrétiens. Cette inscription était l’exemple le plus occidental de diffusion du ouigour (turc ancien) et constituait un document extraordinaire non seulement pour le Christianisme ou pour l’Irak, mais pour le patrimoine mondial.
Il n’y a aucun doute que l’EIIL va continuer à profaner et à détruire églises et monastères, éradiquant ainsi l’incroyable patrimoine religieux, architectonique et culturel de l’Irak. Cet aspect profondément inquiétant a été récemment résumé par Nicholas al-Jeloo, jeune chercheur assyrien : « L’EIIL est en train de détruire le très riche tissu culturel de ce territoire ainsi que les aspects propres de notre société à strates, langues et ethnies multiples. Ce patrimoine n’est pas seulement nôtre, il appartient au monde entier. Il faisait partie de notre histoire, et il n’existe plus ».3
L’épuration de l’architecture opérée par l’EIIL pour détruire les symboles qui pendant des siècles ont joué un rôle de collant dans une société qui allait au-delà de l’appartenance religieuse et ethnique, est un véritable assaut contre le patrimoine culturel irakien. En se complaisant au nettoyage ethnique pour effacer les traces d’époques « indésirables et immorales » dans l’histoire de l’Irak, l’EIIL est en train d’imposer un puritanisme qui, à travers les expulsions de masse et la destruction des lieux sacrés, met à nu une ignorance totale de l’énorme et riche patrimoine chrétien et des rapports entre des communautés qui, à l’époque de la domination islamique « bien guidée », avaient contribué de manière si significative au tissu humain du pays.
http://www.oasiscenter.eu/fr/
1Le maphrien est un titre spécifique de l’Église syriaque orthodoxe, inferieur a celui de Patriarche (Ndlr).
2Gianluca Messofiore, Isis ‘blows up famed 4th-century Mar Behnam Catholic monastery’ in Irak, «International Business Times».
3Idem.
